Moquons-nous de Huysmans

huysmans

Joris-Karl Huysmans puisant dans le Dictionnaire

Le dernier livre de Houellebecq m’avait fait croire que je pourrais lire Huysmans. Malheureusement, je crains de ne pas aller au bout du roman En rade bien que je sois déjà arrivé à la moitié.

Plusieurs choses sont à vrai dire problématiques, à commencer par le fait de voir trop clairement là où il veut nous mener. Alors que l’on a saisi l’idée du paragraphe, le voilà qui poursuit malgré tout et se perd en détails maniaques, en descriptions insistantes, inutiles, et l’on est obligé de sauter des lignes pour l’attendre un peu plus bas.

Plus largement, il adorerait que l’on se range derrière son personnage principal et que l’on s’irrite avec lui des protagonistes secondaires. Malheureusement, c’est pour ma part le contraire qui se produit : son personnage trop réflexif et délicat finit par me devenir ridicule, et Huysmans ne semble pas du tout s’en apercevoir. Par contre coup, ce sont les autres, ceux qu’on serait supposé détester, qui récoltent ma sympathie !

Enfin, Huysmans use et abuse d’images pour tout, et surtout pour ce qui n’en mérite pas. Tout est décrit, tout a une odeur, tout a une âme… Et si le personnage a le malheur de poser son regard sur l’étang du château, on nous inflige une description à la loupe des canards qui l’habitent. En l’occurrence, ils ont :

« des dos aux reflets métalliques, des poitrails de vif-argent lustré de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant, flamme de punch et crème, aurore et cendre »…

OK. Un peu plus loin dans l’histoire, l’un de ces canards ne pourra évidemment pas se contenter de faire clapoter son bec comme tout le monde. Non. Il fera clapoter « la pince citron de son bec ». Quelle beauté. Quel raffinement. Quel réalisme ! Je ferme les yeux et je ressens ce canard au plus profond de moi.

Quand, dans le fond d’un décor, des pigeons prennent leur envol, c’est « en cercle, autour des hautes cheminées du faîte » ; et ils « s’éparpillèrent sur la tour dont le toit se fourra d’un bonnet roucoulant de plumes »… Fallait-il vraiment trouver une image pour cela ? Si seulement Huysmans avait un talent immanquable pour les images, mais ce n’est pas toujours le cas. Je me suis par exemple trouvé désemparé lorsqu’il m’a fallu imaginer, en pénétrant dans une pièce avec le héros, une odeur de « poussière tiède » ; c’est que je n’ai jamais respiré d’autre poussière qu’à température ambiante…

Pour finir, on n’échappe pas à quelques clichés romanesques, comme par exemple cette silhouette féminine apparaissant dans le rêve du personnage, dont « une étroite robe [serre] les bulles timorées de ses seins » ! Dans un roman, les seins ne peuvent jamais être des seins. Ils sont des « bulles timorées » ou plus fréquemment des « globes ». Blancs si possible. C’est ce que m’avait appris la lecture amusante du Dictionnaire des clichés littéraires (Hervé Laroche), qui répertorie les automatismes et expressions qui existent nulle part ailleurs que dans les romans.

Dictionnaire_des_cliches_litteraires

Par exemple, dans les romans :

  • un abîme est toujours « insondable »,
  • un accoutrement toujours « étrange » (un accoutrement normal n’intéresse personne),
  • un fil est toujours « ténu » et « menace de se rompre »…

Dans un roman, on ne manque pas une occasion de « nimber ». On nimbe de lumière ou de douceur, l’avantage de nimber, pour le romancier, étant qu’on ne sait pas très bien en quoi ça consiste. Dans un roman, « accusateur » est une propriété réservée aux doigts, que l’on « pointe », ou aux regards, que l’on « décoche ». Etc.

Pour finir, au mot affubler, le dictionnaire colle pour définition :

affublez tout de n’importe quoi, et ce n’importe quoi devient automatiquement intéressant. Par exemple :
Elle était affublée de lunettes à monture d’écaille ; Son bureau, affublé de deux tiroirs symétriques..., etc.

Evidemment, après avoir lu ce dico, il devient impossible d’écrire quoi que ce soit de romanesque.

3 réflexions au sujet de “Moquons-nous de Huysmans”

      1. J’ai dû lire un livre de Huysmans, dont je ne me rappelle même plus le titre, et qui ne m’a certes pas fait cet effet désastreux.

        Mais vos citations l’assassinent tout à fait efficacement. Il faut bien reconnaître qu’il s’agit là d’un style de chiottes.

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