Paradis perdu

C’est sûr, le monde – le monde extérieur, le monde de la réalité, celui qui nous entoure – est mystérieux. Pourquoi ces choses, pourquoi le monde, cela nous pose beaucoup de questions. Mais voilà : tout cela est bel et bien là et il faut faire avec ; bon an mal an, on admet que ce monde existe de nécessité, même si on ne l’a pas encore totalement compris.

Mais pourquoi le monde intérieur, à l’intérieur de notre tête ? Pourquoi lui est-il là ? Quelle est son utilité et sa légitimité ? Quelle est sa réalité ? Pourquoi cet embarras, pourquoi ces pensées qui n’ont souvent aucune concrétisation, si ce n’est celle de finir par nous rendre malheureux ? 

Il était un temps où il n’y avait pas de monde intérieur. L’homme n’avait qu’un seul type de pensées : celles par lesquelles il accomplissait ses actions. Ces pensées ne s’imprimaient guère, elles disparaissaient aussitôt achevée l’action qu’elles commandaient. Puis un jour il y a eu la prévision, la mémoire, les souvenirs, la réflexion… Un jour s’est engouffrée  la conscience. L’homme n’a plus pu s’empêcher d’avoir un jugement, une opinion sur ce qu’il était en train de faire. L’homme s’est éloigné dans un recul sur lui-même. En même temps qu’il faisait, il s’est mis à penser à ce qu’il était en train de faire. A pourquoi et comment il le faisait… Puis à ce qu’il ne faisait pas. A ce qu’il aurait aimé faire, à ce qu’il aurait aimé n’avoir pas fait… Le monde intérieur s’est gonflé comme un lac, avec ses rêves, ses remords, sa culpabilité, son ennui… Avec ses idéaux, sa soif de justice et ses désirs de vengeance…

C’est comme cela qu’on pourrait comprendre la Genèse et le mythe du Paradis perdu dans la Bible. Cette « chute », ce moment où l’homme a rompu avec son état d’innocence. Où se sont infiltrés la conscience et tout le tralala. Ce moment où la vie s’est « décollée », est passée sous l’espionnage d’un œil supplémentaire sur soi-même. Le moment où la vie innocente, au 1er degré, est devenue tout bonnement impossible. Et ce de façon irréversible.

Voilà quel genre « d’arbre de la connaissance » il ne fallait pas toucher !

2 réflexions au sujet de “Paradis perdu”

  1. La bible regorge de choses comme ça :
    « Heureux les simples d’esprit, le royaume des cieux leur appartient » (JC dixit Mathieu)
    « Accroître sa science, c’est accroître ses douleurs » (Ecclésiaste)…
    Pour revenir à l’idée, j’ai parfois l’impression que c’est la complexité du monde (créée par l’homme) qui en est la cause. Je ne crois pas que les chasseurs cueilleurs et les tribus nomades aient l’occasion d’avoir un monde intérieur aussi pesant, chacune de leurs actions a un effet mesurable immédiat. Pas comme remplir une feuille d’impôt, passer un entretien d’embauche ou avoir un boulot administratif.

  2. En effet, tout mon article tient dans la phrase de St Matthieu !
    Je comprends ce que tu veux dire sur la complexité du monde. Mais je pense que les « cueilleurs » n’étaient pourtant pas exempts de cette rêverie d’un idéal, de cette sorte de nostalgie par rapport à des choses qui n’existent pas. Les questions « transcendantes » apparaissent dès les premiers pas de l’homme, sur la mort, sur Dieu… En lisant les penseurs de l’Antiquité par exemple, il est clair qu’ils avaient déjà le même questionnement que nous, le même sentiment du vide, y compris sur des problèmes métaphysiques, atomiques, des questions d’infiniment grand et petit dont on a l’impression logique qu’elles se sont posées avec l’arrivée des premiers instruments scientifiques d’observation, télescopes, microscopes et sciences nucléaires… Mais non : les barbus en toge se les posaient déjà, exactement les mêmes, avec leurs termes à eux (je te conseille la lecture de « De rerum natura », de Lucrèce, qui de ce point de vue m’avait fait un « choc »).
    Pour moi, il s’agit donc bien, non pas d’un « stade de complexité » franchi à partir d’un certain siècle, mais d’un basculement daté au passage de l’animal à l’homme.

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