« Je pense que je ne vais pas laisser entrer Moser… »

(un peu plus de grain à moudre tout de même pour finir le dimanche…)

Thomas Bernhard dans Perturbation :

« C’est bien le malheur des hommes, qu’ils se décident pour quelque chose qui en fin de compte est entièrement contre leur volonté, et à présent qu’assis dans leur fauteuil, ils l’examinent de plus près, leur détermination abrupte est soudain complètement dirigée contre eux, ils ne comprennent pas leur décision. »

« Je pense, tout en fermant la porte, que je ne vais pas laisser entrer Moser. Je ferme les rideaux, après tout je puis ne pas être là, je ferme effectivement les rideaux mais aussitôt je les rouvre parce qu’il me semble ridicule de les fermer à cause de Moser. Mais, ai-je pensé, Moser exerce-t-il donc déjà sur un Saurau un ascendant tel que je doive lui jouer une comédie ? Que je doive fermer les rideaux à son approche ? Fermer la porte à son approche ? Et j’écarte donc les rideaux aussi largement que possible, et je sors de l’antichambre, et j’ouvre grande la porte. »

« Celui qui n’a pas les 2/3 de sa journée à soi »

Friedrich Nietzsche :

« Tous les hommes se divisent entre esclaves et êtres libres.
Car celui qui de sa journée n’a pas les deux tiers à soi est un esclave, qu’il soit au deumeurant ce qu’il voudra : homme d’Etat, marchand, fonctionnaire, savant…
Il roule comme roule la pierre, conformément à l’absurdité de la mécanique
. »

Aux amoureux de Nietzsche, je conseille une bande dessinée qui vient de paraître : Nietzsche par Maximilien Leroy.

« Nous détruisons chaque jour des mots »

Georges Orwell dans 1984 :

« Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…)

Il y a des centaines de noms dont on peut se débarasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez un mot comme « bon » par exemple, quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, même mieux parce qu’il est l’opposé exact de bon. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et si on veut un mot encore plus fort, il y a « doubleplusbon ».

Naturellement nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n’y aura plus rien d’autre. (…) Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. (…) Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050 au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ? »

« Tu vas au gré des flots de ton esprit errant »

Lucrèce dans De rerum natura :

« Qu’y a-t-il donc pour toi de si grave à mourir, mortel ? Pourquoi pleurer ainsi et déplorer la mort ? Car enfin, si la vie par toi déjà passée t’a été agréable, si ses bienfaits n’ont pas été versés en toi comme en un fût percé sans que tu en aies gré, pourquoi ne t’en vas-tu pas du repas de la vie en convive repu ? Et si c’est en pure perte que tu as laissé filé ce que tu as eu en fait de jouissances, si tu es mécontent de la vie, pourquoi quêter encore un supplément ?
Car tu sais, je ne vais pas goupiller pour toi du nouveau qui te plaise : il n’en existe pas, tout est toujours le même. (…) Allons donc ! Tu as beau être en vie et voir en ce moment, ta vie est presque morte, toi qui perds à dormir le plus clair de ton temps, et quand tu ne dors pas tu ronfles, l’œil fixé sur tes rêves sans cesse, une vaine terreur t’agite la pensée sans que tu soies capable de dire bien souvent quel est ton mal au juste, quand ivre et de partout cerné par les soucis qui te pressent et font ton malheur, tu vas au gré des flots de ton esprit errant. »

« Ce malheur t’arrivera toujours »

(J’initie là une nouvelle catégorie, une sorte de rendez-vous du dimanche : la publication d’un morceau choisi de lecture).
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Cesare Pavese dans Le métier de vivre :

« Pour consoler le jeune homme à qui il arrive un malheur, on lui dit : sois fort, prends cela avec courage, tu seras cuirassé pour l’avenir, cela arrive une fois à tout le monde.

Personne ne pense à lui dire ce qui est par contre vrai : ce même malheur t’arrivera deux, quatre, dix fois. Il t’arrivera toujours parce que, si tu es ainsi fait que tu lui as tendu le flanc maintenant, la même chose devra t’arriver dans l’avenir. »