Gonflette intellectuelle

cervelle

La musculation est une activité ridicule comme chacun sait. Non que son principe soit plus idiot que n’importe quel sport, mais parce qu’elle consiste à acquérir – à imposer – quelque chose dont le corps n’a pas besoin. En temps normal, chacun est musclé à l’exacte mesure de ce que son corps et son activité quotidienne requiert. Le déménageur a de gros bras pour et parce qu’il porte des cartons toute la journée, le tennisman a un avant-bras particulièrement musclé pour et parce qu’il frappe dans la balle, et le glandeur a exactement autant de muscles qu’il faut pour appuyer sur une manette de jeux vidéo.

Considérons maintenant la gonflette de l’esprit. Tous ces littéreux qui ont toujours une critique avisée et bien sentie du dernier film sorti au cinéma, parlent avec le plus grand sérieux d’une BD manga qui est un chef-d’oeuvre, font des classements des groupes musicaux majeurs, se demandent si ce livre ne serait pas un roman cubiste… Il y a là une manie risible de nourrir son esprit au-delà de ses moyens, au-delà de ce que son quotidien nécessite. Moyennant quoi une effroyable quantité de biens et services culturels est consommée par la plupart d’entre nous absolument en vain.

On pourrait considérer ces littéreux avec le même mépris qu’on regarde Jean-Marc aller à la salle de muscu. Il se pourrait que ce qui est sain, c’est de garder l’usage de la culture pour les grands jours, comme un bon Champagne. Schopenhauer va même jusqu’à dire que c’est une condition du bonheur de ne pas philosopher trop haut ; ne pas développer son intellect au-delà du pur service de son intérêt individuel.

Amis à usage unique

copains

Combien d’amis avons-nous « perdu » de cette façon : ils sont toujours là, disponibles, mais ils n’intéressent plus, on est venu à bout de leur mystère.

Au bout du compte, ce ne sont pas seulement ces amis qui s’usent, mais tout bonnement notre capacité à l’amitié. Au fil des ans, ils durent de moins en moins longtemps, ces gens que l’on rencontre, ils s’avancent, de moins en moins fascinants à mesure qu’on déchiffre l’art du masque social. Leurs numéros se font de moins en moins convaincants. On les perce à jour toujours plus tôt. Ils sont de plus en plus rares à présenter quelque chose d’authentique et d’étonnant. Au fil des ans, « l’authentiquement fascinant » devient une utopie puis une chimère.

A la longue, pour ne plus être déçu, il faut revoir ses exigences, ne plus espérer l’osmose et le partage mais tout au plus une agréable compagnie, il faut assigner à ces amis des rôles de plus en plus réduits et univoques, admettre que désormais, on se contentera de ces trois ou quatre personnes, trois ou quatre amis à usage unique : l’un pour distraire, l’autre pour bavasser, un autre encore pour confier ses envies ou ses idées… Et voilà.