Bouvard et Pécuchet

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Bouvard et Pécuchet est, littéralement, le récit des tribulations de deux cons, et de la plus belle espèce : le con instruit. Mieux que ça, c’est l’épopée de cette sorte de bêtise bien particulière : celle de l’homme pétri de positivisme et drapé de la certitude que le présent et sa technique met tous les mystères à sa portée.

Médiocres citadins, Bouvard et Pécuchet surgissent au début du livre, débarqués de nulle part, comme deux atomes issus du néant, s’attirent et s’entendent aussitôt par une sorte de hasard magique. Ils sont deux mais pourraient parfaitement n’être qu’un tant ils sont jumeaux, siamois dans la connerie, sans trait de personnalité ou d’indépendance qui les distingue l’un de l’autre. Leur duo n’a de nécessité que mécanique, centrifuge, l’un l’autre s’entraînant comme deux tourneurs se tenant par les mains, à travers les sciences de leur temps.

Très rapidement, ils échafaudent le plan de quitter la ville pour la campagne et de partir vivre dans une ferme. Là, ils s’essaient à tenir une exploitation en parfaits dilettantes, à cultiver, avec l’optimisme de celui qui pense que tout s’apprend dans les livres, que tout s’obtient pourvu qu’on s’équipe du bon matériel. Evidemment c’est l’échec, on leur avait bien dit mais ils n’ont rien écouté. Ils se lassent, abandonnent et passent à une autre lubie avec un entrain intact. Ainsi voyagent-ils de l’agriculture à l’horticulture, de la para-médecine à l’archéologie, de la chimie à l’astronomie, puis au spiritisme, à la tragédie, à la philosophie, à la religion… Tout finit dans l’eau, sous les yeux circonspects de leurs domestiques ou du village. Jamais ils ne se découragent, toujours ils renouvellent leur disposition à triompher d’un champ de la connaissance humaine.

On retrouve Bouvard et Pécuchet dans ces gens d’aujourd’hui qui se félicitent de leur matérialisme, de leur progressisme, de leur républicanisme, certains qu’il les protège de l’ignorance ; qui croient détenir un sens infaillible de la Raison puisqu’ils savent ingurgiter la science vulgarisée de leur temps, dont ils épousent automatiquement les conclusions comme si elles étaient l’évidence et qu’ils devaient y arriver de toute façon ; qui s’attendrissent des superstitions de leurs aïeux, quand ils y songent, sans réaliser que leurs savoirs actuels sont leurs superstitions à eux.

L’Ami qui vous veut du bien

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Il y a le bien connu « ami noir » : celui qu’une personne accusée de racisme invoque pour se disculper. L’ami noir se décline en ami arabe ou en ami homosexuel selon les circonstances. A noter : l’alibi de l’ami noir, bien qu’imparable du point de vue du sens, est néanmoins disqualifié d’office, écarté d’un revers de manche sans autre forme de procès. Personne n’ira vérifier s’il existe ou si c’était du bluff : le fait d’avoir usé de l’argument suffit à confirmer, s’il en était besoin, le racisme congénital du suspect.

A côté de « l’ami noir », posons à présent le concept de l’Ami du Noir. L’Ami du Noir, c’est ce Blanc qui lui non plus, ne compte pas nécessairement de Noir dans son entourage, mais qui est toujours extrêmement sensible à ce que ce Noir se sente bien. Il anticipe tout ce qui, dans les discussions, dans l’espace public, pourrait ne pas convenir à une personne de couleur si d’aventure il en entrait une. Si, à l’Antillais de la soirée, quelqu’un demande dans le vif d’une discussion quelles sont ses origines, l’Ami du Noir intervient, offusqué : « il est Français voyons ! Pourquoi tu lui poses la question ? ». Son acuité raciale étant très développée, l’Ami du Noir conçoit mieux que l’intéressé lui-même la douleur d’une telle question, qu’il imagine bien plus intense que celle d’un Toulousain à qui l’on demanderait d’où vient son accent.

Comme pour l’ami noir, l’Ami du Noir se décline en « Ami du Gay », « Ami de la Femme », ou ami de tout ce qui, en réalité, peut justifier du titre de minorité ou victime homologuée. Si, à la même soirée, notre Ami entend deux amis se traiter « d’enculé » en riant grassement, il intervient à nouveau, les priant de choisir un autre juron, qui ne stigmatise aucune pratique sexuelle si possible. Il ne fait pas cela par égard pour l’éventuel homo qui pourrait entendre mais pour lui-même, dont les oreilles polies par plusieurs siècles de Progrès, ne souffrent plus de telles offenses. Seul, avec ses petits bras, notre Ami s’est mis en tête de changer la langue en quelque chose de plus gay friendly.

Notre Ami, il faut le dire, est difficilement attaquable. Il présente les atours de l’homme courtois, réfléchi. Il a pour lui l’argumentation, la volonté de faire avancer les choses. Il revendique la réflexion critique, la remise en cause des schémas de pensée, le réexamen… Il est prudent vis-à-vis des jugements hâtifs. Pas d’amalgame. Pic et pic et colegram. Pourtant, il perd toute sagesse dès lors qu’on aborde l’un des sujets qu’il affectionne (racisme, homophobie, sexisme) : là, plus de circonspection, toute mesure deviendrait terriblement malvenue. Il convient au contraire d’en faire un max, de ne pas objecter, tempérer, relativiser les propos de la victime homologuée, ni de chercher à calmer le jeu. Voilà un domaine, précisément, où l’on ne saurait en faire trop. Haro sur le baudet !

Qu’un animateur vedette commette un canular téléphonique sur personne homosexuelle, c’est jour de deuil national. Ce que l’on reproche : non pas que la télévision rie avec la détresse sentimentale de quiconque à heure de grande écoute, mais que ce quidam soit homosexuel. Infraction constituée. Souffrance décuplée, sans rapport avec celle qu’un puceau lambda mais hétéro aurait pu ressentir en pareille situation. Qu’un jeune de banlieue déclare avoir été maltraité par la police, et il ne faut pas chercher à en savoir plus ni à trier le vrai du faux : les faits sont devant vos yeux, noir sur blanc ! Il faut condamner et accorder tout le bénéfice du doute à qui de droit. Qu’un jeune tennisman enlace de façon certes lourde la journaliste qui l’interviewe dans un moment de liesse à la sortie de Roland Garros, et l’on peut commencer à parler de viol, au moins symbolique. Il faudrait être un salaud pour introduire des différenciations, pour s’embarrasser de nuances. De fil en aiguille, on en arrive à ces situations d’hystérie collective où, à la première accusation, Hollywood fait retirer de la bobine l’acteur à l’affiche : gommage numérique, scènes retournées en hâte avec un acteur de substitution, retouche des affiches… tout pour que le film sorte malgré tout, mais sans porc.

Comme le notait justement ce court article, ces séquences sont de véritables « minutes de la haine » telles que décrites dans le roman 1984, orchestrées dans les médias, les rues, les réseaux sociaux… Notre Ami est difficilement attaquable, mais c’est pourtant par lui que s’effiloche notre démocratie. A défendre l’Autre plus farouchement que cet Autre ne se défend lui-même, il en vient à défendre tout ce qui n’est pas lui. A défendre la Minorité par principe systématique et absolu, à rendre incontestable toute prérogative du 1 %, il sape la Majorité c’est-à-dire qu’il corrompt le principe démocratique. Dans ces « minutes de la Haine » de plus en plus régulières, notre Ami s’en donne à cœur joie. Plus l’objet de son scandale est anecdotique, plus il se fait virulent : il s’attaque au « manspreading » – le fait que les hommes ne serrent pas assez les cuisses dans le métro – avec plus de hargne que Rosa Parks n’en employa jamais pour que les Noirs aient le droit de s’asseoir dans le bus.

Le caractère hystérique de ces crises, la dimension sacrée que revêt la minorité victimaire aux yeux de notre Ami, nous ramènent vers la théorie girardienne. Crise mimétique, résolue par l’expulsion d’un coupable unanimement désigné. Ces luttes « progressistes » qui s’incarnent sous la forme de scandales et de lynchages symboliques peuvent en effet être vues comme la recherche désespérée de « nouvelles ressources sacrificielles » par l’homme occidental. Toujours plus conscient du mécanisme de sacrifice expiatoire, il doit désormais rechercher ces ressources en lui-même, et se donner le moins possible l’impression qu’il sacrifie quelqu’un. Pour jouir de nouveau de son massacre, il doit en enfouir le caractère coupable. Et quoi de mieux, pour cela, que de se parer de la cause de la victime expiatoire, de lapider au nom de la Minorité opprimée ? Quoi de mieux que de désigner l’archétype majoritaire, sous l’appelation désormais convenue de « mâle hétéro blanc cis genre » (avec une rondelle de citron s’il vous plaît) ? Ultime dissimulation. Pour pouvoir sacrifier un Autre sans avoir à se sentir sale, la Communauté épouse la cause de la Victime et persécute en son nom la Communauté.

Penser par adversité

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Penser contre soi-même, dit le philosophe. Oui, certes. S’il n’y avait pas déjà le reste du monde pour s’y employer. Penser contre soi, être sans ménage pour ses certitudes : très bien. La gymnastique me semble tout de même relever de la coquetterie pour intellectuel de plateau : il est gratifiant de s’imaginer que l’on pense contre soi, et le dire permet d’habiller sa fatuité des atours de la modestie.

Penser contre soi-même, oui, mais tandis que l’honnête homme y songe, humble, réfléchi, pensant contre lui-même et se faisant intransigeant, tout autour ce sont les champions de l’auto-affirmation qui triomphent et obtiennent gain de cause : le Rappeur, la Féministe, la Minorité victimaire, la Traînée de télé-réalité, tous se caractérisant au contraire par une prodigieuse indulgence envers eux-mêmes.

Penser contre soi-même, oui : par temps calme et quand la météo permet à la pensée de s’exercer librement. Mais lorsque les vents contraires font déjà ployer vos voiles, lorsque les propagandes adverses hurlent en bourrasques, il n’y a peut-être rien d’autre à faire que de penser bêtement dans son propre sens, penser contre les autres, pour contrebalancer.

Ce principe d’adversité n’est-il pas, au fond, la seule chose qui en toute circonstance, ait mené notre pensée ? S’il a pu nous plaire, nous aussi, de croire que nous pensions contre nous-mêmes, n’est-il pas plus juste de reconnaître que nous pensons bien plus régulièrement et bien plus férocement contre le monde, contre les autres, contre tous les autres, et que c’est cela qui nous a fait avancer ? Il est peut-être même possible, après tout, que par un assez bête esprit de contradiction, nous ayons toujours pensé ceci sur tel sujet parce que nous percevions que le reste du monde pensait cela. Il est possible que, si le monde se mettait à penser autrement, nous changerions de perspective nous aussi, pour penser du côté où le monde ne penche pas.

Nous avons le goût des polémistes, de la controverse. Nous avons le goût du blasphème envers l’idée commune. Et alors ? Nietzsche écrivait qu’une philosophie, une opinion, sont moins le fruit d’un raisonnement pur que la résultante d’une vie, d’une biographie, celle de l’auteur, expliquant à elle seule qu’il opte pour telle ou telle idée. Peut-être faut-il aller encore plus loin et assumer que nos convictions soient encore moins consistantes que cela : qu’elles ne soient pas le fruit d’une biographie, d’un parcours, mais d’une simple humeur, un tempérament de naissance qui nous porte vers tels auteurs, tels livres, telles idées plus aimables à notre nature.

En dépit de la capacité de jugement dont nous nous croyons dotés, et que nous croyons très affûtée, il est possible que nous choisissions nos opinions par affinité, et qu’il ne tienne pas à notre raison d’aboutir à des idées optimistes ou pessimistes, libérales ou socialistes, légères ou profondes… mais seulement à une prédisposition de caractère. Le reste, les justifications, les raisonnements, viennent s’ajouter après coup. Il est évident que l’on apprécie certains penseurs, peu importe la véracité de leur raisonnement, parce qu’une filiation d’humeur existe entre nous, tandis qu’on néglige d’en fréquenter d’autres, bien qu’ils puissent avoir raison, parce qu’ils n’inspirent pas notre tempérament.

Ainsi, n’y a-t-il pas de « grandes familles de pensée », mais des grandes familles d’humeur : certaines personnes par exemple sont d’humeur majoritaire, elles aiment se trouver du côté du nombre et en conséquence, naviguent instinctivement vers le sens convenu et les idées dominantes (demain si les équilibres se modifient, si les majorités changent, elles changeront d’idées pour continuer à se sentir à l’aise). A l’autre bout, les personnes qui adoptent les idées bancales, boiteuses ou minoritaires ne le font pas parce qu’ils seraient plus malins, mais parce qu’ils ont simplement dans le sang le goût pour la position marginale. Ce qu’ils veulent, c’est penser du côté où le monde ne penche pas.

Les soirées

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Dans La possibilité d’une île, Houellebecq décrit terriblement et admirablement l’une de ces soirées d’appartement où la fête se déroule autour de vous (et sans vous) : ce petit monde noyé sous la musique, qui fait semblant de s’amuser, de se « lâcher », et vous qui circulez parmi eux un gobelet à la main, détaché et extérieur, en attendant l’heure où il sera décent de signaler que l’on s’en va.

A partir d’un certain âge, en réalité, toutes les fêtes sont de cet ordre-là. Il n’y a guère que les toutes premières, celles de la sortie de l’adolescence où l’on découvre l’effet de l’ivresse, qui soient authentiquement festives, gaies, jubilatoires, primitives. Encore que dès cette époque, leur sens rituel et exutoire échappe déjà à un certain nombre d’individus. Puis très rapidement, les soirées se muent en ces faux moments où sous l’apparence de l’éclate, du n’importe quoi, tout est en réalité bien maîtrisé. Le jeu social s’y poursuit, intégrant simplement la circonstance de la situation. La maîtresse de maison est là pour que l’on sache qu’elle sait faire de grosses fêtes, elle vous demande des nouvelles pour que vous sachiez qu’elle demande de vos nouvelles. Untel joue sa réputation en diffusant la playlist « aux petits oignons » qu’il nous a préparée. Chacun se regarde faire et regarde les autres. Le danseur imbibé sait parfaitement ce qu’il fait et pour quoi il le fait, sans parler de la demoiselle qui ondule face à lui. Rien de ce qui se fait, de ce qui se dit, n’a pour but d’être sacrifié et oublié dans la folie de la nuit.

Très rapidement, les fêtes deviennent adultes. Chacun est là pour y poursuivre son intérêt, chacun dose son niveau de fantaisie au niveau précis où il juge bon d’en faire étalage (cela consiste souvent à porter des lunettes de soleil loufoques sur la piste de danse, ou tout autre accessoire « complètement dingue »). Comme le constate le personnage du jeune Belmondo dans Un singe en hiver, extrêmement rares sont les personnes que vous aurez croisé dans ces fêtes, qui savent être réellement et dionysiaquement ivres.

Houellebecq encore, dans un autre de ses livres, écrit : « Le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins et le tour est joué : un rien l’amuse. À l’opposé, l’Occidental moyen n’aboutit à une extase insuffisante qu’à l’issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué : il n’a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, il est bien incapable d’accéder à une quelconque exaltation. Cependant, il s’obstine. La perte de sa condition animale l’attriste, il en conçoit honte et dépit : il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. En réalité, il suffit d’avoir prévu de s’amuser pour être certain de s’emmerder. L’idéal serait donc de renoncer totalement aux fêtes. Malheureusement, le fêtard est un personnage si respecté que cette renonciation entraîne une dégradation forte de l’image sociale ».

Le degré paroxystique de ce type de fêtes surjouées, celui où l’effet « soirée Houellebecq » est le plus fortement ressenti, c’est évidemment la soirée en boîte. Je pense qu’il existe au Paradis une place spécialement réservée à ceux qui, sujets à cet effet, ont malgré tout enduré toutes leurs années de jeunesse la contrainte sociale et la pression des amis pour « aller en boite ». Si de jeunes lecteurs me lisent, c’est l’occasion de leur apporter le réconfort de cette information : cela ne dure pas toute la vie, et l’on finit par atteindre un âge où l’obligation festive diminue, voire même où l’on n’a plus du tout à s’infliger ce type de soirées.