Talon d’Achille

Au-delà de 40, 50 ans, le visage n’est jamais plus véritablement au repos. Lorsqu’il est « au repos », que la personne regarde distraitement dans le vide, le visage conserve en réalité une tension : une grimace figée de terreur, de malice ou de mécontentement… Toute sa vie d’adulte, le visage a tendu vers cette grimace pour finalement s’y figer définitivement. Il a pris le pli.

Peut-être ces personnes ont-elles fait cette grimace de plus en plus souvent ? Peut-être ont-elles lutté contre cette grimace ? Mais en tout cas la voilà installée et gravée. Le but, dans la vie, c’est peut-être de refuser cette grimace le plus longtemps possible, repousser le plus loin possible le moment où elle prend la place de notre visage.

Deviner quelle grimace va imprimer sur nous le cours de la vie. Déceler suffisament tôt chez soi la maladie qui nous sera fatale. Quelle marotte, quel penchant, quelle inclination ne guérira pas, quel vice de caractère nous accompagnera jusqu’à la folie puis la mort. S’asseoir à ses côtés et voir paisiblement la mort venir…

Marquer son époque

J’aime lire les journaux d’écrivains ou de personnalités, pour y retrouver la « marque de l’époque » : untel s’insère dans le contexte de la guerre de 1870, tel autre entend gronder de sa fenêtre les obus de 14-18… Cette marque de l’époque est plus ardue à identifier depuis que les guerres se font à l’étranger entre professionnels, depuis que les peuples ne sont plus conviés à prendre part à l’Histoire mais simplement à y assister depuis chez eux.

Nous continuons néanmoins à établir des repères générationnels et chronologiques en nous inventant des événements suffisamment forts pour caractériser l’époque : « phénomènes cultes », « génération machin »… Mais plus le temps passe, plus la récolte est pauvre, moins ces repères sont imposants : l’un des derniers, cité aujourd’hui encore comme tel, est Woodstock – Woodstock qui, rappelons-le, n’était déjà plus qu’un concert ! Aujourd’hui on se rabat sur des choses toujours plus petites, au point qu’il nous faut enfoncer le clou, proclamer des slogans, de peur qu’elles passent inaperçues : « génération PUNK », « génération SIDA » ! « ENFANTS de la télé » ! « Génération Casimir » ! « Film culte » ! « Fils de pub » !

Cet effet d’annonce, cette auto-proclamation avant même que les faits le corroborent, nous vaut quantité de faux phénomènes. On trouve désormais des films qui sont « cultes » parce que leur génie s’avère d’une modernité inusable au terme d’un longue et discrète maturation, et d’autres qui sont « cultes » parce que c’est marqué sur la jaquette ! Un type ou un produit est à la mode pendant 1 mois alors on parle de « génération bidule ». Evidemment il dépérit aussitôt.

Sin City : film « culte » pour avoir utilisé le noir&blanc en 2005. Pour le reste : un imaginaire excessif et assez pauvre en vérité, où les hommes sont des salopards, les femmes toutes des putes, et où l’on dit « elle a l’odeur des anges » pour « elle sent bon », et « c’est les chiottes de l’Enfer » pour « ce coin est un taudis ».
Et voilà le film culte.

Faux phénomènes… Cela peut aller loin. Si vous avez une trentaine d’années, il vous est certainement arrivé de vous trouver dans un groupe qui soudain, joue à se souvenir des chansons ou dessins animés « cultes » de son enfance. Gare, alors, si vous ne vous souvenez pas de ces choses que vous êtes censé avoir adoré ! Il s’en trouve même toujours un pour évoquer un faux souvenir : manifestement, il n’a pas pu connaître ce dont il dit se rappeler, il répète quelque chose dont il a entendu parler. Son émotion est pourtant aussi vive et authentique que si elle lui était propre. C’est que la mémoire collective a forcé celle de l’individu pour y introduire ce faux souvenir. Ne riez pas : si vous avez une trentaine d’années aujourd’hui, vous n’avez probablement jamais joué aux billes ni vu personne y jouer. Vous ressentez pourtant une nostalgie d’écolier très vive au contact de cette image et de mots comme « callot » ou « agate » !

Les mots mentent

Le langage agit comme un révélateur : il libère une réalité qui était emprisonnée à l’intérieur, les mots donnent corps aux choses, forme à ce que nous sommes, ils sont le pont entre les hommes. Les mots disent. Ils sont le passage du lancinant à l’existant. Ils sont le remède à tous les maux : femmes battues, traumatisés, victimes d’attentats, il importe avant tout, pour réparer la souffrance, de mettre des mots sur les violences qu’on a subies, n’est-ce pas.

Cette image – le langage comme accoucheur, défricheur du réel non-dit, vecteur de compréhension – est tronquée. Le langage n’est pas ce révélateur mais ce dissimulateur. Il se développe pour combler l’insuffisance du réel. Partout où les choses sont limpides, le langage est surperflu et le silence s’impose. Les mots n’interviennent que lorsqu’apparaît la nécessité de travestir ou d’augmenter ce qui est en train de se passer. C’est là qu’ils trouvent leur justification.

Les mots sont cette béquille aux choses, cette prothèse. Ils disent ce que la chose n’est pas pour l’équilibrer dans son mensonge. Ce qu’on croit nécessaire d’ajouter par la parole achève de construire le mensonge dans sa globalité.

C’est ainsi que :

  • une dictature aura toujours le soin de s’appeller « république démocratique et populaire de… »,
  • une entreprise qui inonde des villages pour construire des barrages hydroélectriques se dotera d’un dispositif de communication stipulant que « le développement durable est au cœur de sa stratégie »,
  • un monochrome de Klein aura besoin de théories et de longs discours pour qu’on puisse apprécier sa « complexité »,
  • et nous-mêmes, les mots « je t’aime » sortent de notre bouche le plus naturellement au moment précis où l’on doute de notre amour.

Les mots mentent, et ont probablement été inventés pour cet usage, à une époque où l’on se fiait aux faits seulement, au tangible, à ce que l’on voyait et ce que l’on voyait seulement.

La tragédie du réactionnaire

La tragédie du réactionnaire, c’est de miser sur un peuple de France supposé : le peuple réel, qui serait en quelque sorte la France immergée, celle des « vrais gens » (qui comme on le sait sont humbles, modestes, simples, pétris de bon sens).

Par opposition, la France apparente est fausse, simulée, uniquement composée d’opinions qui sont des mirages rendus crédibles par les médias et les sondages qu’une élite parisienne, coupée du réel et tordue d’intellectualisme, orchestre insidieusement.

La tragédie du réactionnaire, c’est que les faits légitiment rarement sa foi dans « le peuple » : à la première occasion, « le peuple » ne file pas comme il faut, vote de travers ou accepte l’inacceptable. Le peuple réel se montre sourd, aux idées modernes aussi bien qu’aux idées du réactionnaire, en fin de compte il ne vaut pas mieux que l’autre.

La tragédie du réactionnaire, c’est de balancer entre cette foi populaire et le rejet de tout ce qui, dans l’opinion publique, est tangible et peut se constater. Ce ne peut pas être vrai, le peuple réel ne pense pas comme cela, ce n’est pas la vox populi. Lorsque le peuple ne se montre pas régi par le bon sens qu’il faut, alors c’est une question d’éducation, ou bien c’est la faute de l’élite qui lui a corrompu l’esprit avec ses saloperies. Tout devient le fruit d’une duperie, organisée ou non, une malheureuse conjonction de faits qui masque une fois de plus la réalité.

Le réactionnaire peut regagner un peu d’espoir, sporadiquement, lorsqu’un sondage semble aller dans son sens. Cette fois-ci, ça y est, le peuple réel s’est exprimé ! Voilà que ses idées personnelles reprennent un peu d’assise et de légitimité. Mais assez naturellement, sa foi dans « le peuple » est amenée à s’éroder. Pour la fortifier, pour ne pas sombrer dans l’incompréhension, il doit s’en remettre aux époques du passé, qui ne sont plus là pour le contredire, ou aux grands hommes morts, pas contrariants non plus. Il peut également recycler à son avantage tous ces dénis que la réalité lui oppose (« puisque j’ai tort, c’est bien que j’ai raison »), qui sont autant de signes pour accréditer l’idée que oui, quelque part il y a ce parterre de gens restés silencieux, ce peuple réel qui attend, ces gens qui n’en pensent pas moins… Tout pour continuer à croire qu’il y a ce bon sens commun naturellement partagé, qui n’est pas seulement son bon sens à lui.

Si le réactionnaire est sombre et ténébreux, c’est parce qu’assez tôt, avant même d’être démenti et déçu, il devine que le peuple réel sur lequel il fonde ses espoirs pourrait bien être une chimère qui n’existe que dans sa tête. Au fond de lui il sait qu’il est seul, que ces contemporains qui l’entourent, bavards ou silencieux, élite ou pas élite, sont en fin de compte perdus pour la France, pour sa France. Ils ne la méritent pas et elle les mérite encore moins.

Alain Soral, sur l’échec des élections présidentielles 2007