L’irrévérence inoffensive

Arrêtons de croire qu’il y aurait d’un côté, un parterre de gens que la politique berne ou mystifie, et de l’autre des humoristes « irrévérencieux » pour leur ouvrir les yeux. En vérité, l’humoriste irrévérencieux n’apporte aucune critique, ne révèle aucune supercherie que le public ne porte déjà en lui. Oui : le con moyen pense déjà que Sarkozy est petit, con et bling-bling. Il aime simplement entendre une sommité médiatique penser comme lui.

Ce n’est pas nouveau : l’admiration que l’on porte à quelqu’un contient toujours un ressort narcissique. Longtemps, j’ai aimé lire de la philosophie en pensant que ce qui m’attirait était la remise en cause, la curiosité, l’exploration de nouvelles façons de voir… Mais je dois me rendre à l’évidence : les philosophes que j’ai chéris le plus ne sont pas ceux qui m’ont fait voir différemment. Ce sont ceux qui ont « pensé comme moi » mieux que moi, qui ont conforté des vues naissantes ou inconscientes. A l’opposé, j’ai naturellement laissé sur l’étagère ceux qui ne parlaient pas mon langage, qui ont paru trop indigestes, et en fin de compte inassimilables, à ma pensée.

Voici pour la prétendue nocivité de l’humoriste. C’est de façon tout à fait illégitime qu’il tient ce prestige de donneur à réfléchir, de miroir des travers de notre temps, de metteur en décalage, de grand démasqueur de comédies humaines… Il ne fait rien de tout cela en vérité. Y compris le plus irrévérencieux. Il n’apporte rien qui ne soit déjà largement partagé. C’est la raison de son succès : donner un exutoire aux convictions établies. Prononcer ce que le large public croit tout bas.

6 réflexions au sujet de “L’irrévérence inoffensive”

  1. … Tu as parfaitement raison.
    Mais z’il n’empêche que le Hees et le Val ne sont pas clairs…

    Et merci d’être passé chez nous !!

  2. Bonjour,

    Difficile de ne pas être distraitement d’accord avec ce billet mais, personnellement, je tique sur l’évocation de la philosophie (ainsi que sur l’idée que nous croirions collectivement que…). En philosophie il y a aussi les techniciens rigoureux. Les Strawson, Quine, Frege, Russel et Whitehead, ou encore les métaphysiciens de l’école australienne de philosophie. En satisfaisant (quasiment crument) les goûts du cerveau pour la logique, leurs travaux offrent (à un lecteur demandeur) une alternative à la clôture sur ce « ressort narcissique » que vous évoquez.

    Après tout il n’est pas impossible que le cerveau aime tout autant être transformé avec l’aide de la logique ou au contraire avec l’intensification de l’irrationnel, que maintenu dans ses connexions neuronales actuelles (quoique que chacun de ces plaisirs soient qualitativement différents).

    Si c’est le cas, il reste à savoir le chemin qu’on veut prendre soi (ou l’emploi du temps qu’on compte se donner). Certains livres de philosophies (« Les individus » de Strawson ou mieux encore « le concept de nature » de Whitehead) sont en quelques sortes des manuels techniques qui offrent pour champ d’expérimentation l’univers et ce qu’il contient. Des livres de cette sorte ne se lisent ni comme des romans, ni comme des éditos, ni d’ailleurs comme on peut piocher des aphorismes en lisant du Nietzsche; ils s’utilisent comme un ensemble cohérent. La rupture avec la lecture commune est de l’ordre technique. Les lire ce n’est pas comme indifféremment n’importe quel support écrit.

    Ce que je trouve un peu drôle dans votre billet est que vous dites que vous êtes rendus « à l’évidence » et en même temps vous ne dites de toutes façons pas que vous l’ayez réellement affrontée: vous dites avoir chérie l’idée de croire le faire. Il n’y a bien qu’à propos des régions dites « de l’esprit » qu’il est courant de donner pour ‘le faire’, ‘la pensée de ce que ce serait que le faire’. Ailleurs, parlant de la visite d’une ville inconnue par exemple, personne ne dirait avoir exploré les lieux en disant avoir penser les avoir explorer. En amitié, personne ne dirait avoir épaulé un ami dans une épreuve, en déclarant avoir chérie, près de lui, la pensée de ce que cela aurait été de le faire. Personne ne dirait ces choses sans créer, en quelque sorte, un malaise dans la conversation.

    Force est de constater que toute personne qui apprend à lire dès son enfance, est assez experte pour ne pas pouvoir s’empêcher de comprendre les mots qu’ils voient. Leur sens, en quelque sorte, se précèdent en lui. Cet usage technique de la lecture est certainement assez satisfaisant pour se laisser capturer par un roman, se distraire avec un éditorial ou même suivre une démonstration déjà connue. Il me semble par contre insuffisant pour explorer rationnellement quelque chose de nouveau. Tout simplement parce qu’en ce dernier cas un ingrédient dynamique et non sémantique requiert une activité énergique qui minore largement l’intérêt peu justifié qu’on peut porter à l’existence de ce « ressort narcissique » plutôt déprimant (quelles que soient ses propriétés « naturelles » de détentes).

    les plaisirs qu’apportent à force d’exploration la lecture de Goodman, Holmes Rolston jr III ou bien Callicott sont à mon avis bien différent.

    En plus il fait beau ce matin (au moins sur Paris).

    1. Je vous recommande de lire cet autre article : https://unoeil.wordpress.com/2009/12/31/creuser-notre-tombe-de-connaissance ainsi que le débat qui suit. J’y traite l’aspect qui vous intéresse réellement et plus en détail. Vous pourriez y trouver de meilleures réponses que dans un commentaire trop long. C’est sûr, c’est un peu déprimant (rubrique « Amertumes ») mais la tristesse ou le déplaisir ne nous disent rien sur la vérité d’une affirmation.
      Je vous réponds partiellement sur le reste : tout d’abord je pense que le cerveau, comme tout organisme, est enclin à se conserver, à lutter contre le changement et non à se transformer et se remettre en cause. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas aller contre cette inclination, me direz-vous. (Amusant que vous me parliez de cela car j’ai lu tout récemment quelque chose sur « l’homéostasie » http://marie-helene-risi.com/2010/09/10/devenez-une-%c2%ab-yes-woman-%c2%bb-ou-un-%c2%ab-yes-man-%c2%bb).
      Je ne vous saisis pas tout à fait sur « la pensée de ce que ce serait que faire ». Si je n’ai pas « lutté » contre la facilité d’aller vers ce qui est familier, c’est justement parce que c’est inconscient : c’est un constat a posteriori de voir qu’on a creusé de tel ou tel côté par affinité plus que par volonté de découvrir du neuf et du différent.
      Ce qui est possible également, c’est que j’aime dans la philosophie la qualité littéraire plus que « scientifique », alors que vous semblez plutôt porté sur la « philosophie technique » et les approches systémiques ? J’ai tendance à croire qu’une vue poétique, littéraire, capte parfois mieux l’esprit fuyant du monde que ne peut le faire un système rationnel où tout ne peut jamais complètement tenir (je me pencherais néanmoins volontiers sur l’un des titres que vous citez).

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