Les derniers Mohicans

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La disparition d’un homme tel que Jean Rochefort est triste, au-delà de ce que représente son œuvre ou même de l’affection qu’on entretient pour lui. C’est triste comme une échoppe de quartier que l’on voit démolir pour laisser place à une FNAC, un McDonald’s, une agence MMA… C’est que l’on ne voit pas très bien qui seront les Jean Rochefort de notre génération. C’est que l’on sent bien qu’en même temps que lui, c’est un pan de monde qui s’en va, un morceau de plus qui se détache pour partir au néant. Il est déjà heureux que l’on s’entende à lui rendre hommage officiellement et collégialement, tant il semble évident qu’il n’est plus le type de Français que l’on souhaite, que l’on cherche à produire.

Il est ainsi quelques figures humaines, simplement et diablement humaines, qui donnèrent sa teinte à leur époque et dont nous appréhendons la mort prochaine. Avec Jack Nicholson, mourra un certain monde où Nicholson était possible. Avec Iggy Pop, mourra un monde où Iggy Pop était possible. Il semble évident, là aussi, que les libertés qu’ont incarné ces figures ne sont plus celles que l’on cherche à susciter. Ces humains ont éclos dans le monde d’avant, et non celui du politiquement correct. Ces humains ont éclos dans le monde d’avant, et non celui des réseaux sociaux ou des véhicules autonomes et électriques. Ces humains ont éclos dans un monde qui n’était pas celui fasciné par l’économie des start-up ou par le débat sur le manspreading

Ces humains, le monde nouveau ne les permettra jamais plus. Ils sont les derniers Mohicans, qui engloutiront leur monde avec eux. Et nous sommes destinés, en plus d’assister à l’installation du monde désincarné, à les regarder nous abandonner.

Arrêter la télé

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Quelqu’un dit qu’il a « regardé la télé hier soir » : il se met aussitôt en voie de marginalisation. Car une personne qui a regardé la télé est socialement dévalorisé, c’est quelqu’un qui n’a pas mieux à faire, qui n’est pas fichu de s’organiser une soirée correcte, qui manque d’amis et d’occasions de sorties. Voilà comme on le considère.

En revanche, il peut dire qu’il a regardé une série. Regarder une série est acceptable socialement, et même valorisé. Dans la bonne société, plus on en regarde, mieux c’est. On se doit a minima d’avoir un avis sur chacune de celles qui sont en circulation (« nul » ou « génial » peut suffire).

Le regardeur de séries, souvent, est de ceux qui se rengorgent de ne « jamais regarder la télé ». Il passe pourtant plus de temps à regarder ses séries à dizaines de saisons à dizaines d’épisodes, que le regardeur de télé à regarder la télé, mais ce n’est pas grave : ce qui compte est qu’il ait arrêté la télé. Même s’il continue de regarder un appareil carré, même s’il continue de regarder un appareil lumineux, même s’il continue de regarder des images, les images qu’on lui propose, ce qui compte est qu’il ait arrêté la télé.

Il devient bientôt commun « d’arrêter la télé », du moins de penser que nous l’avons arrêtée, que nous l’avons tuée en nous détournant d’elle. Ce passage dans cette curieuse vidéo nous explique très justement que nous ne tuons rien du tout, que la télévision ce n’est pas cela, ce n’est pas seulement une boîte dans un salon. La télévision est dans votre tête, c’est une mentalité. Elle existait avant la télévision et continuera d’exister après.

La télévision est ce qui concentre les regards sur son rayon. Ce qui monopolise les attentions. La télévision est tout ce qui ce qui cherche à vous distraire, c’est-à-dire à vous soustraire. La télévision est l’agenda du temps, ce qui décide à quoi vous allez vous intéresser. Si des élections ont lieu en ce moment, vous allez vous intéresser aux élections ; s’il faut soudainement vous soucier du sort du Venezuela, vous vous y intéresserez. Vous vous passionnerez, vous angoisserez s’il le faut. Et le temps qu’il faut. Avant de vous intéresser à tout autre chose, à la bataille de Verdun par exemple, si la télévision a décidé que nous étions l’année du centenaire. Verdun vous intéresse en 2016. Peut-être achèterez -vous un livre. En 2016. Car le reste du temps, Verdun vous est toujours plus ou moins égal. Ceux qui se passionnaient pour Verdun en 2009 vous ont sans doute paru farfelus – c’est que le sujet n’avait pas été mis à l’ordre du jour.

Et si la grande exposition de la ville vous indique que tel peintre, qui n’avait jusque là pas particulièrement suscité votre intérêt, est un grand génie, alors le trouvez-vous fabuleux, commencez-vous à vous y intéresser etc. Tout cela rejoint l’idée d’autonomie culturelle.

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Au plaisir de céder aux engouements collectifs (pour les séries ou pour autre chose) – plaisir bien réel que je peux comprendre, répond la douceur de s’être maintenu à distance, solitaire, ignorant de ces choses ; et d’entendre les conversations, les clameurs, les éloges, sans savoir le moins du monde de quoi il est question. Je savoure par exemple depuis plus de 10 ans le plaisir solitaire d’entendre ma génération se rappeler de Friends avec délice, sans rien connaître de cette série que tout le monde est censé avoir en héritage commun.

C’est idiot, mais ce genre de choses m’a toujours été doux. C’est comme d’entendre le brouhaha étouffé d’une fête tapageuse, à 23 heures, à l’étage au-dessus : bonheur de se sentir libre, non prisonnier des obligations de cette fête, réussie certainement, mais épuisante. Ou encore, c’est comme de baigner dans les conversations d’une foule dont on ne parle pas la langue, dans un bus à l’étranger, et d’être là néanmoins, incognito.

Pédopsy

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Dans un magazine people, on demande à un pédopsychiatre de se prononcer sur le fait qu’une star de football ait payé une mère porteuse 200 000 € pour avoir un enfant. « Est-ce que cela pourra nuire à l’épanouissement de l’enfant lorsqu’il sera en âge de comprendre qu’il est le fruit d’une tractation financière ? »

Telle est sa réponse :

« Il est toujours possible d’expliquer à l’enfant que la mère a fait cela par amour, préférant donner du bonheur à son père ; qu’elle voulait donner la vie sans forcément élever un enfant, prenant de l’argent pour récompenser cet effort, cet engagement, et qu’elle avait besoin d’être soulagée. Ces paroles peuvent atténuer ce vécu, qui pourrait être éventuellement pénible ensuite pour l’enfant ».

C’est sûr, il est toujours possible d’expliquer, de trouver à dire – dire c’est guérir, n’est-ce pas. Mais ce serait encore mieux si cette chose qu’on trouve à dire n’était pas une ânerie complète lâchée avec désinvolture.

Les psy de magazine ou de télévision sont toujours plus ou moins de ce bois. Ce dont ils semblent soucieux avant tout, c’est de ne pas paraître « moraux ». Ils ne doivent jamais questionner le dogme de la modernité, jamais manifester une once de prudence ou de réserve par rapport à elle, mais s’en faire la caution et apprendre aux individus à s’y acclimater.

Comme un avocat n’est pas là pour soutenir la vérité mais pour faire gagner le mensonge de son client, le psy de magazine travaille à ce que celui qui le paie parvienne à vivre à l’aise avec ce qu’il est, ce qu’il fait, et dorme sur ses deux oreilles. Notre professionnel de l’enfance n’est en réalité pas là pour protéger l’enfant mais pour déculpabiliser le footballeur millionnaire ouvert aux joyeusetés de l’époque. Et c’est pour cela que le magazine l’appelle à la rescousse.

Ainsi, il arrive de lire, face à des réalités dont la nocivité psychologique semble évidente au premier venu, des professionnels de la psyché qui ne trouvent rien à redire. Eux qui pourtant ont expliqué des années qu’une anecdote bénigne de l’enfance pouvait avoir de graves répercussions et provoquer une vie de névrose, eux qui écouteraient avec compréhension Françoise Hardy leur expliquer qu’elle s’est longtemps sentie moche malgré son extrême beauté parce que sa grand-mère le lui avait dit petite… voilà qu’à présent ils ne semblent pas penser qu’être vendu par sa mère à une célébrité mondiale puisse avoir de conséquence notable sur l’organisme.

Nicht da sein

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Pouvoir observer la nuit. Voir le ciel de la nuit, qu’il soit nuageux, étoilé, ou illuminé par la lune : voici une chose simple, qui devrait ne pas être trop demander comme on dit. Une chose qui est censée être le lot du premier vagabond venu, mais qui est aujourd’hui rendue impossible à toute personne qui appartient au monde de la ville, des éclairages et des écrans. Avoir fenêtre sur nuit : voici un luxe qui est amené à le devenir pour de plus en plus de monde, alors que c’est le moyen le plus simple et le plus direct – le cours de philo fondamental – pour se rappeler sa condition humaine : celle de naufragé sur un caillou, flottant dans un infini d’autres cailloux…

Ou encore : sentir son rapport au temps, sa présence au monde, son « da sein » comme dirait l’autre ; le sentir par les pores de sa simple solitude, de l’ennui. Le B-A-BA. Mais un B-A-BA rendu impossible lui aussi, à l’âge de l’écran de poche, qui à chaque instant peut vous sonner, vous tracer, et vous rattache en permanence aux « amis », aux autres, à l’actualité, aux impondérables, aux notifications et mises à jour… Vous n’êtes plus jamais seul, plus jamais désœuvré, plus jamais disponible pour l’ennui, plus jamais mais toujours ailleurs, sur d’autres ondes.

On n’a pas fini de mesurer l’impact que produit la « connectivité » sur le monde et sur l’homme. On n’a pas fini, sauf peut-être Baudoin de Bodinat, dont je lis en ce moment le livre Au fond de la couche gazeuse, qui exprime très finement et précisément ce changement aussi imperceptible qu’irréversible.

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L’écran, télé ou portatif, n’est pas un simple gadget supplémentaire qui s’ajoute à la liste des inventions technologiques, il créé une nouvelle modalité d’existence, parallèle à la première. Il modifie à jamais le rapport de l’homme aux choses. Comment le monde, baigné de ces ondes et traversé par ces flux permanents qui s’échangent dans l’air, s’en trouverait inchangé ?

On pourrait nommer « nicht da sein » cette façon de ne pas être au monde. De suspendre le réel et ce qui se passe autour, pour donner la prévalence à ce qui est virtuel, immatériel et qui n’existe pas. Donner priorité à ses conversations portables et décrocher coûte que coûte, y compris lorsque l’on est en compagnie. Lire des pages virtuelles, des caractères qui n’existent pas, de la littérature sans épaisseur. Faire passer en arrière-plan le monde perceptible qui est , pour se lier de multiples manières à celui qui n’existe pas.

On a le souci ethnologique de préserver certaines cultures humaines (aborigène, papoue…) en créant des réserves qui les isolent du monde moderne. Peut-être est-il temps de songer à constituer un pays – la République Autonome Déconnectée – où l’on vivrait exactement comme aujourd’hui, mais sans aucun écran.