L’arbre et le fruit

Vu hier un documentaire sur la vie d’Engels.

Entre deux écrits politiques, il observe avec lassitude les révoltes ouvrières européennes se dérouler toujours différemment de ce qu’il avait théorisé. Avec l’argent de Papa, il fait un break de quelques mois et voyage à travers la France. Il écrit alors un journal léger, exempt de réflexions révolutionnaires, dans lequel il chante les beautés des paysages, des villes, des régions, des femmes et des vins. Après quoi il retournera à ses marottes montées sur barricades, en Angleterre ou en Allemagne.

Les progressistes ont, au fond, le même goût pour les belles choses que tout un chacun. Simplement ils ignorent qu’elles ne tombent pas toutes seules des arbres, mais qu’elles sont l’arbre ; le lent fruit séculaire de ce qu’ils s’acharnent à arracher.

Nouvelle France

Idée d’histoire : l’Etat français lance une grande consultation afin de trouver un nouveau nom à la France, à l’instar des nouvelles régions. Le nom doit être « créateur de sens« , « vecteur d’attractivité à l’international« , et assorti d’une stratégie pour « fédérer les énergies » et faire en sorte que « chaque citoyen perçoive son rôle dans la création de valeur pour le territoire« . Les équipes de Thibaut Poulec, directeur d’une agence marketing, sont sur le coup.

Se rendre à l’évidence

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Sous son air de rien, l’expression est terriblement parlante, chargée de sens et même d’une pointe de causticité. Se rendre à l’évidence.

“À un moment donné, il faut se rendre à l’évidence”. Tel un forcené retranché dans l’arrière-boutique. Se rendre, cerné, fait comme un rat. Se rendre à l’évidence, comme au terme d’une cavale dans les fourrés de l’imagination. Une cavale qui a assez duré. Finies les bêtises, les espoirs idiots. Tu t’es bien amusé, on t’a laissé courir, on a été gentils. Maintenant c’est terminé, rends-toi à la raison. Les mains sur la tête et les armes déposées.

On reste jeune, vivant, tant qu’on ne s’est pas tout à fait rendu à l’évidence ou à la raison. Pas définitivement. La vie, pour la plupart des gens, est une suite de petites redditions comme cela : redditions que l’on croit ne pas être complètement fatales, mais qui le sont dans leur succession et leur façon de s’échelonner dans le temps. On rêve, puis l’on se rend à l’évidence, concédant à la force des choses. On se rend à l’évidence, en circonscrivant son rêve à un champ d’expression un peu plus modeste. On se rend, seulement partiellement croit-on, seulement temporairement. Il sera toujours temps de trouver autre chose, plus tard, ou de faire différemment croit-on. On s’accomode de cette cellule à dimensions raccourcies, on pense qu’on a ainsi négocié la paix, le répit. Mais quelques années plus tard, l’évidence revient, exiger son reste. Exiger encore un peu de soi.