« Loin de tous les soleils »

Nietzsche, dans Le gai savoir :

« Qu’avons-nous fait quand nous avons détaché la terre de son soleil ?
Où va-t-elle maintenant ?
Où allons-nous nous-mêmes loin de tous les soleils ?
Ne tombons-nous pas sans cesse ?
En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ?
Est-il un en haut, un en bas ?
N’allons-nous pas errants comme par un néant infini ?
Ne sentons-nous pas le souffle du vide sur notre face ?
Ne fait-il pas plus noir ?
N’advient-il pas de la nuit toujours plus de nuit ? »

Evidence rétrospective

Je retrouve, dans un carnet de notes égaré, une liste de prénoms rangés sur le papier, imaginés pour ma fille qui va maintenant avoir 2 ans. A l’époque, nous regardions ces prénoms se tenant côte à côte sur la page, chacun avec la même crédibilité, chacun pouvant être potentiellement élu, tour à tour projeté sur un visage de bébé anonyme… Mais aujourd’hui que je regarde cette liste, je vois le prénom de ma fille perdu au milieu de parfaits inconnus, car il est évident qu’à présent que je sais qui elle est, ma fille n’aurait en aucun cas pu être une « Charlotte », ni une « Maud », et encore moins une « Elise » ; elle ne bouge pas du tout comme bougerait une « Louise », ni ne se comporte comme une « Romane » pourrait se comporter…

Non, c’est évident : rétrospectivement, ma fille devait s’appeler exactement comme elle s’appelle. Il semble qu’elle n’aurait pas souffert un autre prénom. Non qu’il lui aille comme un gant mais l’évidence émane qu’elle s’est toujours appelée comme ça depuis la nuit des temps et que toute autre option eût été saugrenue.

On ressent le même genre d’évidence lorsque l’on se retourne sur son propre parcours, ou qu’on lit la biographie d’un homme : parce qu’on connait l’histoire à l’avance, les faits nous apparaissent comme incontournables et nécessaires, leur nature profondément aléatoire s’estompe au profit d’une linéarité artificielle, que l’on pose a posteriori : vous deviez naturellement être amené à exercer tel métier, qui vous a naturellement amené à rencontrer telles personnes, Nietzsche devait naturellement vivre solitaire et nauséeux, Van Gogh devait nécessairement vivre miséreux pour puiser le meilleur de sa force, et Louis XVI, par son caractère mollasson, devait naturellement être porté par les choses jusqu’à l’échafaud. Tout cela apparaît comme une voie « logique » rétrospectivement, de laquelle on ne pouvait dérailler, et les milliers d’autres éventualités apparaissent comme caduques.

C’est comme si l’humain, pour se rassurer, réservait une partie de son activité cérébrale à décrypter de façon inconsciente et permanente les événements, à en extraire un sens quel qu’il soit, à mettre du lien de cause à effet là où il n’y a en réalité que la nature aléatoire et chaotique de la vie.

« Tous ne philosophent pas constamment et sans désemparer »

« Malgré l’éphémère brièveté de la vie humaine jetée dans l’infini, l’incertitude de notre existence, les innombrables énigmes à propos de l’insuffisance absolue de la vie, tous ne philosophent pas constamment et sans désemparer.

Il n’y en a pas même beaucoup, seulement quelques uns. Le reste vit dans ce rêve pas très différent des animaux, dont ils ne se distinguent que par la prévoyance étendue à quelques années.

C’est pourtant en vérité une bien triste situation que la nôtre ! Un court instant d’existence rempli de peines, de misères, d’angoisse et de douleur, sans savoir le moins d’où nous venons, où nous allons, pourquoi nous vivons.

S’y ajoute encore ceci : nous nous observons et sommes en relation les uns avec les autres – comme des masques avec des masques nous ne savons pas qui nous sommes – mais comme des masques qui ne se connaissent pas du tout. »

Arthur Schopenhauer dans Esthétique et métaphysique.

« Qu’est-ce qu’un accompagnateur ? »

« Ce qu’il y a de singulier, dans ces appellations nouvelles, c’est qu’elles ne semblent pas se soucier de renvoyer d’emblée à des réalités quelconques. (…) L’univers de conte de fée, qui remplace peu à peu le vieux réel dont personne ne veut plus, lance aux romanciers d’aujourd’hui un défi sans commune mesure avec ceux d’hier. (…) Car qu’est-ce qu’un accompagnateur ? Par quel bout ça se prend exactement ? Et un développeur de patrimoine ? Et un coordinateur petite enfance ? Comment le décrire avec justesse ? Ses pensées, ses gestes ? Ses arrière-pensées ? Le surprendre en plein travail, accomplissant sa mission qui consiste – je cite – à « aiguiller les familles vers les structures existantes« , sans oublier au passage de « faciliter le décloisonnement entre les différents services d’accueil » ?

Ça se peint comment des choses comme ça ? Ça se raconte comment ? Un magistrat du temps de Balzac, un usurier, une femme de chambre, un ancien soldat de l’Empire, on savait plus ou moins ce qu’ils voulaient. Leurs histoires même les plus complexes sont d’une limpidité, d’une palpabilité formidables à côté de ce qu’on peut supposer comme aventures à un agent d’ambiance ou à une adjointe de sécurité. Qu’est-ce que ça peut être, le comportement d’un type en train d’aiguiller des familles ou de faciliter un décloisonnement ? Et qu’est-ce que c’est un facilitateur de décloisonnement qui ne fait pas bien son boulot ? Ca s’attrape par quel bout ? Et un coordinateur petite enfance qui tire au flanc ? Un agent de médiation qui bâcle ? Un accompagnateur de personnes dépendantes placées en institution qui cochonne le travail ? Un développeur de patrimoine qui sabote ? Est-il est possible de se révéler mauvais comme agent d’ambiance ? Médiocre accompagnateur de détenus ? Détestable facilitateur de réinsertion à la sortie de l’hôpital ? Et que se passe-t-il, en vérité, quand un agent d’ambiance se met en grève ? »

Philippe Muray dans Désaccord parfait

Anachronisme culturel

Lorsqu’une ville française, grande ou petite, organise un événement local folklorique (marché de Noël, fête de l’artisanat…), il y a toujours un groupe de musique d’Indiens d’Amérique. Ça n’a strictement aucun sens, mais ce n’est pas grave : les Indiens sont là, entre spéculos alsaciens et figatelle corse, et ils jouent du tambourin.

Dans ce genre anachronisme culturel, la commune de Passy, Haute-Savoie, fait très fort. Passy est un village situé un peu en dessous de Chamonix, à flanc de montagne, face au massif du Mont-Blanc. Réputé dans les années 1920 pour ses sanatoriums (on y soignait la tuberculose), il a depuis été délaissé pour redevenir un calme petit village. Malgré cette non-histoire, on a pourtant choisi d’orner sa place principale d’une œuvre chargée de sens : une sculpture de Charles Semser, L’échelle humaine, 1973.

A première vue, c’est moche comme une sculpture contemporaine ; on s’apprête à passer à côté avec dédain. Mais on est retenu par une inscription où l’artiste a donné un commentaire décryptant les nombreux symboles et démêlant les méandres de son intention.

« La société occidentale est représentée par des personnages colorés qui essaient de grimper sur l’échelle noire représentant le tiers-monde. Symbole du processus de la colonisation du tiers-monde, la grande échelle montre aussi que les grimpeurs cherchent à arriver en haut dans le tissu social où se trouve la puissance de l’argent : l’homme au sac d’or qui rejette tous les attaquants. Seul le poète, les pieds en fleurs, assis sous l’échelle, est incapable de grimper. »

Anachronisme culturel. Il y a quelque chose de l’ordre de la violation de l’espace-temps. Vous êtes un papy de village savoyard qui se réveille tous les matins dans la montagne et voici ce à quoi vous êtes confronté en allant chercher votre baguette : exploitation noire, argent méchant, corruption sociale, intégrité de la muse Poésie !

Poète pieds en fleurs incapable de grimper

Heureusement, ça ne s’arrête pas là. La plaque est longue, le commentaire continue, de plus en plus délirant [ndlr : le texte est rigoureusement authentique et donné dans son intégralité, sans aucun remaniement] :

« En bas à gauche, on voit le sportif en tee-shirt rayé, qui fait du lèche-cul à la femme bourgeoise (bas bleu-violet) avec la cagoule du ku klux klan flottant sur son pied droit. 

Elle soutient le beau-parleur qui l’a séduite et crie des menaces de mort au roi de la finance (les bulles blanches sur les côtés suggèrent les paroles, comme dans les bandes dessinées).

En bas à droite, on trouve la petite fille encore innocente, qui cherche à joindre sa mère. Celle-ci rejette son mari pour courir après le militaire, qui tient encore la jambe de sa dernière conquête. Lui-même, en bon soldat, aide l’Eglise (le prêtre en violet qui prêche contre le mal). Le corbeau (le mal), qui attend les restes, vole parmi les paroles. Au centre on trouve le couple perdant, qui représente toutes les victimes qui ont raté l’ascension. »

Ce type était donc fou. Ouf ! Toujours est-il qu’il laisse derrière lui cet affreux totem de non-sens. Je suis un papy savoyard qui se réveille tous les matins dans la montagne et voici mes « Indiens » à moi : un amas de luttes obsolètes, étrangères, fantasmées, un grumeau de symboles historiques, artistiques, culturels, qui ne font pas du tout partie du lieu, qui ne trouvent ici aucun sens, aucun sens ailleurs que dans l’esprit d’un sculpteur de plâtre subventionné, mais ce n’est pas grave : ils sont là, les voici devant ma fenêtre.