Désir de restriction

Les restrictions imposées par la crise sanitaire sont pénibles pour tout le monde ; mais l’exaspération générale ne doit pas empêcher d’entendre le sentiment d’aise qu’en retirent certaines personnes en même temps qu’elles s’en plaignent avec les autres.

Ce sont les fidèles au poste. S’ils n’applaudissent plus aux fenêtres à 20 heures, ils continuent de se jeter avec avidité sur le téléviseur les soirs d’annonce gouvernementale, ou de rafraîchir frénétiquement leur fil d’actualité pour avoir la primeur de l’info : à quelle sauce seront-ils mangés demain, à quelle nouvelle fantaisie auront-ils à se plier dès lundi ? Allègement ou interdiction renforcée, ils sont empressés d’apprendre la nouvelle règle du jeu, et de réorganiser leur quotidien en fonction. Jacques a dit… 18 heures ! Et plus la consigne est changeante, arbitraire, contestable dans son efficacité, plus ils l’observent avec zèle et toisent avec sévérité le voisin qui l’ignore.  

Il y a un plaisir à obtempérer, à appliquer la consigne – plaisir qui ne peut bien sûr pas être avoué ni même ressenti consciemment dans une société où l’on se doit d’être épris de liberté. C’est le plaisir du rigoriste, du psychorigide, de l’orthorexique draconien adonné aux disciplines contrariantes et aux régimes spéciaux. Comportements jugés autrefois marginaux ou excluants, mais dont l’acceptabilité sociale s’est considérablement développée ces dernières années. Les maniaques se sentent ainsi autorisés, font montre de leurs rigidités, déclarent leur appétit de règles scrupuleuses pour eux-mêmes et pour les autres. Ils sont prompts à intégrer à leur quotidien toute règlementation supplémentaire, à la devancer même : ils changent de masque sanitaire toujours plus souvent qu’il est demandé, ânonnent les éléments de langage ministériels et radiophoniques, et sont prêts à trouver des avantages à tout ce micmac, suggérant de maintenir certaines initiatives exceptionnelles après la pandémie, comme par exemple de cloîtrer tout malade contagieux à domicile pour ne pas mettre en danger la santé des bien portants. 

La Boétie parlait de servitude volontaire. Il y a un naturel à s’appliquer à l’obéissance, pour les personnes les plus fortement socialisées. Et ce quel que soit le bien-fondé ou la légitimité de l’ordre. Elles obéissent, non par « peur du gendarme » et encore moins par sagesse ou rationalité, mais pour marquer leur allégeance, leur intégration dans un ordre social. Plus l’impératif est arbitraire et contestable du point de vue logique, plus l’obéissance à l’impératif prend le caractère d’un acte de foi : en obéissant – mieux et plus aveuglément que les autres – on socialise, avec l’autorité commune et avec tous ceux qui s’y conforment de bon ou mauvais gré. En s’en remettant non à la science, à l’intuition ou à la religion, mais à la société, on espère une rétribution, une intégration sociale renforcée. D’où l’intérêt de rendre son obéissance manifeste et remarquée : elle est un signe pour se reconnaître et pour être reconnu. 

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