Mépris de classe

Je visionne le passage d’une « youtubeuse » dans l’émission On n’est pas couchés. Intéressant, non pas en lui-même, mais pour le mépris gigantesque qu’il révèle de la télévision envers les singularités médiatiques qu’elle n’a pas engendrées.

Pendant le quart d’heure que dure son interview, la pauvre fille doit essuyer des questions toutes plus suspicieuses les unes que les autres vis-à-vis de son succès. « Vous n’allez pas faire vos petites vidéos jusqu’à 50 ans ? », lui demande la journaliste, sensiblement du même âge qu’elle mais qui emploie le ton d’une mère envers sa fille adolescente. « C’est quoi l’étape d’après ? ».

Personne ne demande à Cyril Hanouna jusqu’à quel âge il compte jouer les gamins demeurés. Ni quelle est son étape d’après. Cyril Hanouna n’a pas d’étape d’après puisqu’il est à la télévision : il est arrivé. Pour les autres, et notamment ceux qui ont l’audace de faire de l’audimat sans autorisation, « l’étape d’après » est nécessairement la télévision, le cinéma… Quelqu’un de talentueux ne saurait rester dans les bas-fonds d’internet, quand bien même il parvient à en vivre. Télévision ou disparition ! Que l’on puisse être visible en dehors d’eux paraît à ces gens invraisemblable.

Au fur et à mesure des questions, les journalistes télé s’adressent moins à l’interviewée elle-même qu’au phénomène de ces « gamins » qui affichent des millions de visites sur leurs vidéos en ligne. « Ça me fait d’ailleurs bien rire, ces chiffres », pouffe l’animateur, incrédule. « Ils ne veulent rien dire ». « C’est facile de truquer le nombre de clics ». « Et ce n’est pas parce qu’on a cliqué sur une vidéo qu’on l’a aimée ». Mauvaise foi inouïe quand on sait dans quelle obscurité sont calculées les audiences de télévision, fondées sur des sondages partiels. Le web a au moins l’avantage de la transparence directe et immédiate de ce point de vue. Se doutent-ils par ailleurs du nombre de téléspectateurs qui, eux aussi, peuvent les regarder par défaut, sans les apprécier voire dans le but de mieux les détester ?

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Je n’ai pas d’amitié particulière pour le travail de cette « youtubeuse », mais comment ne pas être frappé par cette déconnexion totale du monde de la télévision ? Comment ne pas être offensé alors que chacun au quotidien profite de productions remarquables (vidéos, articles, enregistrements…) diffusées gracieusement sur internet, cent fois plus remarquables que la camelote qui nous est vendue à la télévision ? Il se trouve que la semaine précédente dans la même émission, était reçu Laurent Baffie pour la promotion d’un « livre », qui consistait en un recueil d’anagrammes drolatiques à partir de noms de personnalités célèbres. Les a-t-il tirés de son esprit fulgurant ? Il y a fort à parier qu’il les ait plutôt générés avec un moteur automatique sur le web. Mais puisqu’il est du monde de la télévision, ce travail de feignant n’a dérangé personne : on ne lui a pas demandé de comptes et on l’a trouvé très amusant. Bon à acheter.

La vérité est qu’en matière d’humour ou de divertissement, voire de culture, les anonymes du web ont apporté plus ces derniers temps que ceux dont c’est « le métier ». La vérité est que, rapporté aux moyens engagés, certains petits individus font plus d’audience que de grandes émissions nationales, sans nous coûter de redevance. Il est toujours plaisant d’entendre ces ricanements de personnel télévisuel : en tendant l’oreille on peut y entendre leur malaise, la crainte que l’imposture du monopole touche à sa fin.

La notion de l’Espace

Dans sa représentation commune, l’Espace est toujours synonyme de quiétude, de silence, de flottement, de légèreté, de relâche, de volume infini… Il est la métaphore d’un certain état d’extase, un nirvana, celui du fœtus baignant au ralenti dans son liquide amniotique. Ground control to Major Tom, comme disait l’autre.

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L’un des nombreux mérites du film Gravity est de renverser ce cliché et de redonner à l’Espace toute sa nature chaotique et infernale : le caractère absolument hostile et invivable de cet environnement de mort. L’espace est un enfer pour l’homme, une dimension sans dessus-dessous. Il n’y manque pas seulement de l’oxygène, il est impossible d’y évoluer, de s’y mouvoir… Rien ne peut y vivre.

Ainsi, Gravity rétablit la notion de l’Espace, et par contraste, celle de la vie : on réalise, de retour sur Terre, combien les conditions terrestres sont exceptionnelles, inouïes, littéralement extra-ordinaires. Malgré toutes les violences qu’il peut s’y produire, la Terre est un jardin d’Eden miraculeux, une parenthèse, un point perdu au milieu de l’infini chaotique.

En vérité, on pourrait presque suspecter le film d’être « créationniste ». Et je m’étonne que personne n’ait initié ce débat idiot à sa sortie.

Journalistes éclairés

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Invité à une crémaillère où je ne connais guère que celle qui reçoit (journaliste de profession), je réalise que presque tous les gens sur place sont journalistes eux aussi. L’occasion de discuter avec différents spécimen dont un couple de « vieux » journalistes radio, révélateurs du désarroi légitime des gens de ce métier.

Je suis toujours étonné de constater l’autorité morale que les grands organes de presse exercent encore sur tant de gens : le caractère religieux que l’on peut accorder à la lecture du Monde, aux radios de service public ; la respectabilité automatique offerte à des torchons comme l’Express ou à tout ce qui est imprimé, pour la seule raison que c’est imprimé.

Et cette autorité morale touche les journalistes eux-mêmes. Peu de professions sont autant illusionnées à propos du rôle qu’elles tiennent dans la société, c’est ce que je pensais en écoutant ce couple de journalistes.

Ce qui est revenu le plus souvent, c’est la lamentation sur « l’information va trop vite », « plus les moyens de faire sérieusement le travail », « la rapidité du web pousse à sortir l’info sans vérifier, sans analyse »… Mais bon sang vous ne l’avez jamais donnée, l’analyse ! Avant ou après le web, je n’ai souvenir que d’actualité brute, sans recul, d’infos « capitales » qui disparaissent subitement pour laisser place à une autre, de faits divers sortis comme d’un chapeau, de crises internationales entre pays semblant être nés la veille, d’amnésie organisée sans perspective, sans histoire et sans compréhension…

Internet n’a pas changé quoi que ce soit à cela. Peut-être même pousse-t-il ces médias à faire plus attention, à dire moins de bêtises. Car d’analyses il n’y en a jamais eu autant depuis internet – et autant de pertinentes, parfois même dans un simple commentaire.

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Au final, le plus fascinant, le plus surprenant, c’est cette croyance en la nécessité absolue de leur « analyse » : ces gens, les journalistes, sont véritablement habités par la conviction que le public a besoin d’eux, qu’il est fichu et incapable de se diriger parmi la jungle des informations sans leur bénéfique analyse. Il y a cette croyance que les gens les attendent et que l’on courrait un vrai risque à s’aventurer sans eux dans la compréhension. L’opinion des blogs, des anonymes, des non-cartés, est mauvaise et dangereuse parce que tout le monde peut dire n’importe quoi vous comprenez, mais la leur à eux est salvatrice…

Je la sentais déjà, cette conviction intime. Mais de la voir exprimée à travers de vrais yeux mouillés et humains, cela me l’a rendue plus vraie, sincère, presque touchante dans son authenticité. Le regard désemparé et gentil de ce couple de vieux journalistes tandis qu’il m’expliquait comment le métier se trouvait chamboulé, me faisait penser à celui que pouvait avoir un croyant de 1905, ou un communiste des années 80 : malgré toute la foi honnête et chevillée au corps, le sentiment inévitable, face à l’évidence, que ce monde se termine, que l’on arrive trop tard, que l’heure n’est plus à cela et qu’elle n’y reviendra jamais.

Obligation personnelle (et kubriquerie de passage)

En revoyant l’autre jour un bout de 2001 l’Odyssée de l’espace, la similitude m’a soudain sauté aux yeux entre la scène où l’ordinateur HAL se met à dysfonctionner et refuse d’ouvrir la porte, et cette autre scène de Shining où Jack Nicholson pète les plombs.

Plus qu’une similitude, c’est une symétrie, une répétition, l’histoire réitérée de quelqu’un qui devient fou. D’un film à l’autre, nous avons là un être désœuvré qui, soudain conscient de son inutilité profonde, se raccroche à un « devoir » dont il serait investi. Les mots, du moins le discours, sont presque les mêmes : à la fois délirant et rationnel, invoquant la responsabilité au moment même où l’on est en train de griller son fusible.

Voici, somme toute, deux films sur le devoir – ce « devoir » sourd que l’on ressent et trimbale au fond de soi sans toujours en comprendre la raison. Ce devoir intime, personnel, qui ne nous est pourtant pas nécessairement aimable, avec lequel on lutte parfois toute une vie mais qu’on se sent malgré tout la responsabilité d’accomplir. Il nous pèse, nous dépasse, on n’en comprend pas la raison, mais justement on n’a pas besoin d’en comprendre la raison : il s’impose de lui-même. C’est le « il faut » qui plane au-dessus de nous comme notre bonne étoile, mais une étoile sombre. On peut le fuir, mais jamais cesser d’en ressentir l’inéluctabilité ; s’en libérer mais jamais lui échapper définitivement. Parce qu’au fond, il fait partie intégrante de notre personne.

© Marie Dortier

J’ai un ami qui a longtemps vécu avec le devoir d’être ingénieur. Il ne le vivait pas comme tel mais simplement, tout dans sa vie l’amenait à se sentir ingénieur. Les hommes de sa famille l’étaient et il n’a jamais vraiment eu à se poser la question ; la réponse était imprimée en lui. Ainsi, il s’est toujours considéré « scientifique », s’est intuitivement dirigé vers des études d’ingénieur, a fait une prépa, a passé les concours, a obtenu de bonnes écoles… Il a même refait une année de son plein gré parce que ces écoles ne le satisfaisaient pas… Puis il a enfin intégré l’école de son choix. Là il s’est empressé de tout laisser tomber, au bout de 3 mois. Tout compte fait, les études d’ingénieur, les matières enseignées, ne l’intéressaient pas, disait-il. Il fait désormais tout autre chose, c’est-à-dire qu’il ne fait pas grand-chose et ne sait plus très bien où il en est. Aussi curieux que ça puisse paraître, il ne s’était vraisemblablement jamais demandé ce que ça voulait dire d’être ingénieur avant d’être devant le fait accompli. Ce n’est qu’une fois en école, une fois le devoir accompli, que le « il faut » s’est rompu et qu’il a fini par se demander pourquoi il « fallait » et si c’était ce qu’il voulait.

Lorsqu’il en parle aujourd’hui, il évoque une simple « réorientation » tant qu’il était temps mais je me suis toujours imaginé que ce qu’il avait vécu en son for intérieur – l’effondrement de son impératif catégorique personnel – avait dû être beaucoup plus grave et qu’il aurait éventuellement pu nous faire un petit « shining » à sa façon… Car c’est ce que semblent dire ces deux films : ce genre de « devoir », d’injonction personnelle, contient une part d’aveuglement. C’est cette obligation artificielle que l’on se fixe à soi-même, un impératif catégorique que l’on se construit pour voiler sa propre inutilité, son indécision, son obsolescence. Histoire d’avoir quelque chose à quoi se raccrocher.

On imagine souvent et aisément que la liberté consiste à se dégager de ce devoir-aliénation, à s’inventer hors de lui. Mais pour certaines personnes, peut-être plus rares, cette voix intérieure contraignante est la seule chose de valeur, c’est en s’y soumettant qu’on accomplit sa liberté (l’Histoire ne manque pas de ces personnages qui se sont réalisés de la sorte) et c’est au contraire en lui tournant le dos que l’on se perd définitivement. Le paradoxe étant qu’on ne saurait s’abandonner tout à fait à ce devoir sans devenir fou, mais qu’il n’y a rien non plus de personnel qui puisse éclore sans folie.

Téléfilms Historiques Français

Parmi les agacements de la vie, il y a ces téléfilms historiques que nous sert de temps à autres France Télévisions, qui commencent par se présenter comme le fruit d’un travail sérieux (nous sommes le service public), insistent dans leur bande-annonce sur la fidélité de la reconstitution, prétendent « enfin lever le voile sur une période trouble », pour au final ne valoir guère mieux qu’une bluette, un Terre indigo transposé dans un contexte historique… Et tous les poncifs qu’on croyait déjà connaître sont visités un par un.

Dans cette catégorie, la palme revient au téléfilm sur l’Algérie, passé il y a quelques années, où les pieds noirs étaient infâmes, invectivant leur boniche algérienne et ne pouvant prononcer le mot « aRRRabe » sans grimacer, tandis que le héros, bel et jeune officier, s’étant engagé dans l’aventure de l’Algérie française par idéal avec le rêve d’un monde nouveau à bâtir où ouvriers des deux peuples se donneraient la main, tombait de haut en découvrant l’affreuse réalité de la Kolonization

Le plus stupide en fin de compte, dans ces films de mauvaise facture, le plus antihistorique, c’est la figure du héros, qui a toujours l’heur et le bon goût de réfléchir en homme de notre temps. Blum, Zola, Camus, Jean Moulin… Quelle que soit la période, ce héros a toujours l’Histoire avec lui. Il a été à bonne école, contrairement à toute son époque ! Il agit comme s’il avait la science de ce qui s’est finalement passé.

  • Si c’est un officier de 14-18, il voit dans la guerre une boucherie, et dans les Allemands d’en face de pauvres bougres qui n’ont rien demandé. Il est militaire, mais le nationalisme lui semble une belle connerie.
  • Si c’est un jeune homme sous l’Occupation, il n’y réfléchit pas à deux fois. Pas une seconde il ne doute de l’issue de la guerre : ce ne sont que quelques années à tenir avant que les Américains débarquent, ça vaut carrément le coup de prendre le maquis !
  • Si le héros est une femme du XIXème siècle, elle est bien entendu libérée avant l’heure : outrée qu’on n’en soit pas encore aux 35 heures, suffoquée par la morale étriquée de ses amies bourgeoises, au fond dans sa tête c’est une femme des années 80

Et ainsi défile la ribambelle de héros, anachroniques, complètement extérieurs à leur époque, qui ont la Vérité avec eux et qui l’ont seuls, seuls s’il ne se trouvait une petite Mélanie Doutey à leurs côtés, infirmière, institutrice, pour les encourager et leur confirmer qu’ils s’apprêtent à devenir de grands personnages de l’Histoire.

« Bonjour. Nous avons raison. »

Ce qui est profondément faux dans cette approche, c’est de ne pas comprendre que telle ou telle opinion qui a cours aujourd’hui puisse être anthropologiquement impossible à avoir à une autre époque. Ce qui est fallacieux est cette façon d’aplanir la complexité du passé, de la gommer sous l’évidence des positions morales d’aujourd’hui. Ces téléfilms pensent peut-être honorer les personnages dont ils traitent en leur donnant raison contre tous, mais ils les amoindrissent au contraire : en laissant entendre que c’était là ce qu’il fallait faire, que c’était la seule posture à adopter pour un homme digne tant soit peu, ils ôtent aux actions de ces hommes leur force, à leurs choix leur difficulté, à leurs jugements leur singularité, aux événements dans lesquels ils étaient plongés leur caractère chaotique… En fin de compte ils ôtent à l’Histoire tout son vertige et tout son sel.

Curieusement, l’attitude moraliste sur l’Histoire devrait s’estomper avec le temps et la distance, évoluer vers une plus grande sérénité, mais à travers ce genre de téléfilms elle fait chemin inverse : sur des évènements parfois vieux d’un siècle, elle pointe du doigt, distribue les bons et mauvais points, oppose de façon plus implacable les parties d’alors… Elle condamne à nouveau, déforme et exagère, appelant ainsi les contradicteurs potentiels à exagérer à leur tour dans l’autre sens… C’est ainsi qu’on n’y voit pas nécessairement plus clair et que la dispute peut continuer.

La Culture à majuscule

**Je réédite ici le billet initialement publié le 29/09, que j’ai réécrit et développé.  Les 3 premiers commentaires de l’article se référaient à la version précédente.**

L’un de mes amis, Indien, ne se sent absolument pas concerné par la Culture. Lorsqu’il vient à Paris, rien ne l’intéresse d’autre que la gare du Nord où il trouve tous les produits indiens qu’il affectionne. Il a pourtant un haut niveau d’études, une bonne ouverture d’esprit, a déjà vécu dans différents pays… mais vous ne le ferez jamais entrer dans un musée. Quel qu’il soit. Ni même visiter un monument. Il préfère vous attendre dehors, seul, à l’entrée, sur un banc. Son détachement par rapport à la Culture est total.

Comme il dit, les musées, les visites, il fera tout cela quand il sera vieux ! Pourtant, ses parents le sont, vieux, mais ils ne sont pas mieux disposés : la fois où ils sont venus le voir à Marseille, c’était leur première fois en Europe mais ils n’ont pas mis le nez dehors. Ça ne les a pas turlupiné de voir un peu à quoi ressemblait la ville ou le pays, ni autre chose que leur fils. Les trois semaines où ils sont restés, ils les ont passées à l’intérieur, attendant qu’il rentre du boulot le soir.

Une telle incuriosité est difficilement compréhensible pour celui qui considère la Culture comme un bien aussi vital que l’eau et l’air, une soif naturelle partagée par tous les êtres humains, et l’accès à la Culture comme un droit fondamental. Et c’est bien sur ce postulat que se fonde la Culture avec un grand « c ». Par sa majuscule, elle affirme son caractère universel. La Culture est universelle tout comme le Patrimoine est mondial : tous deux se présentent comme l’héritage commun de l’humanité et vont puiser dans toutes les cultures, y compris celles qui n’ont rien demandé. On admet que le Beau soit relatif, mais la recherche de ce Beau, la fascination, la sacralisation de ce Beau sont, elles, censées être le lot de tous.

Dans ce contexte, l’incuriosité de mes Indiens, leur désintérêt total, résonne comme un blasphème, une offense à cette conception des choses. Elle nous oblige à envisager d’autres mondes, impies, où la Culture à majuscule n’a tout simplement pas cours. Je ne suis pas connaisseur de l’Inde, mais les indices que m’en donne cet ami tracent les contours d’une civilisation où le rapport au patrimoine, à ce qui est antique, à ce qui est « Beau », est inexistant. Là-bas, il ne semble pas y avoir de vénération pour l’ancien. On n’a pas de scrupule à détruire le vieux pour en faire du neuf. Ce qui pour nous est un bijou ancien sera pour eux un vieux bijou : ils en fondront l’or pour faire un bracelet plus beau et plus neuf, ou encore on se débarrassera sans état d’âme d’une porte en bois sculpté traditionnelle si un touriste en propose une somme, parce que cette vieillerie n’a pas la valeur de « monument historique » qu’elle aurait chez nous.

Ainsi, ce que nous appelons « la Culture », présumant par là qu’elle est le dénominateur commun à tous les hommes ne représente en réalité que l’interprétation proprement occidentale de la Culture. L’activité de classer, préserver, exposer, visiter, est une préoccupation européenne au fond. Peut-être même française tant les choses sont déjà différentes à peine traverse-t-on la Manche :

  • chez nos amis britanniques, on peut visiter des châteaux vidés de substance historique, agrémentés de décors cheap censés reconstituer l’époque (panneaux pédagogiques, mises en scène grotesques avec mannequins en cire et festins en plastique, musées de l’horreur moyenâgeuse et exagération puérile du côté « château fort »…) – autant de choses qui seraient sacrilèges en France.
  • chez nos amis américains, le statut « d’intellectuel », qui chez nous octroie une véritable autorité, n’a pas son équivalent et fait plutôt sourire.

BHL invité d’un late show américain

La « Culture », une invention européenne donc, circonscrite dans l’espace mais aussi dans le temps. Les premiers musées publics ne datent que de la Révolution française. C’est à partir de ce moment qu’apparait la Culture à majuscule, la Culture comme volonté de protéger les œuvres, de centraliser leur gestion, de les donner à voir au public… A partir de ce moment que l’œuvre d’art puis l’œuvre culturelle sont  sanctuarisées, mises sous cloche, transformées en objet d’étude esthétique, scientifique, pédagogique. Et il faut lire le texte de Paul Valéry sur les musées (ici) pour se rendre compte de toute la bizarrerie qu’une telle approche peut contenir.

En d’autres époques, il faut être conscient que la Culture à majuscule pourrait sembler incongrue, y compris à un occidental. Fréquenter un musée et jouir de l’aspect esthétique et intellectuel de l’art nous semble aujourd’hui la marque du raffinement, mais un homme raffiné du passé pourrait trouver extraordinairement vulgaire et dérisoire de voir amassées en un même lieu un maximum d’œuvres déracinées de leur contexte original. Pourrait-il même comprendre qu’on maintienne en état un ensemble comme Versailles plusieurs siècles après qu’il ait perdu toute fonction, dans l’unique but d’y faire déambuler les ploucs du monde, avec leur bermuda, leurs lunettes de soleil et leurs T-shirts à message ? Et que pourrions-nous admirer aujourd’hui si la Culture à majuscule et ses agents conservateurs avaient toujours fait la loi ? Un baron Haussmann n’aurait jamais pu éclore et remodeler Paris pour lui donner son style.

Que la Culture à majuscule coïncide avec la Révolution française, du reste, n’est pas si étonnant. Elle relève de cette mentalité qui a proclamé « universelles » des valeurs (les Droits de l’Homme, la Liberté, la Démocratie…) qui en réalité lui étaient propres, qui découlaient d’un cheminement philosophique particulier, local, occidental… Une mentalité incapable de réaliser que « l’universalisme » qui sous-tend ces valeurs est lui-même un concept culturel, post-chrétien, dans lequel d’autres ne se sentent pas nécessairement inclus. C’est ce qu’il y a de pernicieux chez les éclairés de l’Occident : à l’origine de la Culture à majuscule comme de ces autres valeurs, il y a une intention de bonté et d’humanisme, mais une bonté similaire à celle qui nous mis en tête d’aller évangéliser les sauvages. Ce qu’on appelle « Patrimoine mondial de l’Humanité » est en réalité le Patrimoine mondial de l’Humanité occidental : la liste n’en a pas été établie par l’humanité elle-même, elle est l’application d’une logique culturelle européenne à l’ensemble des civilisations. Avec la Culture à majuscule, l’Occident prend sur lui de préserver le « patrimoine mondial » : le sien comme celui des autres. Notamment celui des peuples qui ne seraient pas assez responsables pour en avoir le souci.

Requins en danger

Parmi les causes fréquemment défendues à la télévision, il y a celle des requins : 3 à 4 fois par an, un reportage animalier ou une émission marine s’attèle à réhabiliter le requin, qui souffre comme chacun sait d’une réputation de mangeur d’hommes

Le requin est victime de notre regard et de nos préjugés ; notre imaginaire s’acharne à tort contre cette aimable bestiole en la représentant comme un animal furieux, excité par le sang et la chair humaine…

Le propos de ces reportages, c’est de dire que tout cela n’est qu’idées reçues. Le requin n’attaque pas l’homme, il lui est foncièrement indifférent en fait. Peut-être a-t-on relevé des cas de nageurs ou de surfeurs attaqués… Mais pas d’amalgame ! C’est simplement que de dessous, le prédateur nous prend pour des phoques ! Sans cela il n’a aucune envie de nous manger : voyez comme il nous croque puis nous relâche aussitôt et se désintéresse… Et de conclure la voix grave, en demandant combien de temps faudra-t-il encore – nous sommes en 2011 ! – pour faire évoluer les consciences et bouger les choses…

Eh bien oui, peut-être, mais faire bouger quoi ?! Vu le nombre d’humains et de requins qui sont en contact régulier, qu’est-ce que ça peut bien faire à qui, ce que les uns pensent des autres ? A quel point le requin prend ombrage de nos a priori à son sujet ? Et une fois que j’aurai vaincu ces a priori, comment puis-je faire savoir que je n’ai rien contre les requins, que ce sont pour moi des animaux comme les autres, dotés d’un coeur comme tout le monde ? Comment améliorer les choses à ma modeste échelle ? En boycottant les films américains qui véhiculent une image qui stigmatise le requin ? En me baignant plus souvent au large de l’Afrique du Sud pour lui montrer ma totale confiance en lui ? En en prenant un chez moi dans ma baignoire ? 

Qu’on me dise. Je ne supporte plus d’imaginer ces requins vexés et discriminés au fond de l’océan, là où personne ne les entend pleurer.

De la télévision

Entendu une annonce radio pour le programme télé du soir, qui invitait avec grand enthousiasme le téléspectateur à regarder l’Eurovision pour « retrouver les commentaires acerbes et drôles » de l’animateur…

On comprend définitivement qu’il n’y a rien à attendre de la télévision le jour où l’on constate qu’elle préfèrera toujours nous montrer un spectacle navrant comme l’Eurovision, quitte à y superposer le commentaire d’un animateur ironique qui le dénigre pour rendre le tout « intéressant », plutôt que de nous proposer une véritable soirée musicale de qualité à la place.

Second degré, mes amis ! Nous mangerons notre merde jusqu’au bout, faille-t-il pour cela nous la faire réchauffer ou l’agrémenter d’un peu de poivre. Cela vaut mieux que de cuisiner autre chose.

Le prestige du malheur

« La distinction qui s’attache au malheur est si grande », dit Nietzsche, « que si l’on vient vous dire « Mais que vous êtes heureux ! », vous ne manquerez guère de protester ».

A certaines personnes, il ne faut en effet jamais dire qu’elles sont heureuses ou qu’elles vont bien : elles vous contrent immédiatement et s’empressent de justifier le contraire. C’est qu’en les prenant en flagrant délit de contentement, en les suspectant de bien-être, vous contrevenez à une image qu’elles entretiennent en elles : que la vie est difficile ; qu’elle est difficile pour eux. Avec eux. Qu’elle ne leur fait pas de cadeau. Qu’ils sont à plaindre.

Ces gens tiennent au prestige du malheur comme si faire savoir qu’ils sont heureux pouvait attirer sur eux le mauvais sort. Et ils craignent leur bonheur comme si l’on allait leur en demander compte. Ils font, avec la personne qui leur affirme qu’ils ont bonne mine, comme avec l’huissier ou l’inspecteur fiscal à qui l’on doit absolument jouer la détresse et dissimuler son patrimoine.

Mais ce prestige a un prix. A minimiser ses joies pour réduire ses peines, on assure le rétrécissement de ses perspectives, de ses émotions, et finalement de son vécu. Cet état d’esprit finit par induire une vie où rien ne risque d’arriver.