Livre qui tombe à pic

Ces livres sur lesquels on tombe par hasard « juste au bon moment ». Pas seulement un bon bouquin pris au hasard sur une étagère, mais le bon bouquin, celui qu’il nous fallait à ce moment précis.

Depuis des années il est là, sous nos yeux, on en a déjà jeté un dessus, un œil mi-curieux mi-dédaigneux. Mais on ne planifie pas forcément de le lire un jour. Le titre peu parlant nous laisse de marbre. Le résumé de la jaquette ferait l’affaire pour n’importe quel autre livre. On s’évertue à l’oublier toutes les fois qu’on le repose. Il est un objet peu intéressant. Et pourtant chaque fois qu’on se met à farfouiller dans l’étagère, il revient sous notre regard.

Puis un jour, il se passe quelque chose. Et cette couverture inexpressive nous vient à l’esprit. Ca y est, vous avez enfin envie de savoir ce qu’il contient, le livre ! Sans soupçonner d’y trouver votre solution, vous développez une curiosité soudaine et irrationnelle vis-à-vis de lui. Vous trouvez un moment à lui accorder, impatient d’écouter ce qu’il a à vous dire depuis toutes ces années. Vous aimeriez bien le lire, comme ça, à tout hasard.

Alors vous vous postez devant. Devant ce que vous croyez être le devant. Enfin il vous parle. Mais à rebrousse-poil. Ce n’est pas exactement ce à quoi vous vous attendiez car vous n’attendiez rien de particulier, mais il correspond à ce à quoi vous vous intéressez en ce moment. Par une toute autre façade, il s’attaque à votre sujet, vous le montre du doigt. Ce n’est pas ce que vous vouliez entendre, c’est plus fin, plus surprenant, en plein dans le mille. Il vous a bien eu, le livre. Il vous a eu mais pas rancunier, vous vous faites son complice, vous le suivez.

Il parle d’existence, de contradictions, de recommencement, dans une prose un peu confuse, un peu dure et euphorique. Suspecte aussi, irrésistible. Illusion que le monde est soudain ordonné. Ce ne peut être que passager, vous le savez, cette illusion ne durera que le temps du livre, s’y maintenir est désespéré, mais conscient de cela, vous en profitez pleinement : vous prenez le livre pour ce qu’il est. A l’issue des pages, vous percevez la quiétude béante et vertigineuse qui s’esquisse. Une liberté en même temps qu’un renoncement, une liberté béante et effrayante qui s’esquisse quotidiennement, mais à qui on préfère habituellement tourner le dos.

Arrivé aux dernières lignes, on garde le livre entre les mains, fermé sur son index. On regarde par la fenêtre. Le livre est fermé mais continue de nous parler. De façon un peu ridicule, on est fier de soi-même autant que du livre, car on pressentait déjà ce qu’il nous a appris. C’est comme un rendez-vous auquel on serait arrivés en même temps, tous les deux, à l’heure exacte qu’on avait fixée ensemble. On s’en veut tout d’abord de l’avoir ignoré tant d’années. Puis on réalise que c’est stupide : ce livre nous convient parce qu’il arrive maintenant. Il ne nous aurait été d’aucune aide si on l’avait lu plus tôt. Plus tôt, nous n’en avions pas besoin. Plus tôt, nous ne l’aurions pas lu de toute façon. On ne lui était pas réceptif et lui le savait, il n’avait rien à nous dire non plus.

Ce livre nous va parce qu’il nous va maintenant. Il nous attendait, dans l’ombre de la bibliothèque, il nous attendait nous et notre attention. Il n’y a aucun hasard là-dedans : les bons livres attendent simplement qu’on soit arrivé à maturité pour nous cueillir. Et c’est un peu la même chose avec les êtres qu’on rencontre. La bonne personne, au moment où nous avons besoin d’elle.

Types de livres et types d’écrivains

Il y a 2 sortes de bouquins :

  • ceux écrits pour épater : l’auteur n’en revient pas de sa vérité ou de son histoire, il la publie pour la faire valoir et lui avec,
  • ceux écrits pour se débarrasser : il fallait écrire ce livre, sitôt qu’il pose sa vérité sur le papier l’auteur s’en débarrasse, il est déjà passé à autre chose.

 A propos de cette seconde catégorie, Nietzsche a écrit : « on n’aime plus assez sa connaissance dès lors qu’on la communique. »

Il y a 2 sortes d’écrivains :

  • ceux qui veulent être écrivain : ils font leur métier, nous tricotent de belles histoires, travaillent à des effets…
  • ceux qui veulent être autre chose : ce n’est pas un « écrivain » mais un homme qui écrit. Ce qu’ils sont amenés à écrire est un témoignage, un bout de vie tout cru.

Dans la création, il y aura toujours ce conflit irréductible entre la pudeur de l’esprit libre et la vulgarité de l’artiste. Il s’agit de saisir le moment où l’équilibre se fait entre masculin et féminin, intelligence et créativité, vérité et artifice. Il s’agit de trouver l’illusion la plus crédible, de poser sur le papier ou sur la toile, ses doutes et sa fragilité, tout en étant sûr de son bon droit. Il s’agit de perdre la culpabilité qui consiste à penser « excusez-moi de vous déranger avec mon histoire, avec mon caprice… »

Il y a 2 sortes d’écrivains (cela nous en fait donc 4 !) :

  • celui qui sait écrire (entre autres choses),
  • celui qui ne sait qu’écrire (et rien d’autre).