Je suis un nuage

On peut dire de certaines personnes qu’elles sont un « soleil », et tout le monde voit très bien ce que cela veut dire.

Dans ce même registre, je pourrais dire quant à moi que je suis un « nuage ». Mais je ne sais pas si l’on voit aussi bien ce que cela voudrait dire.

Le nuage brouille (il peut obstruer le soleil) et il est lui-même brouillé. Ses contours ne sont pas aussi délimités. En tel endroit il perd un peu de sa substance, en tel autre il en reconstitue. Dans son informité se dessinent des formes. A certains il paraîtra agréable et bienvenu, pour beaucoup il est intempestif. On le croirait immobile même si en réalité il se déplace ou plutôt évolue. Il paraît aussi haut que le soleil alors qu’il l’est moins. Il est du même coton que les autres et se croit singulier. Il est opaque. Quand il veut bien il se déchire, et laisse passer un peu plus de jour. Il offre lui-même de la lumière, mais indirecte, réfléchie. Oui, tiens, il semble réfléchir. Ou dormir.

Je suis un nuage, comme certains sont un soleil.

Être bon

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Longtemps, nous avons pensé qu’être « gentil » consistait à ne pas être méchant. Et ce n’est pas tout à fait faux : beaucoup de gens ne nous demandent pas davantage. Nous sommes « gentil », et plus souvent qu’on ne croit nous avons été choisi, apprécié, retenu, pour cela : parce que nous ne sommes pas contrariants, parce que l’on sent assez tôt chez nous que les choses nous sont à peu près égales une fois notre avis exprimé, que nous ne causerons pas d’ennui, que nous laisserons la couverture à ceux qui entendent y draper leur petite personne.

Beaucoup de gens ne demandent pas davantage : sur le papier ils veulent du caractère, du muscle, des étincelles, du personnage haut en couleurs, mais dans la réalité ils n’aiment rien mieux que quelqu’un qui les laisse dérouler leur petite idée jusqu’au bout, qui les écoute, qui sache lâcher l’affaire et céder à leur ego toute la place dont il a besoin pour se répandre.

Longtemps nous avons pensé qu’être « gentil » consistait à ne pas être méchant, mais être gentil n’est pas être bon : le cosmos exige davantage. Être bon requiert que nous apportions au monde quelque chose de consistant, comme à un dîner on apporte un petit quelque chose. Et il convient d’apporter ce petit quelque chose, aussi insignifiant ou minimal qu’il soit, sous la présentation la meilleure et la plus nette possible.

Être bon requiert de créer, et non seulement de créer mais de transmettre, de donner, communiquer, ne pas garder pour soi.

Être bon requiert de faire non seulement un métier, mais son métier. Celui pour lequel on a été doté.

Être bon, ce peut être aussi punir, sanctionner, lorsque cela protège. Être bon, ce peut être être dur.

Être bon ce peut être refuser à autrui ce qu’on ne se permet pas à soi.

Être bon, c’est être nourricier. Permettre aux autres de se sourcer et se ressourcer auprès de soi.

Être bon, c’est être insensible, laisser les moucherons paître et se repaître sur son dos. Cesser d’attendre de celui qui ne peut pas donner. Ne pas se laisser affecter par la méchanceté des autres, vivre avec eux et les autres, leur faire face en toute indépendance. 

Dédale

Dedale-2006

A ceux qui le lisent depuis longtemps, ce blog pourra sembler un dédale de galeries, creusées à partir d’un point différent chaque fois, mais se recoupant et débouchant sur les mêmes lubies, les mêmes considérations… On est déjà passé par là une fois nous semble-t-il, peut-être même deux. Mais on y était arrivé par une autre artère. Ce coin nous dit quelque chose, jurerait-on, et on s’en éloigne par un nouveau boyau, finissant lui aussi, tôt ou tard, par nous ramener au point où on en est.

Je serais satisfait si l’effet rendu pouvait être celui-ci, c’est au fond un peu ce que j’ai cherché à faire en tissant tous ces interliens. Un livre ne permet pas cela. Est-ce que cela peut constituer une œuvre ? Ou seulement une jolie façon de radoter ? Il faudra en tout cas songer à s’arrêter à temps avant que l’édifice ne s’effondre.

Jeu de dupe

On se rappelle sa jeunesse introvertie, et ces amours inabouties et même pas commencées : cette fille (peu importe laquelle et elle eut plusieurs incarnations) que l’on a regardée traverser les années collège au-dessus de la nuée, que l’on considérait de loin parce qu’on la rangeait dans la catégorie des anges sans pour autant renoncer à l’espoir qu’un jour elle s’aperçoive d’elle-même des signes flagrants que le Destin nous faisait avec les bras…

Ces filles n’auront jamais suspecté le bruit qu’elles faisaient dans notre tête ni la tristesse des nuits qu’elles nous firent passer. Et pour cause : les seuls efforts que nous ayons entrepris pour elles furent essentiellement de le leur dissimuler, de draper toute marque d’intérêt, de faire comme si, de ne surtout pas attirer leur soupçon… Nous avons remué ciel et terre, mais c’était pour que rien, absolument rien ne soit remarqué, ce qui eut été pour nous (on ne sait plus trop pourquoi à présent qu’on y songe) un désastre !

C’est en fin de compte une aptitude qui nous caractérise au-delà du “premier émoi amoureux”. Nous avons, bien sûr, grandi depuis et laissé ces choses derrière nous. Nous nous sommes mis à l’aise avec cela et la vie ne peut plus présenter de situations qui nous fasse rosir ou nous retrancher en nous. Mais il persiste cette volupté à évoluer caché, dans le domaine de la vie en général. Nous aurons fait bien plus, dans la vie, pour préserver le secret de notre personne que pour le révéler. Nous aurons œuvré à laisser les autres nous deviner, socialement, intellectuellement, bien plus qu’à leur mettre nos talents sous le nez. Nous aurons été surpris de n’être pas plus souvent trouvé, alors que nous n’avons rien facilité. “Qui se tait, veillant sur sa bouche, garde sa vie et son repos. Bruyant pivert trahit son nid”.

Je ne suis pas coach personnel mais enfin il me semble que c’est une mauvaise stratégie de vie.

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