La Culture à majuscule

**Je réédite ici le billet initialement publié le 29/09, que j’ai réécrit et développé.  Les 3 premiers commentaires de l’article se référaient à la version précédente.**

L’un de mes amis, Indien, ne se sent absolument pas concerné par la Culture. Lorsqu’il vient à Paris, rien ne l’intéresse d’autre que la gare du Nord où il trouve tous les produits indiens qu’il affectionne. Il a pourtant un haut niveau d’études, une bonne ouverture d’esprit, a déjà vécu dans différents pays… mais vous ne le ferez jamais entrer dans un musée. Quel qu’il soit. Ni même visiter un monument. Il préfère vous attendre dehors, seul, à l’entrée, sur un banc. Son détachement par rapport à la Culture est total.

Comme il dit, les musées, les visites, il fera tout cela quand il sera vieux ! Pourtant, ses parents le sont, vieux, mais ils ne sont pas mieux disposés : la fois où ils sont venus le voir à Marseille, c’était leur première fois en Europe mais ils n’ont pas mis le nez dehors. Ça ne les a pas turlupiné de voir un peu à quoi ressemblait la ville ou le pays, ni autre chose que leur fils. Les trois semaines où ils sont restés, ils les ont passées à l’intérieur, attendant qu’il rentre du boulot le soir.

Une telle incuriosité est difficilement compréhensible pour celui qui considère la Culture comme un bien aussi vital que l’eau et l’air, une soif naturelle partagée par tous les êtres humains, et l’accès à la Culture comme un droit fondamental. Et c’est bien sur ce postulat que se fonde la Culture avec un grand « c ». Par sa majuscule, elle affirme son caractère universel. La Culture est universelle tout comme le Patrimoine est mondial : tous deux se présentent comme l’héritage commun de l’humanité et vont puiser dans toutes les cultures, y compris celles qui n’ont rien demandé. On admet que le Beau soit relatif, mais la recherche de ce Beau, la fascination, la sacralisation de ce Beau sont, elles, censées être le lot de tous.

Dans ce contexte, l’incuriosité de mes Indiens, leur désintérêt total, résonne comme un blasphème, une offense à cette conception des choses. Elle nous oblige à envisager d’autres mondes, impies, où la Culture à majuscule n’a tout simplement pas cours. Je ne suis pas connaisseur de l’Inde, mais les indices que m’en donne cet ami tracent les contours d’une civilisation où le rapport au patrimoine, à ce qui est antique, à ce qui est « Beau », est inexistant. Là-bas, il ne semble pas y avoir de vénération pour l’ancien. On n’a pas de scrupule à détruire le vieux pour en faire du neuf. Ce qui pour nous est un bijou ancien sera pour eux un vieux bijou : ils en fondront l’or pour faire un bracelet plus beau et plus neuf, ou encore on se débarrassera sans état d’âme d’une porte en bois sculpté traditionnelle si un touriste en propose une somme, parce que cette vieillerie n’a pas la valeur de « monument historique » qu’elle aurait chez nous.

Ainsi, ce que nous appelons « la Culture », présumant par là qu’elle est le dénominateur commun à tous les hommes ne représente en réalité que l’interprétation proprement occidentale de la Culture. L’activité de classer, préserver, exposer, visiter, est une préoccupation européenne au fond. Peut-être même française tant les choses sont déjà différentes à peine traverse-t-on la Manche :

  • chez nos amis britanniques, on peut visiter des châteaux vidés de substance historique, agrémentés de décors cheap censés reconstituer l’époque (panneaux pédagogiques, mises en scène grotesques avec mannequins en cire et festins en plastique, musées de l’horreur moyenâgeuse et exagération puérile du côté « château fort »…) – autant de choses qui seraient sacrilèges en France.
  • chez nos amis américains, le statut « d’intellectuel », qui chez nous octroie une véritable autorité, n’a pas son équivalent et fait plutôt sourire.

BHL invité d’un late show américain

La « Culture », une invention européenne donc, circonscrite dans l’espace mais aussi dans le temps. Les premiers musées publics ne datent que de la Révolution française. C’est à partir de ce moment qu’apparait la Culture à majuscule, la Culture comme volonté de protéger les œuvres, de centraliser leur gestion, de les donner à voir au public… A partir de ce moment que l’œuvre d’art puis l’œuvre culturelle sont  sanctuarisées, mises sous cloche, transformées en objet d’étude esthétique, scientifique, pédagogique. Et il faut lire le texte de Paul Valéry sur les musées (ici) pour se rendre compte de toute la bizarrerie qu’une telle approche peut contenir.

En d’autres époques, il faut être conscient que la Culture à majuscule pourrait sembler incongrue, y compris à un occidental. Fréquenter un musée et jouir de l’aspect esthétique et intellectuel de l’art nous semble aujourd’hui la marque du raffinement, mais un homme raffiné du passé pourrait trouver extraordinairement vulgaire et dérisoire de voir amassées en un même lieu un maximum d’œuvres déracinées de leur contexte original. Pourrait-il même comprendre qu’on maintienne en état un ensemble comme Versailles plusieurs siècles après qu’il ait perdu toute fonction, dans l’unique but d’y faire déambuler les ploucs du monde, avec leur bermuda, leurs lunettes de soleil et leurs T-shirts à message ? Et que pourrions-nous admirer aujourd’hui si la Culture à majuscule et ses agents conservateurs avaient toujours fait la loi ? Un baron Haussmann n’aurait jamais pu éclore et remodeler Paris pour lui donner son style.

Que la Culture à majuscule coïncide avec la Révolution française, du reste, n’est pas si étonnant. Elle relève de cette mentalité qui a proclamé « universelles » des valeurs (les Droits de l’Homme, la Liberté, la Démocratie…) qui en réalité lui étaient propres, qui découlaient d’un cheminement philosophique particulier, local, occidental… Une mentalité incapable de réaliser que « l’universalisme » qui sous-tend ces valeurs est lui-même un concept culturel, post-chrétien, dans lequel d’autres ne se sentent pas nécessairement inclus. C’est ce qu’il y a de pernicieux chez les éclairés de l’Occident : à l’origine de la Culture à majuscule comme de ces autres valeurs, il y a une intention de bonté et d’humanisme, mais une bonté similaire à celle qui nous mis en tête d’aller évangéliser les sauvages. Ce qu’on appelle « Patrimoine mondial de l’Humanité » est en réalité le Patrimoine mondial de l’Humanité occidental : la liste n’en a pas été établie par l’humanité elle-même, elle est l’application d’une logique culturelle européenne à l’ensemble des civilisations. Avec la Culture à majuscule, l’Occident prend sur lui de préserver le « patrimoine mondial » : le sien comme celui des autres. Notamment celui des peuples qui ne seraient pas assez responsables pour en avoir le souci.

6 réflexions au sujet de « La Culture à majuscule »

  1. Bonjour
    J’ai vécu quelques années en Inde et il est vrai que la plupart des indiens ne montrent guère de curiosité envers « l’extérieur » quel qu’il soit (très difficile par exemple d’introduire certains fruits et légumes « indiens » si leur cuisine traditionnelle n’en fait aucun usage (cela se doit également à la connaissance (plus ou moins relative) qu’ils ont des valeurs thérapeutiques de chacun des aliments + les interdits religieux. Mais on ne peut pas affirmer qu’ils n’ont pas de culture, ils ont la leur, complexe, intimement intégrée à leurs coutumes et habitudes, sans parler de la notion de temps qui passe ou ce celle de la valeur des choses, très différente de la nôtre.

    1. Je ne veux pas affirmer que les Indiens n’ont pas de culture. Ils en ont une, mais qui n’a pas grand chose à voir avec ce que nous, nous appelons « Culture ». Ils ont une culture mais ils n’ont pas « la Culture » : c’est-à-dire la manie d’écouter, lire, visiter, archiver, classer, répertorier… Et je ne leur en fais pas reproche, je reproche plutôt à « la Culture » de se prétendre universelle, naturelle chez tout être humain, alors qu’elle est une pratique « culturelle » justement, c’est-à-dire propre à nous.
      Ceci dit, en relisant mon article je vous avoue que je n’en suis pas très convaincu : je ne m’interdis pas de le retravailler ou de le compléter par un autre car il ne dit pas vraiment ce pour quoi j’avais commencé à l’écrire au départ.

  2. La grande erreur est sans aucun doute d’affirmer que la culture est universelle. Rien n’est universel, à part peut-être les cancrelats et les verrues plantaires. Même le tabou de l’inceste n’est pas universel (surtout quand on remonte dans le temps). Allez, il y a peut-être l’interdit du meurtre, d’universel, pas plus…
    Quand des types parlent de culture universelle, ils affirment « en creux » qu’ils ont l’esprit tellement ouvert qu’ils sont prêts à inclure le monde entier dans ce qu’ils nomment culture. Ils signifient par là, au cas où on en douterait, qu’ils ne sont pas européo-centrés, sectaires ni aveugles. S’ils pouvaient le dire franchement, ils clameraient « regardez comme je suis à la fois cultivé et tolérant, au top et égalitariste ! » Comme on soupçonne TOUJOURS le détenteur de « culture » d’être un aristocrate, un élitiste, un suppôt du monde ancien, il lui faut donc compenser en permanence la fréquentation des grandes œuvres par un relativisme absolu. D’où l’idée qu’un Vermeer équivaut à une porte de grange du Baloutchistan, et que l’une et l’autre sont universels.
    Comme le mot « universel » englobe forcément tout, clamer que la culture est universelle a un avantage décisif : cela dispense de faire des choix. Tout appartient donc à l’universel, et c’est marre. Admirez et cassez-vous.

    En fait, tu l’abordes ici, il faudrait d’abord faire le partage clair entre ce qu’on appelle culture et ce qu’on appelle Culture. L’homme étant un animal culturel, on en arrive vite à décréter que tout ce qui vient de lui est culture. c’est à la fois vrai et insignifiant. Un pneu de bagnole est évidemment un objet culturel, mais comment le situer par rapport à une prière aux morts ? Comment faire la part des choses entre le Stabat mater de Pergolèse et « Tourner les serviettes » ?

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