Traiter comme un chien

Il y a les gens qui n’aiment pas les chiens et qui en conséquence leur fichent la paix. Il y a les gens qui pensent aimer les chiens, et qui en achètent un pour lui imposer toutes sortes de traitements : le trésor sera couvert d’attentions, shampouiné, coiffé et parfumé, il ira partout dans la maison, aura sa vie, mangera le même menu que ses maîtres au même moment… Ces maîtres ont en général un chien qui obéit mal, qui ne tient pas en place et aboie sans raison. Ils ne comprennent pas : ils lui donnent beaucoup d’amour pourtant, et le traitent comme un membre de la famille… En vérité, c’est précisément pour ça que le chien est malheureux ! 

Les gens qui aiment véritablement les chiens mettent leur psychologie humaine de côté et s’efforcent de discerner les besoins de l’animal. En fonction de cela, ils établissent des principes, des règles fermes entre eux et lui. Le chien ne mange jamais avec eux, ne se promène pas librement dans les pièces ni sur les fauteuils, marche à leur pied, reçoit une punition lorsqu’il fait une bêtise, toujours la même. « Principes inhumains ! » disent les autres, qui ne comprennent pas que traité comme un humain, un chien n’a pas plus de raison d’être heureux qu’un homme qu’on fait manger dans une gamelle.

Principes inhumains, qui correspondent à ce que le chien demande : un cadre qui définit sans ambiguïté la place de chacun dans le rapport social tel qu’il existe dans les meutes. Un chien est dominant ou dominé ; il attend simplement qu’on active en lui l’une ou l’autre pulsion pour s’y consacrer une fois pour toutes. Placé en dominé, le chien obéit aux ordres et cela ne le rend pas malheureux le moins du monde. Pourvu qu’on se tienne aux rôles définis avec maîtrise et constance. Mais s’il n’est confronté à aucun dominant, le chien prend la place de lui-même : il accepte alors mal les directives. Bazardé de dominant à dominé en fonction de la situation et de l’humeur de son maître, il ne comprend plus. Quelques années à ce régime et la contradiction le mine et empêche son épanouissement. Les plus agressifs seront piqués, les autres garderont à vie ce regard rond de chien paumé, que leurs maîtres trouvent « mignon » mais qui au fond veut leur dire « putain mais qu’est-ce que tu fous ? ».

Dans la sphère humaine, les rapports et les comportements sont plus complexes que le schéma canin dominant/dominé mais le principe reste le même : ce qui est important, c’est de traiter l’autre tel qu’il est plutôt quel tel que nous le voyons. Le véritable respect, c’est de traiter son prochain, non pas comme un chien, mais comme il convient de traiter un chien : c’est-à-dire en s’efforçant de le connaître dans son étrangeté, de comprendre son altérité et son fonctionnement au-delà des désirs et des aspirations qu’on formule pour lui.

On retrouve cette idée dans certains films à mentalité « samouraï » : plus que de justice, il y a une idée de justesse du traitement prescrit. Respecter l’autre, c’est lui appliquer en conséquence le traitement exigé, parfois au-delà de celui qu’il semble demander. Et à l’inverse, l’attitude – faussement tolérante et véritablement laxiste – qui consiste à passer l’éponge, laisser faire, peut s’avérer irrespectueuse. Accorder systématiquement l’excuse, pardonner d’emblée un manquement, fermer les yeux sur un mauvais comportement… C’est une certaine forme d’arrogance. On tolère pour autrui ce qu’on ne permet pas à soi. On le dispense de la morale à laquelle on s’astreint comme s’il n’en était pas digne.

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Traiter d’égal à égal, ce n’est pas toujours renvoyer un sourire ou une tape dans le dos. Ce peut être punir le voleur plutôt que le dédouaner, combattre l’ennemi plutôt que l’ignorer, exclure un traître plutôt que le bouder, ou encore accepter la supériorité du plus fort, du plus brillant, se mettre sous sa protection plutôt que le nier ou le railler. Bref : prendre sa responsabilité.

Et l’irrespect, ce sont les flonflons de ces mauvais maîtres qui brisent l’identité de leur chien. Ces gens s’aiment eux, de manière tellement forte que leur corps ne suffit plus : ils ont acheté un chien comme extension d’eux-mêmes, pour déverser ce trop plein d’amour propre. Ils aiment tant leur nature qu’ils ignorent celle du chien et lui imposent la leur. En amour, en amitié, ils procèdent de la même façon : ils substituent à la personne de leur entourage un masque qu’ils ont rêvé de toute pièce, échafaudent pour elle des projets et des aspirations qui n’ont rien à voir avec ce qu’elle est vraiment, ruminent dans leur tête des vérités et des fantasmes qu’ils écrasent sur la figure des gens. Comme pour le chien, l’Autre est une extension d’eux-mêmes : un déversoir dans lequel répandre leur narcissisme débordant.

2 réflexions au sujet de « Traiter comme un chien »

  1. Merci cher XiX.
    Je vous cite:

    « On tolère pour autrui ce qu’on ne permet pas à soi. On le dispense de la morale à laquelle on s’astreint comme s’il n’en était pas digne. »

    ——————————

    çà me remet dans les rails.
    Bien souvent, je ne fais pas l’effort de DIRE. Ou alors j’attends trop. Je ne crois pas l’Autre capable de l’effort intellectuel dont MOI je suis capable et auquel je m’astreins. Et je m’y astreins parce que j’estime que çà me rend meilleure.
    Mais l’Autre ?

    ——————————

    Sans doute me berçai-je de l’idée suivante : oser croire que je peux enseigner quelque chose à quelqu’un, c’est me hisser à une hauteur que je ne crois pas voir atteinte.

    ——————————

    Enfin bref, cet article me fais penser à ce que dis Emmanuel Levinas sur la responsabilité que nous avons de reprendre l’Autre, car il est moi et je suis lui. Le reprendre, le protéger, l’aimer, c’est le traiter comme je le fais pour moi…çà ne vous rappelle rien ?

  2. Ah Vitally, ça fait longtemps, je vous imaginais sur votre route…
    Je ne connais pas Lévinas mais ce que vous dites est tout à fait dans la lignée de ce que je veux dire par mon billet.
    Et c’est vrai que vous êtes dans une posture d’enseignante et que donc, vous êtes en premier lieu concernée par votre rapport à celui qui apprend… Pour enseigner, j’imagine qu’il faut avant tout être sûr de son propre savoir et de ce qu’on sait plus que l’élève.

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