Le scandale qui ne doit pas scandaliser

La subversion, selon le Larousse, est ce qui est de nature à troubler ou renverser l’ordre social. La curiosité étant qu’aujourd’hui, la subversion est maniée par l’ordre social lui-même. Elle est devenue une valeur, promue, positive et quasi inattaquable. Au point par exemple où un dirigeant respectable qui souhaite légitimer la guerre qu’il mène contre un autre pays, n’a qu’à parler de « soutenir les rebelles » pour avoir l’air moral. Quels que soient les criminels qui se cachent derrière cette étiquette, s’il s’agit de soutenir des rebelles qui subvertissent un ordre, on est dans le juste.

Plus quotidiennement, c’est dans le domaine de l’art que l’ordre social s’est approprié la subversion. Les institutions font grand cas de l’art qui provoque, qui choque, qui « bouscule l’ordre établi »… Le scandale est érigé au rang de devoir sacré. La curiosité étant cette fois-ci que, dans le même temps, ces adeptes des bienfaits de la provocation ne comprennent absolument pas lorsque le quidam qui passe devant cet art, est effectivement dérangé au point de s’émouvoir et de réagir contre.

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Dernier exemple en date : le « vagin de la Reine », sculpture sexuelle de fer rouillé exposée sur une pelouse du château de Versailles, dont on apprend qu’elle a été vandalisée. Cette œuvre, qui est elle-même une sorte de vandalisme du cadre dans lequel elle s’inscrit, a été vandalisée et c’est bien entendu un sacrilège.

Même chaîne de provocations que pour le « plug anal » géant exposé place Vendôme, et autres happenings de ce genre auxquels nous finissons par être habitués. A l’ère de la subversion convenue et sponsorisée, il est bienvenu qu’une œuvre choque le monde au grand jour, mais inadmissible que ce monde, trop outré, la choque en retour. C’est comme si, au fond, les défenseurs de ces œuvres estampillées subversives, malgré ce qu’ils en disent, ne croyaient pas sérieusement à leur potentiel scandaleux et estimaient qu’elles étaient en réalité bénignes. Ou qu’ils avaient tout à fait oublié ce que subversion voulait dire. Le provocateur lui-même – le provocateur subventionné – devient peu à peu anesthésié et inconscient de la portée de son geste. Il croit vouloir choquer, mais estime qu’on devrait l’être en silence, s’il vous plaît.

Ainsi cet artiste tagueur dont le message circulait il y a quelques temps sur les réseaux sociaux, faisant part de l’agression dont il avait été victime une nuit qu’il « créait » sur un mur de Paris. Il déclarait :

« Hier soir j’ai été agressé pour mon art. Je ne veux pas être pris en pitié, je suis conscient des risques de mon métier, mais je veux dénoncer ce type de comportements. On pourra dire que mon travail est provocant, que peut-être je l’ai bien cherché. Mais rien ni personne ne m’empêchera de m’exprimer, de pratiquer mon art, et de me battre pour mes idées ».

Loin de penser que ce tabassage lui était dû, j’avais alors tout de même trouvé un peu magnifique de l’entendre gloser en ces termes sur la respectabilité de son art. Voici un barbouilleur de murs en situation illégale, dont le passe-temps est de dégrader le bien public, mais qui se paie de grands mots lorsqu’on l’entrave et demande qu’on le laisse faire son travail… Voici un provocateur qui n’a plus la capacité de comprendre qu’on puisse avoir quelque chose contre le fait qu’il « s’exprime » sur le mur des autres.

La subversion est devenue profession respectable. La bombe de peinture a changé de mains : de celles du désœuvré ou de l’exclus social, elle est passée dans celles de l’artiste-à-idées à qui la Mairie de Paris passe commande. La subversion ne s’exerce plus contre « le bourgeois » mais contre le badaud. Le passant. Satire, dérision, détournement, sont devenus propriété de la Fondation Pinault, de Canal+, de la jetset politique et culturelle… et s’achètent, se vendent et s’applaudissent chez Sotheby’s à coups de millions. Le scandale, qui était autrefois le crachat vengeur du maudit contre les puissants, est devenu le jouet confisqué par ces mêmes puissants, avec lequel ils entendent se délasser. L’opprimé qui, pour échapper un instant à son quotidien, se réfugie dans l’art, le divertissement, ou la simple promenade, prend désormais dans la figure le cynisme et la « subversion » de ses maîtres. Et on le prie de ne pas s’en indisposer. Malheur à celui qui bronche quand on le pique. Il en reprendra une dose. Le bon public doit prendre sa claque, et passer son chemin.

jeff-koons-chien-rose« L’ineptie qui se fait respecter partout, il n’est plus permis d’en rire » – Guy Debord

9 réflexions au sujet de « Le scandale qui ne doit pas scandaliser »

  1. Vous avec cette lecture toujours très pertinente de notre société malade. Et votre plume est délicieuse. Comme un diamant planté au milieu d’une fosse à purin.

  2. Les réactions indignées, le vandalisme, tout cela fait partie du plan marketing. C’est prévu et désiré. L’indignation de l’artiste, face à l’indignation des gens scandalisés par le « vagin » ou par le « plug », puis face aux actes de destruction qui s’ensuivent, est également écrite sur la partition.

    C’est le côté diabolique de l’histoire. Protester contre le machin, c’est jouer le jeu de l’auteur du machin. Les provocateurs et les nihilistes ont toujours une longueur d’avance sur les gens normaux. Pile ils gagnent et face tu perds.

  3. La différence entre une société en bonne santé et la nôtre étant que dans la première, les provocateurs et les nihilistes sont ostracisés d’un commun accord. Leur capacité de nuire est donc sérieusement réduite par la réprobation spontanée, immédiate et unanime.

    Tandis que chez nous, les provocateurs et les nihilistes sont financés par le pouvoir et poupougnés par les médias. Par conséquent, leur propension destructrice ne connaît pas de bornes face à une opposition neutralisée.

    You can’t win.

  4. Je dirai plutôt que c’est un certain type de provocateurs et de nihilistes qui sont promus par l’institution elle-même. Je ne crois pas non plus à un « plan marketing » ou à une politique consciente et organisée dans ce sens. C’est plutôt un « goût de l’époque », une nouvelle forme de conformisme, dont le ressort n’est d’ailleurs pas tant la destruction que l’humiliation sociale.

      1. Humiliation sociale au sens d’humiliation de rang. Conscience d’être du bon côté, conscience de son pouvoir ou de son immunité. « Votre Galerie des Glaces ? Je peux y faire exposer un homard en plastique si tel est mon bon plaisir. Je peux même obtenir que l’on dise que c’est du grand génie ».  Ou encore : « Vos tags de manants, vos insultes, vos réclamations ? Que tout cela est mignon et attendrissant ! Venez donc les peindre chez moi. Je vous paierai pour ça. Et mon ami Jack Lang aimerait tant connaître les secrets de votre fabuleuse palette de couleurs ! « 

  5. Donc il n’y a pas vraiment de volonté d’humiliation sociale, en fait. Que ce soit ressenti de l’autre côté, c’est autre chose.

    D’ailleurs, conscience de son pouvoir, il faut le dire vite. Ce n’est pas évident, d’être Anish Kappor ou Jeff Koons. C’est un travail. Cela réclame des efforts acharnés. Il y a beaucoup de concurrence. Pour le chef du château de Versailles, non plus, ce n’est pas facile. Décrocher Jeff Koons, ça se mérite.

    Ils ont le sentiment d’être dans le bon camp, ça c’est certain.

  6. Bien vu comme toujours. Toutefois je mettrais une distinction mentionnée par Franck Lepage, entre subversion et transgression. Selon lui ces œuvre sont transgressives : c’est à dire choquantes vis-à-vis d’une morale, mais pas subversives. Elles ne remettant pas en cause un ordre social. C’est de la provocation stérile que l’on cherche à faire passer pour de la rébellion, mais elles ne se rebellent contre rien sinon de vieilles valeurs déjà à genou, et elles s’insèrent – comme tu le mentionne – entièrement dans l’ordre social actuel.

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