Brigade des moeurs

Au printemps dernier, de promenade dans le parc du château de Versailles, remontant du Hameau de la Reine par une merveilleuse journée, je suis tiré de mes flâneries par cette scène de plage faisant irruption au détour d’un fourré, au beau milieu d’un carré de jardin :

IMG_6296

La marotte de la bronzette est impérieuse. Au moindre rayon désormais, quel que soit l’endroit mais de préférence là où c’est inopportun, on tient à imposer son torse à la vue du plus grand nombre, comme s’il était urgent de saloper le peu de solennité ou de beauté qu’il reste dans le monde. Le semi-nudiste a beau avoir vécu toute sa vie dans une société d’habillés, il ne semble pas effleuré par l’idée qu’il fait là quelque chose d’innovant.

Mais après tout, sur ce sujet et sur tant d’autres, de quel droit jugerais-je ces personnes ? Pourquoi ma façon de profiter du lieu serait meilleure que la leur ? Si c’est comme cela qu’ils souhaitent vivre le moment, où est le mal ? Le parc n’est-il pas assez grand pour que toutes les sensibilités s’y expriment ? En quoi cette pose nuit-elle au panorama d’ensemble, et qui me dit que le voyageur qui a parcouru des milliers de kilomètres pour apprécier le lieu n’est pas également sensible à la beauté de ce torse malingre ?

Il n’y a strictement rien à objecter à ce type de remarques qui, à l’heure de la génération « C’est mon choix », vous reviennent immédiatement à la figure. En effet, au nom de quoi et de quel droit empêcherions-nous quelqu’un d’ôter son T-shirt quand il a chaud ? De faire ses courses en slip ? D’exprimer sa tristesse à un enterrement en se prenant en selfie ? De manifester son émoi pour les victimes des attentats par un flash mob multicolore et ultra-sympa le lendemain de la tuerie ? Absolument d’aucun droit, tant que l’on considère que nous sommes dans un monde où il n’existe pas de choses qui se font et ne se font pas, un monde où toutes les réactions se valent et sont honorables en tant qu’expression irrépressible de sa subjectivité, un monde où l’on n’est pas inscrit dans une communauté de pratiques culturelles.

Au nom de quoi ferait-on peser sur l’individu le poids d’un sentiment collectif de ce qui se fait ou ne se fait pas ? Eh bien, peut-être précisément au nom du vivre-ensemble ! Car si le vivre-ensemble, la solidarité, le faire société… sont rabâchés à toutes les sauces aujourd’hui, laissant croire qu’ils sont la marque de fabrique de notre époque, c’est en réalité une guerre permanente qui leur est livrée par la société du « C’est mon choix ». La volonté générale actuelle n’est pas le vivre-ensemble mais celle de l’individu total. La volonté est de vivre absolument comme si l’on était seul, et de ne compter sur les autres que pour qu’ils s’accommodent de notre fantaisie.

C’est ainsi que celui qui postule à un job de vendeur alors qu’il s’est fait tatouer un babouin sur le visage ne comprendrait pas qu’on lui refuse le poste sous ce motif. En quoi ce tatouage entame-t-il son savoir-faire commercial ? A compétence égale, pourquoi devrait-il être pénalisé par rapport à un autre candidat ? En quoi l’entreprise est concernée par ce dessin qui correspond pour lui à un aspect intime de son histoire et de sa personnalité ? Impossible de lui avouer le motif, qui est que la clientèle le prendrait immédiatement pour un junkie oisif. Mieux vaut invoquer un article du règlement intérieur qui stipule que c’est une question de sécurité. Rien ne doit entraver l’individu total et sa volonté d’être « lui-même » envers et contre l’interprétation sociale de son comportement ; rien du moment que son comportement n’est pas réprimé par la loi.

Le ciment d’une société, pourtant, ne tient pas au respect de la légalité ni à la connaissance approfondie du code civil par les citoyens. Il tient précisément à l’observation des principes non écrits. Le monde civilisé démarre quand la force de la loi cesse d’être la poutre qui soutient l’ensemble, et qu’elle est relayée par une intuition commune et partagée que des règles tacites ont cours entre nous. On fait partie d’une famille parce qu’on en épouse les codes sans que ceux-ci aient besoin d’être punaisés au mur de la salle à manger. On s’entend avec ses amis ou ses voisins non pas parce que chacun vit à sa guise, mais parce que l’on partage un sentiment commun de ce qui peut se faire ou se dire, avec lequel on est parfaitement à l’aise.

Dans une conférence par ailleurs brillante sur la musique, le compositeur Jérôme Ducros évoque très bien ces conventions (musicales, grammaticales…) dont nous ne soupçonnons pas l’existence ni la justification objective, mais que nous respectons pourtant sans le savoir. Nous ne savons pas pourquoi telle prononciation est incorrecte dans un cas et juste dans l’autre, néanmoins nous le sentons au point que la faute nous paraîtrait évidente.


(17’58 »)

Ainsi, ce qui fait une société harmonieuse, ce qui fait ses valeurs et son identité, c’est ce qu’elle détient de cette façon : le respect de règles pressenties qui n’ont pas à être expliquées ou conscientes. Ce qui fait que l’on peut vivre ensemble, c’est que l’on admet qu’on ressent ces règles non écrites comme naturelles, tellement naturelles qu’on n’avait même pas pensé à les consigner dans une charte ou un code pénal.

Sous ce rapport, le « débat sur l’identité nationale » qui avait eu lieu il y a quelques années cristallise d’ailleurs assez bien l’impasse dans laquelle se retrouve une société qui veut « vivre ensemble » en même temps que promouvoir le « chacun à sa façon ». Si l’on se souvient bien, ce débat n’avait pas eu lieu, paralysé entre les uns qui jugeaient criminel de soulever la question et les autres qui s’étaient saisis d’un stylo pour poser sur le papier ce qu’était qu’être Français. Les deux options sont idiotes. L’identité, littéralement, c’est ce qui est identique aux êtres humains, au-delà des individualités. S’offusquer qu’elle existe en dit long sur la force qu’a aujourd’hui atteint l’illusion individualiste. Pour autant, une identité ou des valeurs ne se décrètent pas. Vouloir le faire est le signal très précis que ces valeurs sont mortes, totalement dévitalisées.

Pour en revenir à mon plagiste : il n’est nulle part inscrit qu’on ne s’étend pas sur une serviette de plage au milieu d’un jardin historique. Mais – c’est ce qui est beau – chacun le sait néanmoins. Chacun le sent. On le sait par éducation, par observation, par simple intuition… Il n’est nulle part écrit qu’on ne s’étend pas sur une serviette de plage, et la plus grande défaite de la civilisation commencerait le jour où un sanctuaire comme le château de Versailles serait obligé de le préciser sur un écriteau.

3 réflexions au sujet de “Brigade des moeurs”

      1. Vous m’en voyez languissant.
        Je plussoie la pertinence de vos vues sur ce à quoi on remarque une civilisation, ce à quoi on remarque qu’elle s’éteint, la façon chirurgicale avec laquelle vous avez mis à bas notre dialectique juridico-libertaire contemporaine. Bref, tout votre texte, et je suis curieux de voir ce que vous pouvez y ajouter.
        A plus tard…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s