La pensée parasite

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La télécommande de notre téléviseur ne nous étonne plus guère, nous la voyons comme « la moindre des choses ». Ainsi, nous naissons dans une civilisation donnée et baignons dedans, sans plus réaliser que les bienfaits de cette civilisation ne vont pas de soi, qu’ils ne sont pas naturels mais hérités d’un lent travail de sophistication ou de raffinement. José Ortega y Gasset le dit ainsi : 

« C’est le monde qui est civilisé et non ses habitants, qui eux n’y voient même pas la civilisation mais en usent comme si elle était le produit même de la nature ».

C’est une erreur d’appréciation de ce genre que Michéa soupçonne et reproche aux théoriciens libéraux du 18ème siècle : s’ils purent postuler que l’intérêt général s’atteint par la réalisation des intérêts privés, c’est qu’ils avaient sous les yeux une société encore traditionnelle, non libérale, où les comportements individuels étaient embarrassés d’un altruisme et d’une dimension communautaire qui paraissaient alors une donnée « naturelle » à l’observateur contemporain. C’est-à-dire qu’elle serait toujours là, indécrottable, et qu’on pouvait la chahuter un peu en stimulant l’initiative, les égoïsmes et la compétition.

Seulement, quelques siècles à ce régime philosophique, et cet altruisme finit par se résorber, car précisément, il n’a rien de naturel ou d’inhérent à l’homme, mais résulte d’une longue éducation, d’un long travail de civilité, qui flétrit s’il n’est pas cultivé. Michéa cite ici Castoriadis :

« Si le capitalisme a pu fonctionner, jusqu’à une époque relativement récente, avec une certaine efficacité, en se montrant capable de produire des marchandises de qualité, parfois réellement utiles au genre humain (…), cela tient au fait qu’il avait hérité de types anthropologiques qu’il n’avait pas créés et n’aurait pas pu créer lui-même : des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres, des éducateurs qui se consacrent à leur vocation, des ouvriers avec un minimum de conscience professionnelle… Ces types ne surgissent pas d’eux-mêmes, ils ont été créés par des périodes historiques antérieures, par référence à des valeurs alors consacrées et incontestables : l’honnêteté, le service de l’Etat, la transmission du savoir, la belle ouvrage, etc. Or nous vivons dans des sociétés où ces valeurs sont devenues dérisoires, où seule compte la quantité d’argent empochée et peu importe comment. Le seul type anthropologique créé par le capitalisme, et qui lui était indispensable au départ, était l’entrepreneur schumpetérien : personne passionnée par la création de cette nouvelle institution – l’entreprise – et par son élargissement constant (…). Or ce type est détruit par l’évolution actuelle ; (…) l’entrepreneur est remplacé par une bureaucratie managériale, l’activité entrepreneuriale par les spéculations à la Bourse (…). En même temps qu’on assiste, par la privatisation, au délabrement de l’espace public, on constate la destruction des types anthropologiques qui ont conditionné l’existence même du système ».

Pour fonctionner correctement, en somme, le libéralisme devait pouvoir compter sur la bonne constitution d’individus élevés à l’ancienne, c’est-à-dire hors du libéralisme intégral. Des individus qui ne soient que raisonnablement concurrentiels, raisonnablement compétiteurs, raisonnablement homo economicus… Mais, à la génération suivante, les individus sont devenus purs enfants du libéralisme, agents rationnels, égoïstes, et la machine ne fonctionne plus : ils sont dépourvus de la civilité minimum nécessaire à toute société, fut-elle libérale.

Rien à ajouter. Une idéologie nouvelle tend à se couper de ses racines. Un parasite à faire mourir son hôte, sans même réaliser qu’il a besoin de lui pour continuer à vivre. J’ai souvent songé cela, dans d’autres domaines, par exemple au sujet de ces laïcards obtus qui restent très vigoureux pour s’acharner contre le moindre vestige de catholicisme dépassant encore ici ou là. Ces gens-là ont-ils tous bien compris ce que leur propre conception des choses, de la vie, de la liberté, doit au sédiment chrétien où elle a poussé ? Ont-ils remarqué que les valeurs humanistes qu’ils affectionnent, y compris les anti-religieuses, ont toujours apparu dans un giron chrétien ou post-chrétien et que ce n’est peut-être pas qu’un curieux hasard ? S’avisent-ils que la notion même de laïcité, de séparation du civil et du religieux, peut se déduire de la doctrine du Christ (notre fameux ego non sum de hoc mundo) ? Sont-ils certains, ces esprits libres, que les convictions qu’ils ont chevillées au corps sont spontanées, naturelles, et qu’ils ne les tirent pas plutôt, comme le gui, du vieux pommier qu’ils sont en train de tuer ?

A présent qu’ils constituent le terreau civilisationnel dominant, ils feraient bien, ces esprits libres, de s’assurer qu’ils sont capables de produire le type anthropologique dont ils ont besoin, de créer par eux-mêmes les conditions de la liberté dont ils jouissent. Peut-être se rendront-ils compte, lorsque la démocratie aura rendu l’âme sous les assauts des communautarismes, lorsque les normes politico-économiques mondiales seront celles de la Chine ou lorsque l’islamisme aura pris racine dans les interstices de notre indéfinition culturelle, que l’ombre du catholicisme, le ruisselet de christianisme, étaient ce qu’il fallait à leur libertarisme, leur athéisme, leur laïcisme, leur philosophie des Droits de l’Homme, pour pouvoir s’épanouir.

5 réflexions au sujet de “La pensée parasite”

  1. Bonjour,

    Je lis avec attention chacun de vos nouveaux articles depuis un moment déjà, et je tenais à vous exprimer le plaisir que j’ai à vous lire. Vos écrits sont pertinents, incisifs et vecteurs de futurs réflexions.
    J’ai hâte de découvrir la suite de votre travail conséquent et généreusement accessible.

      1. Bonjour,
        vieux lecteur. Vous vous demandiez récemment pourquoi ces lecteurs carpes, persistent à venir vous lire, qu’est-ce qu’ils vous veulent, pourquoi ils persistent à vous donner une raison de continuer au lieu de vous laisser tomber dans la fête de dupes libéraux. Je ne peux pas parler au nom des autres. Cela dit, je viens pour l’antique Le beau, le bien, le juste. Je viens donc pour apprécier l’esthétique de votre pensée et son expression écrite, sa justesse en intelligence, et le bien qu’elle cherche autant qu’il la guide. Dans un monde où il devient tristement presque impossible de rencontrer réellement des hommes de pensée, votre blog est une des dernières sentinelles.
        A plein d’endroits je me reconnais, et à plein d’autres je sens la différence de monde entre vous et moi, mais justement, vous êtes un autre, que j’apprécie de découvrir.
        Il y a tout plein de nuances, de choses à développer. Je n’interviens pas, je ne renchéris pas car, ayant longtemps brassé la description du monde, de l’homme, de l’actuel, de l’ancien, ma volonté de vivre m’a poussé à mettre mon énergie mentale dans le combat, la lutte perpétuelle, pour tirer mon épingle du jeu, assurer mon unité familiale que j’ai constituée, qui est mon radeau de Tradition dans cet océan de divorces pornographiques, sauver la peau de mes enfants, me sociabiliser de telle sorte que j’évite le venin du serpent féministe autant que faire se peut, apprendre à jouer du masque pour faire une allégeance de façade au gauchisme inquisiteur ambiant sans quoi on ne peut pas avancer socialement, faire mon fric, me casser moi et ma famille dans des coins encore naturels de France, les week-ends, et vacances, me forger un corps et un mental d’acier, voire même si c’est pertinent de me communautariser, intégrer un réseau, ce que j’ai commencé à faire, puisque le bon modèle de la république indivisible n’est plus qu’une ombre qui ne témoigne d’aucun corps d’Etat. Bref, même si j’aime la description, la littérature, et qu’elle sauve en nous donnant une carte du monde avec ce magnifique effort qui consiste à ne rien perdre de sa subjectivité tout en faisant le pari de l’objectivité, j’ai ce culot de venir admirer ce que j’ai renoncé à faire, car je m’exprimais sur internet, avant, j’en ai de l’amertume, et de la libération. L’ancien monde, comme vous le disiez avec Johnny partant en arrière-plan, croule sous nos pieds, nous avons connu la France d’avant, et nous la voyons s’éteindre, en voyant le nouveau monde arrogant et sûr de lui, fier de ses menaces autant que de ses faiblesses, oui, je suis d’accord que c’est un supplice d’avoir à assister à la mort physique de notre époque. Comme il est bon, encore de savoir que Schwartzy est encore en vie, Stalone, les inconnus, toute cette époque qui a prouvé que l’humour de droite est vachement cool et couillu, et qu’on se marre moins sous la gauche !
        En vérité, dans ce contexte de monde livide et sans âme, plein de grossièretés de vices au masque de moralité libertaire, j’ai simplement eu un réflexe de survie, j’ai regardé la réalité droit dans les yeux, et j’ai pris mes dispositions. La description me devenait un poids, en faisant mes valises.
        Je trouve mon texte quelque peu inconvenant, en cela que je parle de moi ainsi, de but en blanc. Mais j’ai eu de l’empathie envers votre questionnement sur votre lectorat, et j’ai eu envie de vous livrer un peu crument quelque chose de vrai, afin que, même si ce n’est qu’un d’entre eux, vous ayez un retour consistant que nous sommes bien réels, et que ce sont bien vos textes qui nous poussent à revenir, et pour ma part ils font parti de ceux, parmi d’autres auteurs, qui m’aident à vivre, et survivre intellectuellement à la non-pensée ambiante.
        Bien à vous, merci pour vos textes.

  2. Je suis une « libérale » et Michéa comme beaucoup d’intellectuel médiatique, n’est là que pour diaboliser cette philosophie de droit… Dans le terme « libéralisme » vous avez le mot « liberté » et ce système actuel si Michéa était cohérent, il ne citerait pas le gloubi glouba et cette main mise totale sur l’entreprise… le liberalisme, c’est la liberté d’entreprendre, le droit naturel, le droit à la propriété, et surtout la démocratie directe (les lois du peuple votées par le peuple)… pour votre compréhension de ce système, vous oscillez entre socialisme et libéralisme… la panade actuelle c’est tout autre chose… c’est l’alliance des « trotskistes » et des « keynésiens »… revoyez l’histoire notamment comment c’est constitué le Labour Party, le Trade Union et comment aujourd’hui les impérialistes et leur bras armé (trotskistes) dominent le monde… (fabian society)

    La Suisse une économie libérale, 1ère économie mondiale et ce sont les suisses qui proposent leurs lois et les soumettent à votations…. la France, 75 ans de gauchisme, et on coule, on coule on coule… que ce soit sur un plan économique tout autant que sur les questions sociétales… ils ne veulent ni dieu ni maître ben voilà le résultat

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