Penser par adversité

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Penser contre soi-même, dit le philosophe. Oui, certes. S’il n’y avait pas déjà le reste du monde pour s’y employer. Penser contre soi, être sans ménage pour ses certitudes : très bien. La gymnastique me semble tout de même relever de la coquetterie pour intellectuel de plateau : il est gratifiant de s’imaginer que l’on pense contre soi, et le dire permet d’habiller sa fatuité des atours de la modestie.

Penser contre soi-même, oui, mais tandis que l’honnête homme y songe, humble, réfléchi, pensant contre lui-même et se faisant intransigeant, tout autour ce sont les champions de l’auto-affirmation qui triomphent et obtiennent gain de cause : le Rappeur, la Féministe, la Minorité victimaire, la Traînée de télé-réalité, tous se caractérisant au contraire par une prodigieuse indulgence envers eux-mêmes.

Penser contre soi-même, oui : par temps calme et quand la météo permet à la pensée de s’exercer librement. Mais lorsque les vents contraires font déjà ployer vos voiles, lorsque les propagandes adverses hurlent en bourrasques, il n’y a peut-être rien d’autre à faire que de penser bêtement dans son propre sens, penser contre les autres, pour contrebalancer.

Ce principe d’adversité n’est-il pas, au fond, la seule chose qui en toute circonstance, ait mené notre pensée ? S’il a pu nous plaire, nous aussi, de croire que nous pensions contre nous-mêmes, n’est-il pas plus juste de reconnaître que nous pensons bien plus régulièrement et bien plus férocement contre le monde, contre les autres, contre tous les autres, et que c’est cela qui nous a fait avancer ? Il est peut-être même possible, après tout, que par un assez bête esprit de contradiction, nous ayons toujours pensé ceci sur tel sujet parce que nous percevions que le reste du monde pensait cela. Il est possible que, si le monde se mettait à penser autrement, nous changerions de perspective nous aussi, pour penser du côté où le monde ne penche pas.

Nous avons le goût des polémistes, de la controverse. Nous avons le goût du blasphème envers l’idée commune. Et alors ? Nietzsche écrivait qu’une philosophie, une opinion, sont moins le fruit d’un raisonnement pur que la résultante d’une vie, d’une biographie, celle de l’auteur, expliquant à elle seule qu’il opte pour telle ou telle idée. Peut-être faut-il aller encore plus loin et assumer que nos convictions soient encore moins consistantes que cela : qu’elles ne soient pas le fruit d’une biographie, d’un parcours, mais d’une simple humeur, un tempérament de naissance qui nous porte vers tels auteurs, tels livres, telles idées plus aimables à notre nature.

En dépit de la capacité de jugement dont nous nous croyons dotés, et que nous croyons très affûtée, il est possible que nous choisissions nos opinions par affinité, et qu’il ne tienne pas à notre raison d’aboutir à des idées optimistes ou pessimistes, libérales ou socialistes, légères ou profondes… mais seulement à une prédisposition de caractère. Le reste, les justifications, les raisonnements, viennent s’ajouter après coup. Il est évident que l’on apprécie certains penseurs, peu importe la véracité de leur raisonnement, parce qu’une filiation d’humeur existe entre nous, tandis qu’on néglige d’en fréquenter d’autres, bien qu’ils puissent avoir raison, parce qu’ils n’inspirent pas notre tempérament.

Ainsi, n’y a-t-il pas de « grandes familles de pensée », mais des grandes familles d’humeur : certaines personnes par exemple sont d’humeur majoritaire, elles aiment se trouver du côté du nombre et en conséquence, naviguent instinctivement vers le sens convenu et les idées dominantes (demain si les équilibres se modifient, si les majorités changent, elles changeront d’idées pour continuer à se sentir à l’aise). A l’autre bout, les personnes qui adoptent les idées bancales, boiteuses ou minoritaires ne le font pas parce qu’ils seraient plus malins, mais parce qu’ils ont simplement dans le sang le goût pour la position marginale. Ce qu’ils veulent, c’est penser du côté où le monde ne penche pas.

Les soirées

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Dans La possibilité d’une île, Houellebecq décrit terriblement et admirablement l’une de ces soirées d’appartement où la fête se déroule autour de vous (et sans vous) : ce petit monde noyé sous la musique, qui fait semblant de s’amuser, de se « lâcher », et vous qui circulez parmi eux un gobelet à la main, détaché et extérieur, en attendant l’heure où il sera décent de signaler que l’on s’en va.

A partir d’un certain âge, en réalité, toutes les fêtes sont de cet ordre-là. Il n’y a guère que les toutes premières, celles de la sortie de l’adolescence où l’on découvre l’effet de l’ivresse, qui soient authentiquement festives, gaies, jubilatoires, primitives. Encore que dès cette époque, leur sens rituel et exutoire échappe déjà à un certain nombre d’individus. Puis très rapidement, les soirées se muent en ces faux moments où sous l’apparence de l’éclate, du n’importe quoi, tout est en réalité bien maîtrisé. Le jeu social s’y poursuit, intégrant simplement la circonstance de la situation. La maîtresse de maison est là pour que l’on sache qu’elle sait faire de grosses fêtes, elle vous demande des nouvelles pour que vous sachiez qu’elle demande de vos nouvelles. Untel joue sa réputation en diffusant la playlist « aux petits oignons » qu’il nous a préparée. Chacun se regarde faire et regarde les autres. Le danseur imbibé sait parfaitement ce qu’il fait et pour quoi il le fait, sans parler de la demoiselle qui ondule face à lui. Rien de ce qui se fait, de ce qui se dit, n’a pour but d’être sacrifié et oublié dans la folie de la nuit.

Très rapidement, les fêtes deviennent adultes. Chacun est là pour y poursuivre son intérêt, chacun dose son niveau de fantaisie au niveau précis où il juge bon d’en faire étalage (cela consiste souvent à porter des lunettes de soleil loufoques sur la piste de danse, ou tout autre accessoire « complètement dingue »). Comme le constate le personnage du jeune Belmondo dans Un singe en hiver, extrêmement rares sont les personnes que vous aurez croisé dans ces fêtes, qui savent être réellement et dionysiaquement ivres.

Houellebecq encore, dans un autre de ses livres, écrit : « Le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins et le tour est joué : un rien l’amuse. À l’opposé, l’Occidental moyen n’aboutit à une extase insuffisante qu’à l’issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué : il n’a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, il est bien incapable d’accéder à une quelconque exaltation. Cependant, il s’obstine. La perte de sa condition animale l’attriste, il en conçoit honte et dépit : il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. En réalité, il suffit d’avoir prévu de s’amuser pour être certain de s’emmerder. L’idéal serait donc de renoncer totalement aux fêtes. Malheureusement, le fêtard est un personnage si respecté que cette renonciation entraîne une dégradation forte de l’image sociale ».

Le degré paroxystique de ce type de fêtes surjouées, celui où l’effet « soirée Houellebecq » est le plus fortement ressenti, c’est évidemment la soirée en boîte. Je pense qu’il existe au Paradis une place spécialement réservée à ceux qui, sujets à cet effet, ont malgré tout enduré toutes leurs années de jeunesse la contrainte sociale et la pression des amis pour « aller en boite ». Si de jeunes lecteurs me lisent, c’est l’occasion de leur apporter le réconfort de cette information : cela ne dure pas toute la vie, et l’on finit par atteindre un âge où l’obligation festive diminue, voire même où l’on n’a plus du tout à s’infliger ce type de soirées.

Accord parfait

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Les idées que nous croyons avoir développées ont bien souvent été empruntées sans qu’on s’en aperçoive. Nous les avons emmagasinées, elles sont resté plantées des mois ou des années avant de germer, Dieu sait ce qu’elles ont attendu et avec quelles autres inspirations elles se sont mélangées, avant de resurgir à notre conscience. C’est ainsi que je trouve très précisément l’idée qui était la mienne sur le scandale qui ne doit pas scandaliser en rouvrant un livre lu il y a quelques années (Désaccord parfait, de Philippe Muray) :

« L’univers contemporain n’a cessé de récupérer tout ce qui ne demandait qu’à le honnir. (…) La récupération devenue la mesure de tout est aussi la seule activité spécialisée en accroissement perpétuel. Il est vain de se rêver plus « révolutionnaire » qu’une époque dont les maîtres ne se nourrissent que de ce qui « change », et qui y trouvent leur survie permanente ainsi que l’apparence de leur notoriété. Grâce à eux, la « révolution » ne sera plus jamais une critique de ce qui est, mais un éloge du monde tel qu’ils le possèdent et tel qu’ils s’y étalent. (…) A Cordicopolis, il n’y a plus rien à dépasser dans la mesure où les pouvoirs y sont aux mains de la mafia des Dépasseurs. De ce dépassement, ils nous montrent la parade foraine indéfiniment multipliée, et cette multiplication se veut la preuve euphorique qu’il n’y a pas d’autre vie à désirer. Toutes les bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, de l’anticonsensuel et du politiquement incorrect sont aux postes de commande pour imposer la Culture comme consensus anticonsensuel, le dérangement comme routine artistique, la subversion sous subventions et la provocation en paquet-cadeau dans lequel toutes les bonnes causes médiatiques sont présentées comme des conquêtes radieuses mais aussi dangereuses de l’esprit. A chaque heure du jour et de la nuit, les plus prosternés des employés de la machine cordicolienne font, de leur élocution vitrifiée, l’apologie de la marginalité. Fonctionnaires de la récupération, rentiers de l’indignation démagogue, pamphlétaires salariés, imprécateurs dans le sens du vent, flagelateurs homologués (…) : ces forces d’occupation du centre adorent la marge comme leur miroir sans tain ; et ne cessent d’offrir à l’admiration du public des panégyriques de la marge (…). Occupant le centre, ils tiennent à faire croire que l’insubordination y réside aussi. Sous cette couverture « frondeuse », ils peuvent continuer tranquillement leurs exactions mafieuses. »

L’analyse est limpide. Il est en effet aisé de voir qu’une radio publique sans son chroniqueur irrévérencieux est devenue impensable, tout comme un homme politique qui ne se prétendrait pas fan de sa marionnette satyrique télévisuelle. La récupération de la subversion fonctionne comme une soupape, un stabilisateur du pouvoir.

Ma méfiance vis-à-vis de ce qui s’avance comme subversif et dérangeant remonte pourtant bien avant cette lecture. Je me rappelle précisément la seconde où l’intuition s’est enclenchée : je venais de lire dans un programme télé une interview d’Ophélie Winter, alors en promo pour un film avec Bernard Tapie. Elle s’était entendue à merveille avec Tapie, expliquait-elle, car « lui et moi, on est pareil : on dérange » !

C’est finalement cette simple phrase qui m’a sensibilisé, plus efficacement que n’importe quel essai socio-politique. Que la chose qui dérange le moins au monde se ressente dérangeante et dise qu’elle dérange, voilà qui m’a éduqué et mis une puce à l’oreille qui ne m’a plus jamais quitté ! Merci Ophélie.

Le manant

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J’apprends avec délectation que le terme manant, aujourd’hui péjoratif et qualifiant le cul-terreux, signifie en réalité « celui qui demeure ». C’est-à-dire celui qui reste à sa place, dans le temps et dans l’espace.

Alors que l’Ermite implique une démarche volontaire de retrait, d’isolement et d’exil, le Manant est simplement celui qui est là depuis le début, qui s’y trouve bien et qui entend y rester, entravant probablement par son immobilité la progression des agités qui ont maintenant atteint le seuil de sa chaumière et dont il gêne les velléités de vitesse, de mouvement, de déplacement ou de modification.

Dans le contexte actuel, le manant entrave aussi bien le projet libéral des Attali et autres Macron, appelant au village global, à la mobilité, à l’adaptation au « monde nouveau », que celui des forces du progrès, dites « de gauche », qui s’évertuent à changer les mentalités (de préférence celles des autres, pas les leurs). Sur la demeure du manant s’abattent les bourrasques de l’esprit entrepreneurial et celui de la bougeotte jeune, alliée pour l’occasion à la logorrhée libérale vantant les bienfaits de la remise en question, du qui-vive, de la souplesse, de la flexibilité, de la réinvention perpétuelle…

L’époque conjure le Manant de changer, de participer, de voyager, d’apprendre une troisième langue, de modifier ses pratiques, de se challenger, d’être malin.fr, de mettre son appartement en location sur AirBnb, de changer sa conception des choses ainsi que ses ampoules trop consommatrices, de lâcher la proie pour l’ombre et de saisir une offre tant qu’elle se présente… On l’y invite, on l’y enjoint, et cela sonne comme des sommations avant avis d’expulsion s’il persiste.

C’est en réalité la plupart des gens que le Manant trouve face à lui, tambourinant à son carreau. La plupart des gens ont besoin d’être animés d’un « projet », et d’en animer les autres ; le projet consistant à rester chez soi sans embêter personne ne suffisant pas à les contenter. C’est de la plupart des gens qu’il s’agit, depuis le généralissime embarquant les peuples dans ses aventures mortelles jusqu’à l’oncle emmerdeur qui, durant les vacances d’été dans la maison familiale, vient couper la télé aux enfants, parce que « avec le temps qu’il fait dehors ! », parce que « allez donc faire une promenade ! », parce que « il faut prendre l’air ! »…

En réalité, il ne faut rien du tout, naturellement. C’est simplement l’un de ces ordres crétins et incompréhensibles contre lesquels on ne peut rien.

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Dans Au fond de la couche gazeuse, Bodinat cite Benjamin Constant :

« Les habitudes ne sont pas une simple répétition machinale des manières de vivre, mais le degré de fidélité que nous portons à notre passé et à notre existence… Il n’y a pas d’habitudes si l’être n’a pas le sentiment de pouvoir les appliquer au-delà du présent : l’avenir est un élément de l’habitude non moins nécessaire que le passé ».

Et Bodinat ajoute de lui-même :

« Le bouleversement continuel du milieu ambiant ne détruit pas seulement les habitudes qui nous liaient ensemble et au monde, mais aussi les sentiments qui nous liaient à elles, qui nous liaient au monde et à nous-mêmes ; l’âge de l’Accélération détruit le monde commun où être ensemble les uns avec les autres, mais aussi ensemble avec soi-même ».