La communauté

Très tôt dans l’Histoire de l’humanité, la société a consisté à réduire l’intime, l’individualité. Très tôt il a fallu qu’un maximum de jour soit fait sur les gens et leur petit jardin secret. Tout consiste, pour le collectif, à s’assurer qu’on sache à quoi l’individu emploie son temps, son temps libre surtout, quelles sont ses occupations, ses arrière-pensées… Non pour le savoir comme par une curiosité maladive, mais pour l’empêcher.

Traditionnelle ou technologique, la société consiste à empêcher autant que possible que l’individu ne pense dans son coin. Et faire communauté signifie rogner la part du privé, la part secrète, la part d’ombre, exiger la transparence, que chacun se montre sous son « meilleur jour », c’est-à-dire un jour utile et socialement constructif.

Qu’est-ce que cet individu nous rapporte ? Que nous vaut sa présence ? Que manigance-t-il ou que pourrait-il manigancer ? Que gagnons-nous à ce qu’il prélève sa ration dans nos vivres ? La société se méfie du solitaire, de l’inconnu, et veille à plaquer une lumière écrasante sur son secret. Quand la décence rend inconvenant qu’elle s’intéresse de trop près, on invente la religion, pour pénétrer la conscience et souffler les interdits. Quand cette société dysfonctionne et qu’elle est sur le point de regarder sa contradiction dans les yeux, elle les détourne et invente le bouc émissaire sacrifié, et c’est reparti pour un tour.

Darwin nous apprend que nous sommes les survivants d’une lutte des individus les uns contre les autres, pour rester vivant en tant qu’espèce. Et Girard que nous sommes les rescapés d’une lutte éternelle de l’esprit contre la masse, contre le consensus. Il fait réaliser l’effort inouï qu’il a fallu pour dépasser la société archaïque, et celui incessant qui est toujours à produire pour ne pas y retourner.

Les films malins

C’est un genre qui a sans doute été initié dès la fin des années 80, mais qui s’est vraiment développé depuis vingt ans : le film malin. Le film qui fait son malin. Le film très occupé à contempler sa coolitude. Le film qui vous fait des clins d’œil.  

Les films malins ont cette particularité d’être très contents d’eux-mêmes, fiers de leur astuce, de leur casting, de leur concept narratif… Ils roulent des mécaniques. Ils ont préparé un effet et ils ont très hâte de voir le public se prendre dedans. Le film malin compose des personnages trop cool qui disent des phrases trop cool dans un costume vraiment trop cool. Le film malin vous concocte un gros rebondissement avant la fin ! Boum badaboum ! 

Les premiers temps, ce défaut de caractère restait un ingrédient au service du film : on se payait une pincée d’Eddy Murphy ou de Bruce Willis afin de pimenter un film de genre un peu simple ou éculé. D’une certaine façon, on pourrait dire que Tarantino, dans ses premiers films, a poussé au paroxysme cette coolisation, cette capacité à faire un film bien parce qu’il est cool et cool parce qu’il est bien.  

Et puis c’est allé trop loin. Et voilà aujourd’hui les films 100% malin, dont c’est la seule finalité. Un stade était franchi avec les Ocean Eleven, et plus récemment Kingsmen. Je te réunis onze malins pour leur faire faire des tours extraordinairement malins avec un style très malin. Je te prends Brad Pitt et lui demande de faire le malin comme jamais.

Une autre veine de films malins fut initiée par Matrix et consorts. Plus récemment Inception. Films malins ki fon réfléchire. C’est une intrigue fichue comme un casse-tête chinois, une énigme, dans laquelle le réalisateur vous promène deux heures durant. On reconnaît facilement ce type de films à la façon dont les spectateurs aficionados, au sortir de la salle, vérifient entre eux s’ils ont bien compris la même chose – c’est exactement ce que recherchait le film malin. Et quand vous expliquez à cet aficionado qu’à vos yeux, c’est une bouillie indigente qui ne constitue pas un film de cinéma, son réflexe est d’expliquer ou de réexpliquer l’astuce. Si vous n’aimez pas c’est que vous n’avez pas compris ; si vous comprenez vous aimerez, puisque vous découvrirez combien ce film est vraiment, vraiment très malin. 

J’ai très bien compris, merci, et c’est une bouille indigente.

Elite intellectuelle

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À son origine, le terme « méritocratie » est péjoratif, inventé par Michael Young pour les besoins d’une social-fiction dystopique écrite dans les années 50 : L’Ascension de la méritocratie. L’auteur imagine la dérive autoritaire d’une société où une élite de diplômés et d’experts, se considérant éclairée, ne veut plus prendre le risque de laisser les masses non savantes jouer avec la démocratie.

Le livre, que je n’ai pas lu, préfigure avec cinquante ans d’avance une certaine actualité où les pouvoirs politique et économique sont concentrés par une “élite intellectuelle” formée dans les mêmes quelques écoles, dépensant pour le capital éducatif de ses enfants afin d’assurer sa reproduction sociale, et se méfiant comme d’une lèpre de la classe des “non diplômés”. Le narrateur, commentateur réjoui et satisfait n’ayant cesse de louer le système, rappelle lui aussi non sans un certain trouble notre cher Christophe Barbier !

Aujourd’hui, la réalité de la fracture sociale et politique contre laquelle le livre mettait en garde est quasiment admise, objectivée par l’événement des gilets jaunes et les constats des meilleurs observateurs de notre temps. Il conviendrait toutefois de prendre quelques précautions en définissant plus précisément ce que l’on entend par « élite » ou « bourgeoisie intellectuelle », et de ne s’en exagérer ni l’élitisme, ni l’intellectualité.

Les happy few dont on parle sont en réalité assez nombreux, s’accumulant dans la vaste catégorie CSP+, qui mêle à la bourgeoisie classique toute la génération montante d’une classe moyenne aisée. Ça fait du monde. Et si l’on qualifie cette élite “d’intellectuelle”, c’est par opposition à “manuelle” davantage que pour souligner une faculté d’esprit extraordinaire. Bien au contraire, il est frappant de constater combien les jeunes de cette classe “privilégiée” ont tout autant été concernés que les autres par l’effondrement de la culture générale, du savoir et de la civilité.

Certes, ils font des études, hautes ou tout du moins coûteuses ; mais dans des écoles dispensant un savoir technique spécialisé applicable dans le secteur tertiaire, donc rapidement obsolète. Certes ils ne sont pas dépourvus d’intelligence, mais une intelligence que leur expérience du monde et de la société caresse toujours dans le sens du poil. Il en découle un sentiment d’être constamment dans son droit, guidé par le juste et la raison avant tout ; une conception du bien et du mal essentialiste et la vision d’un progrès universel. Il en découle une impression nette que ses convictions sont les bonnes et qu’il ne peut pas tellement en exister d’autres.

Certes, ils raffolent de culture, le budget qu’ils y consacrent est croissant. Mais leur curiosité fait ses courses dans la production la plus actuelle et l’agenda spectaculaire du moment. Culture et divertissement sont pour eux un même panier dont ils ne veulent pas distinguer les torchons des serviettes. Ils ont cependant l’illusion d’être ouverts et éclectiques parce qu’ils absorbent tous azimuts les séries et sagas que la Machine leur propose. Parce qu’ils suivent assidûment le rythme effréné des sorties. Parce qu’ils apprécient les drames de Xavier Dolan aussi bien que les animés japonais. Leurs sources d’infodistraction sont essentiellement médiatiques et étonnamment identiques. France Inter pour tout le monde, Netflix, Society, Quotidien de Yann Barthès et les quelques mêmes chaînes YouTube, monopolisent le gros du temps de cerveau disponible. Ce n’est pas une pique ni une caricature facile, c’est tristement vrai et cela se vérifie d’un individu à l’autre, d’un bout du pays à l’autre, au gré des discussions et références entendues.

Ces causes s’ajoutant les unes aux autres, l’effet est brutal : il est désormais loisible, en s’entretenant avec un de ces jeunes pleins d’avenir, de découvrir les lacunes incroyables qui espacent leurs connaissances. Sans même parler de culture classique ou “savante”, la culture et le cinéma populaires qui remontent à avant leur naissance est déjà terra incognita pour certains. Cela donne une femme aisée de 23 ans à qui l’on parle du dernier western et qui interrompt pour demander « c’est quoi une diligence ?« . Ou encore une profession intellectuelle qui vous demande, à propos du roman XIXè que vous tenez dans les mains si « c’est pas trop chiant » ; et qui considère par principe qu’un film de la fin des années soixante est déjà trop lent ou trop vieux pour être regardé aujourd’hui. Enfin, c’est une cinéphile parisienne qui, entendant parler d’Apocalypse Now, s’immisce dans la conversation pour demander si c’est « ce film avec Will Smith« …

Tout cela n’empêche pas ce petit monde de se ressentir “urbain”, “CSP+”, “aisé”, et de se croire élite, certes sympathique et décontractée mais élite tout de même, un cran au-dessus des ploucs du point de vue intellectuel, culturel et moral. C’est d’ailleurs une dernière chose que l’on peut dire à ce sujet : cette classe intellectuelle est relativement consciente d’elle-même ; sans aller jusqu’à se revendiquer, elle se reconnaît, et beaucoup de ses pairs, si on les y invité, s’y assimilent, l’acceptent et en conviennent assez volontiers.

De fait, il serait plus juste de parler d’élite culturelle ou morale plutôt qu’intellectuelle. Car c’est une identité psycho-sociologique qui les lie et les distingue, bien plus qu’un quelconque patrimoine intellectuel, philosophique, politique ou spirituel. Il existe une définition dont je n’ai jamais pu retrouver l’auteur et qui le dit parfaitement : « Le bobo est celui qui n’a de relation ni avec le matériel, ni avec le spirituel ».

Un écolo pas comme les autres

Lu Le Manifeste de 1971 de Theodore Kaczynski, un professeur universitaire qui tomba dans l’action terroriste contre le monde technologique après quelques années de marginalité et l’envoi de colis piégés anonymes.

Le texte de Kaczynski exprime un radicalisme proche de celui du film L’Armée des 12 singes contre le “complexe industrialo-technologique« . Si l’écriture est d’une certaine maladresse, laissant apercevoir la plume d’un « raté” introverti, elle n’est pas dénué d’intérêt ; le texte a paraît-il fait école dans certains milieux radicaux anarchistes ou situationnistes.

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Kaczynski décrit un système technophile libéral qui a pris la manie depuis la révolution industrielle de répondre aux problèmes humains par des moyens scientifiques et techniques. Ce penchant devenu irrésistible et hors de contrôle finit par inverser les priorités et faire prévaloir les besoins technologiques sur ceux humains. Le système tend à organiser une ingénierie psychologique et biologique pour manipuler les individus et les faire correspondre aux besoins industrialo-technologiques.

Pour comprendre la phobie de Theodore Kaczynski, il n’est pas inintéressant de savoir qu’il a participé durant ses études à des expériences de manipulation psychologique et sociale menées au sein d’Harvard pour la CIA.

La technologie va permettre à la société dominante d’imposer partout ses propres valeurs. Ce résultat ne sera pas le fruit de quelques salopards assoiffés de pouvoir, mais le produit des efforts de gens socialement responsables qui veulent bien faire et croient sincèrement à la liberté.

Si la liberté se détériore, ce n’est pas qu’elle soit la proie d’une philosophie anti-libertaire – la plupart des gens croient au contraire à la liberté. Mais c’est que les gens utilisent la technologie dans leur travail et leur vie quotidienne. Le système est créé de telle façon qu’il est toujours plus facile de choisir ce qui va renforcer l’organisation.

Par des méthodes toujours plus efficaces à mesure que se développera la psychologie de l’éducation, on apprendra aux enfants à devenir créatifs, curieux, forts en sciences ou en lettres, passionnés par leurs études. On leur enseignera peut-être même le non-conformisme. Ce ne sera pas un non-conformisme choisi par hasard mais un non-conformisme “créatif”, orienté vers des fins socialement désirables. Par exemple, au nom de la liberté on enseignera aux enfants à se libérer des préjugés irrationnels de leurs aînés.

L’aspect le plus surprenant du livre est l’attaque portée au “gauchisme”, perçu comme conducteur du progressisme technologique effréné. Par ce mot, est désigné un esprit général de “la gauche depuis la deuxième moitié du XXè siècle” dont la définition précise est compliquée. On imagine que Kaczynski théorise là son observation de la faune universitaire fréquentée à Harvard et Berkeley. Le gauchisme dont il parle réunit la frange activiste militante du droit des minorités, et un ventre mou plus vaste, plus normalisant, agissant par le politiquement correct.

Ceux qui manifestent la plus grande susceptibilité à l’égard du “politiquement incorrect” ne sont pas le résident ordinaire des ghettos noirs, l’immigrant asiatique, la femme battue ou la personne handicapée. C’est une minorité d’activistes dont la plupart proviennent des couches privilégiées de la société.

Kaczynski décrypte deux grandes tendances de l’esprit “gauchiste”. La première est un sentiment d’infériorité prononcé, qui incite à s’identifier à tout ce qui ressemble à la faiblesse, à la défaite, au réprouvé… et à s’en approprier les causes. Cette empathie sans limite pour des catégories de personnes qu’on essentialise en victimes (personnes de couleur, personnes handicapées, femmes…) induit en effet de les considérer inconsciemment comme inférieures, de qui il ne faut rien exiger comme on le fait avec les autres, mais seulement défendre les droits, et à qui il faut, en conséquence, tout passer, tout excuser, avec qui il faut être « gentil ». 

Les gauchistes s’identifient fortement aux problèmes des groupes dont l’image est celle de la faiblesse, de la défaite, de l’ignominie ou de l’infériorité à quelque égard que ce soit. Ce sont eux-mêmes qui jugent ces groupes inférieurs. Il est clair que c’est précisément parce qu’ils les voient comme tels qu’ils s’identifient à leurs problèmes.

La seconde est la “sursocialisation”. Le sursocialisé se conforme et cherche à être en accord avec les valeurs dominantes. Il est mû par une crainte intériorisée. En imbriquant ainsi ces deux caractéristiques, il me semble que l’on touche là à quelque chose d’intéressant.

Un individu est socialisé s’il croit au code moral de sa société et lui obéit, et s’il s’intègre harmonieusement dans l’ensemble social. (…) Un des principaux moyens dont la société dispose pour socialiser les enfants consiste à leur faire ressentir de la honte lorsqu’ils parlent ou agissent à l’encontre de ses attentes. Lorsque cette méthode est appliquée trop systématiquement ou lorsqu’un enfant est prédisposé à développer de tels sentiments, il finit par avoir honte de lui-même.

Le gauchiste de type sursocialisé tente de briser le carcan psychologique qui l’enserre par la révolte. Mais il est généralement trop faible pour se rebeller contre les valeurs fondamentales de la société. En général, ses projets ne sont pas en conflit avec la morale dominante. Au contraire, la gauche s’empare d’un principe de l’éthique commune, elle le fait sien pour ensuite accuser le reste de la société de ne pas le respecter. Leur révolte se justifie dans les termes de la morale commune.

À l’époque où Kaczynski a fait ces observations (années 70), le lien entre “gauchisme” et “complexe industrialo-technologique » pouvait paraître saugrenu. Ce lien est beaucoup plus sensible aujourd’hui que nous voyons la célébration de Steve Jobs et l’émergence depuis la Silicon Valley de la pensée transhumaniste. On le subodore aussi dans la bienveillance des GAFA envers certaines opinions et leur action coercitive contre d’autres. Ou enfin dans la porosité étrange qui existe entre les revendications hystériques de groupuscules marginaux et l’action normative d’une gauche plus bourgeoise.

Radio Clash

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Entendu l’autre jour sur France Inter un entretien avec la présidente du musée d’Orsay. En l’espace de trois minutes, il est question :

  • de « contextualiser » Gauguin afin de ne pas laisser le public admirer ses vahinés sans rappeler le méfait du colonialisme français,
  • du manque de femmes que l’on peut déplorer dans les collections du musée, non qu’elles furent peu nombreuses mais que le Système ait de tout temps snobé leur talent,
  • du public du musée, qu’on cherche à rendre plus mixte, plus divers… par le truchement d’expositions telles que Le Modèle noir dont on espère subtilement qu’elles fassent venir de nouveaux publics,
  • du bilan carbone du musée, cerise sur le gâteau avant que je ne coupe le poste, abordé par un auditeur dont cette question brûlait les lèvres.

A aucun moment il n’aura été question d’art ou de peinture. Ni d’autre chose que des deux ou trois obsessions de l’agenda politique et social – racisme, féminisme, environnement – déjà omniprésentes et qui constituent le pédiluve spirituel dans lequel il nous est offert de progresser.

Face à ce genre d’échanges, il n’est même plus nécessaire d’entrer dans l’examen des opinions exprimées : le simple enchaînement pavlovien des sujets, l’égrainage du chapelet des poncifs, l’énumération compulsive concentrée en trois minutes, suffit en soi à navrer l’intelligence et à interdire d’entrée de jeu toute connexion intellectuelle.

La terrible banalité des réflexions, leur aspect attendu, entendu, vu à la TV, leur profonde paresse : voilà qui nous distancie et nous fait rebrousser chemin. Nous ne supporterons plus ces levages de tabous autorisés, ces feintes dénonciations d’un « système » par le Système… Comment ne pas prévoir, en préparant un tel interrogatoire, la nullité du résultat obtenu ? Comment sauter ainsi à pieds joints dans toutes les ornières, toutes les facilités, sans faire exprès ? Comment oser faire déplacer son invité pour ça et le laisser filer sans rien en avoir tiré d’autre ? La chose merveilleuse étant qu’au long du bref intermède, la médiocrité s’était parfaitement répartie entre intervieweur, interviewé et auditeur qui posait sa question.

Il n’est pas nouveau après tout que la masse ait besoin de concentrer son intellect sur un nombre réduit de sujets simplifiés – c’est du moins ce que croient les personnes chargées d’édifier leur éducation. En d’autres temps, tout devait se concevoir à travers le prisme étroit de la « lutte des classes », ou du « Bien contre Mal », ou « bloc de l’Est / bloc de l’Ouest« … Ce n’est pas différent aujourd’hui. Et la solution pour raffiner les choses n’a pas changé elle non plus : il suffit d’éteindre les radios, toutes les radios sur son passage. Couper le débit nasillard et avec, la bêtise des propos, la vulgarité insensée des publicités, le principe même de cet ustensile d’imposer aux oreilles une logorrhée alors que les gens ont les moyens techniques d’écouter eux-mêmes ce qu’ils veulent depuis près d’un siècle. Eteindre lorsqu’on arrive dans une pièce où la radio fonctionne. Eteindre avant toute chose. Turn off. Et les yeux clos, savourer le silence neuf.

Vol et brigandage

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Vol et brigandage au Moyen âge est un livre à recommander aux amateurs de la petite Histoire. Par l’étude d’archives judiciaires de différentes villes françaises, il raconte comment vol et voleurs ont été perçus, considérés, organisés et sanctionnés au long de cette période.

Il est intéressant de voir que la définition sociale du vol évolue au fil des siècles. Au début du féodalisme, le vol est fortement attaché à la nuit et à la notion d’obscurité dans laquelle il est commis. On vole de nuit, et par extension symbolique, on vole dans l’ombre, “dans le dos” de la société. Cet acte de trahison et de fourberie est ce qui constitue la gravité fondamentale du crime, plus que la matérialité, l’objet du vol ou la valeur du bien volé. Ce qui est incriminé, c’est avant tout la rupture de confiance, la rupture d’un pacte social établi sur la loyauté au seigneur.

Etonnante également : la relative clémence qui entoure le vol, la prise en considération de circonstances atténuantes dans les jugements, qui éloigne l’image d’Epinal d’un Moyen âge intraitable. Les femmes par exemple, dont les vols sont souvent liés à la nécessité, sont peu sanctionnées. Les primo-voleurs également – c’est en cas de récidive que les choses se corsent : le récidiviste n’y coupe pas, et le multi-récidiviste peut être mutilé (oreille, doigt, main…), marqué corporellement comme pour permettre aux bonnes gens de se garder de lui. Une sorte de bracelet électronique. Dans les cas les plus graves, la peine va au-delà de la mort : on interdit aux familles de décrocher du gibet le corps du supplicié pendant un certain nombre de jours : il n’ira pas en terre dans son intégrité.

Le vol est enfin lié aux guerres, qui lorsqu’elles se terminent, relâchent dans la nature des hordes de brigands qui arpentent les campagnes sans plus pouvoir compter sur l’intendance de l’armée. Le développement des bourgs entraîne une certaine professionnalisation du vol. De temps en temps, l’autorité royale est sommée de constituer des troupes de sécurité pour traquer les bandes devenues trop importantes dans certaines régions ou forêts (on ne les appelle pas encore « territoires perdus de la République » !).

Notre perception du vol et du brigand est désormais bien différente. Entre temps, sont passés par-là le « voleur de pommes » chanté par Brassens, le cinéma d’amour pour les grands bandits, la fascination pour le rebelle, pour le voyou et à présent pour le « thug »… Une sympathie certaine s’est développée chez nous pour cette population dans son ensemble. Loin de les considérer irréparablement fautifs d’avoir rompu un code de la confiance sociale, loin de vouloir les marquer à vie pour les reconnaître, nous leur accordons plutôt une sorte de seconde innocence dès lors qu’ils sont derrière les barreaux. Nous ne voulons plus savoir ce qu’ils ont fait. Les gens en prison sont, de fait, de simples résidents des prisons, et l’on n’est plus sûr au juste de la raison pour laquelle on les maintient là.

Être bon

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Longtemps, nous avons pensé qu’être « gentil » consistait à ne pas être méchant. Et ce n’est pas tout à fait faux : beaucoup de gens ne nous demandent pas davantage. Nous sommes « gentil », et plus souvent qu’on ne croit nous avons été choisi, apprécié, retenu, pour cela : parce que nous ne sommes pas contrariants, parce que l’on sent assez tôt chez nous que les choses nous sont à peu près égales une fois notre avis exprimé, que nous ne causerons pas d’ennui, que nous laisserons la couverture à ceux qui entendent y draper leur petite personne.

Beaucoup de gens ne demandent pas davantage : sur le papier ils veulent du caractère, du muscle, des étincelles, du personnage haut en couleurs, mais dans la réalité ils n’aiment rien mieux que quelqu’un qui les laisse dérouler leur petite idée jusqu’au bout, qui les écoute, qui sache lâcher l’affaire et céder à leur ego toute la place dont il a besoin pour se répandre.

Longtemps nous avons pensé qu’être « gentil » consistait à ne pas être méchant, mais être gentil n’est pas être bon : le cosmos exige davantage. Être bon requiert que nous apportions au monde quelque chose de consistant, comme à un dîner on apporte un petit quelque chose. Et il convient d’apporter ce petit quelque chose, aussi insignifiant ou minimal qu’il soit, sous la présentation la meilleure et la plus nette possible.

Être bon requiert de créer, et non seulement de créer mais de transmettre, de donner, communiquer, ne pas garder pour soi.

Être bon requiert de faire non seulement un métier, mais son métier. Celui pour lequel on a été doté.

Être bon, ce peut être aussi punir, sanctionner, lorsque cela protège. Être bon, ce peut être être dur.

Être bon ce peut être refuser à autrui ce qu’on ne se permet pas à soi.

Être bon, c’est être nourricier. Permettre aux autres de se sourcer et se ressourcer auprès de soi.

Être bon, c’est être insensible, laisser les moucherons paître et se repaître sur son dos. Cesser d’attendre de celui qui ne peut pas donner. Ne pas se laisser affecter par la méchanceté des autres, vivre avec eux et les autres, leur faire face en toute indépendance. 

« L’univers est mutilé si on ôte quelque chose »

Asclépios a prescrit à un tel l’équitation, les bains froids ou la marche pieds nus ; la nature universelle a prescrit à un tel une maladie, une perte ou quelque autre épreuve.

(…) Les événements sont adaptés à nous, comme les pierres de taille sont adaptées aux murs ou aux pyramides quand elles s’harmonisent les unes avec les autres selon une combinaison particulière. (…) Le monde est un corps composé de tous les corps, la destinée est une cause composée de toutes les causes.

(…) Acceptons les événements comme des prescriptions : bien des éléments en sont pénibles mais nous les accueillons de bon cœur dans l’espoir d’une guérison. (…) Accueille de bon cœur tout ce qui arrive, même si cela te semble un peu dur. (…) Le destin n’aurait pas porté ce coup à cet homme si cela n’apportait rien à l’univers. (…) Il faut chérir ton sort : d’abord, il est fait pour toi, on te l’a prescrit et la trame de ta destinée a été quelque chose de tissée d’en haut d’après les causes les plus vénérables ; ensuite, ce qui arrive à chacun détermine la bonne marche [de l’univers], sa perfection et son existence même.

L’univers est mutilé si on ôte quelque chose à la cohérence et à la continuité de ses causes. Or tu le fais quand tu es mécontent, et en un sens tu le détruis. 

Marc-Aurèle dans Pensées pour moi-même.

« Chaque matin dis-toi d’avance : je vais rencontrer un fourbe »

Chaque matin, dis-toi d’avance : je vais rencontrer un indiscret, un ingrat, un insolent, un fourbe, un envieux, un égoïste. Tous ces vices proviennent chez eux de l’ignorance du bien et du mal. Mais moi qui sais que le bien est par nature beau et le mal laid, et que le pécheur lui-même est par nature mon frère, non par le sang ou la semence, mais par l’intelligence et la part divine, je ne puis être lésé par aucun d’eux – car aucun ne peut me déshonorer – ni me fâcher contre mon frère et le haïr. Nous sommes faits pour coopérer, comme les pieds, les mains, les paupières et les mâchoires. S’opposer les uns aux autres est contre nature et c’est s’opposer à quelqu’un que de s’emporter contre lui ou de s’en détourner.

Marc-Aurèle dans Pensées pour moi-même.