C’est la vie

Idée d’histoire :

Un signal puissant de vie extraterrestre est enfin détecté sur une planète inconnue. L’excitation de la nouvelle stimule l’industrie spatiale qui en quelques décennies, fait des bonds de géant pour développer un moyen d’envoyer des hommes sur cette planète. La délégation humaine traverse la galaxie, atteint la planète, atterrit à travers une épaisse couche nuageuse… et découvre une civilisation foisonnante, très proche de la civilisation humaine.

A vrai dire, à quelques détails près (langue et alphabet, teint de peau, monnaie…), elle lui ressemble de façon troublante et correspond à peu près à la civilisation occidentale de la banlieue parisienne dans les années 50 ou 60 ! Les extraterrestres sont vêtus, ont des véhicules individuels, des biens électroménagers, vivent en couple ou en famille, habitent des lotissements, ont des animaux domestiques… Le développement technologique est à peu près le même que sur Terre, très légèrement inférieur. Les considérations politiques et philosophiques sont très semblables. Une fois passée la sidération, la délégation de la planète Terre analyse que les conditions atmosphériques sur les deux planètes ont été très proches et n’offraient pas de raison particulières pour que la vie s’y développe sous un schéma différent.

Accueillie par la civilisation autochtone, la délégation reste encore quelques jours mais rapidement, on n’a rien à se dire.

La musique et son attirail

870x489_louis-armstrong-16

Il est très rare que la musique soit uniquement de la musique. La plupart du temps, elle est l’attribut d’un ensemble plus vaste, la bande son de tout un « univers », de toute une esthétique, de tout un style vestimentaire quand ce n’est pas d’une philosophie. Ainsi : le rock’n’roll ne se résume pas à une musique mais à un art de vivre ; le punk-rock, si on lui retranche les crêtes iroquoises et les épingles à nourrice et qu’on l’allonge simplement sur une partition, ne représente plus qu’un faible intérêt ; la disco sans les fanfreluches et les clips n’aurait pas la même saveur ; et dans le rap : paroles, gesticulations de doigts, vêtements, bijoux, fessiers de danseuses… tout ou presque passe avant la musique.

Il en est ainsi de toutes les musiques modernes : il est très difficile d’apprécier la seule musicalité d’un genre en faisant abstraction de toute la « culture » qui va avec. Pourtant, cette amusante vidéo que je dégote affirme le contraire.

D’après cette amatrice, les fans de metal ne seraient intéressés que par la musique, la pure musique, le reste – l’attrait pour le cirque cadavérique qui va autour : culte de la mort, satanisme, occultisme… n’étant que des clichés qu’on leur colle à la peau. Pour y croire, il faut donc penser que c’est une coïncidence si tous ces mélomanes, par ailleurs, partagent aussi de l’intérêt pour les t-shirts à zombies, les chaînes dans le nez, les signes de diable avec la langue et les doigts, les longues tignasses, les bracelets à clous et les amulettes à cornes et têtes de mort.

Le metal ne serait que musique, et la plus variée qui soit qui plus est : il y en aurait, à en croire cette demoiselle, pour tous les goûts. Et en effet, la fiche Wikipédia expose une variété hallucinante de styles, de ramifications de genres et sous-genres. Pour être tout à fait honnête, il semble qu’il suffise d’un rien, en metal, pour qu’une branche fasse sécession et fonde une nouvelle école à part. Jouer un peu plus rapidement que les prédécesseurs occasionne un nouveau style ; associer un instrument auquel ses camarades n’ont pas pensé inaugure carrément un nouveau champ des possibles. Hurler ou pas, avec une voix caverneuse ou pas, engendre autant de genres différents… On se retrouve ainsi avec du black metal (qui n’est pas le dark metal), du war metal (aux antipodes du metalcore), du metalcore symphonique (variété de metalcore où le guitariste détient des rudiments de solfège), du cello metal (lorsqu’on joue Metallica sur un violoncelle plutôt qu’une guitare), du death’n’roll, du death-doom (je l’imagine comme un savant mélange de death metal et de doom metal), du sludge metal ou encore du grindcore : ensemble éclectique qui englobe deathgrind, goregrind et pornogrind).

hqdefault

Difficile de ne pas éprouver de tendresse à l’écoute de cette juvénile plaidoirie. Que l’on soit passé au cours de sa jeunesse par le metal ou un autre genre, nous nous sommes nous aussi complus et enfermés, un jour et plusieurs années durant, dans une bulle musicale objectivement pauvre, étroite, terriblement balisée, mais qui nous paraissait alors un champ infini se suffisant à lui-même.

Ce qui est plus mystérieux en revanche, c’est de déplorer les clichés dont on est victime tout en les collectionnant sur soi un par un sans exception. Les punks d’hier cultivaient l’outrance et la provocation dans le but précis d’être jugés, et mal jugés. Ceux d’aujourd’hui font de même, mais revendiquent le droit à une certaine présomption d’innocence. « Ce n’est pas parce que je porte une croix renversée que je ne suis pas un concitoyen charmant qui participera volontiers à la Fête des voisins« . Pas parce que je suis habillé en cuir de pied en cape qu’il faut me réduire à quelqu’un d’habillé en cuir de pied en cape. Pas parce que j’arbore un tatouage “Fuck the system” qu’il faut écarter ma candidature au poste d’employé des Postes. Pas parce que je choisis délibérément la marge qu’il faut me marginaliser.

Réhabilitation du préjugé

ob_344d95_guerre-du-feu-06-g

Les préjugés sont régulièrement victimes de préjugés fort injustes : ils passent pour nécessairement faux, stupides, aberrants, on estime qu’ils sont automatiquement une superstition imbécile, une affirmation infondée, une erreur fondamentale ancrée dans l’esprit de l’idiot, venue d’on ne sait où et solidement accrochée. 

Pourtant, un préjugé n’est jamais complètement fantaisiste : il est toujours hérité d’une certaine expérience, vécue ou transmise – expérience que le préjugé extrapole sans doute à tort, mais qui est bien réelle initialement. Si l’on pense par exemple que les chats sont égoïstes, c’est qu’on a pu le constater, plus souvent qu’on a rencontré de chats altruistes. Ce qui ne veut pas dire que ces derniers n’existent pas, eux non plus.  

Les préjugés traversent les âges, et je crois même que certains peuvent être le vestige d’un réflexe face à une réalité aujourd’hui disparue, mais qui a pu exister durant des millénaires dans le passé.  

Prenons l’exemple du préjugé qui frappe l’étranger : celui arrivé hier en ville, celui dont on ne sait rien et dont on se demande ce qu’il vient faire, celui dont on suppute qu’il mijote quelque chose ou qu’on suspecte d’être l’auteur du vol de ce matin…  Dans le monde d’aujourd’hui, où l’on est tous assez nomades, où l’on déménage plusieurs fois dans une vie, où l’étranger est souvent le voyageur, le touriste, le nouveau voisin, l’automobiliste qui fait étape… cette méfiance paraît injuste, méprisable si l’on considère au contraire l’étranger comme une occasion de rencontre, de nouveauté, de découverte… Et pourtant, pendant des millénaires, l’étranger fut quelqu’un à craindre effectivement : dans le monde où l’on ne voyage pas ou très peu – pas sans raison sérieuse comme celle de fuir une réputation déshonorante, dans le monde où l’on appartient à une communauté restreinte où chacun se connaît et ne survit que par sa relation à ce cercle immédiat, dans le monde où une nouvelle rencontre au détour d’un chemin peut finir en coup de surin… il est évident que l’étranger est d’abord un oiseau de mauvaise augure, synonyme de risque ou d’emmerdes, avant qu’il puisse convaincre de son intention inoffensive. 

Ce type de réalités, disparues aujourd‘hui mais qui furent valables durant des millénaires et sous de nombreuses latitudes, laissent-elles sans doute des traces dans le cerveau reptilien. Le préjugé, dans certains cas, serait alors la marque de ce passé, le vestige d’un enseignement durement acquis, d’une sagesse ancienne aujourd’hui caduque, que l’humain conserve au cas où, sous cette forme dormante et atrophiée.   

Tout comme nous conservons l’appendice caudal de notre passé de singe, le préjugé est peut-être le résidu d’une expérience de la vie primaire, aujourd’hui oubliée mais qui un jour fut cruciale pour la survie. 

Téléphoneurs de bus

200524601-001

Les téléphoneurs de bus racontent tous à peu près la même histoire : ils se sont accrochés, la veille ou le jour même, avec un commerçant, une copine, un parent… et ne s’en sont évidemment pas laissés conter. « Tu sais pas ce qu’y m’a dit ? Ah j’me suis pas laissée faire, tu sais comme je suis, etc. etc. »

Même s’il est relativement cohérent que les forts en gueule dans la vie se trouvent être les gens qui tiennent leurs conversations en public sans peur d’emmerder l’entourage, il y a fort à parier qu’une large partie d’entre eux embellisse, refasse le match auprès d’une oreille mieux attentionnée, reconstruise une scène où ils furent au contraire mis à mal, comme pour l’exorciser.

De manière générale, l’expérience montre qu’il faut toujours disqualifier les gens qui se présentent à vous d’emblée comme des francs du collier, des personnes qui ne mâchent pas leurs mots, qui préfèrent « dire les choses quitte à fâcher »… Les personnages véritablement brut et sincères n’ont jamais commencé par introduire les choses, annoncer leur tempérament de feu, le fait qu’ils n’ont pas leur langue dans leur poche… C’est un truc de faux-cul qui veut jouer un personnage, comme le lézard se gonfle d’une collerette pour intimider et cacher sa frêle constitution. Comme d’habitude, tout ce qui est souligné par les mots est un leurre qui vient combler un défaut : la qualité exactement inverse de celle qui est vantée.