Con qui se filme en train d’être con

C’est l’idée du con subjugué par sa propre caméra. Celui qui fait ce qu’il est en train de faire uniquement parce que c’est filmé. Ou photographié.

Nous avons là le point commun entre le « snowboarder » de l’extrême se filmant sur les pentes neigeuses impossibles, réalisant des acrobaties à se rompre le cou, et le bédouin terroriste analphabète qui découpe consciencieusement une tête du corps à qui elle appartient avec un couteau. La synthèse parfaite étant Mohammed Merah, qui pour immortaliser l’exploit de tirer à bout portant sur des enfants en bas âge, s’était offert une Go Pro, la « caméra de l’extrême ».

La société de l’image fascine à ce point l’esprit humain qu’elle parvient à lui faire faire des choses qu’il ne ferait jamais autrement. Les martyrs grotesques de cette civilisation étant ces gens qui désormais, meurent de s’être mis dans une certaine situation pour se photographier par téléphone : devant une falaise, tenant un pistolet chargé…

Nous avions les morts naturelles, criminelles, accidentelles… Voici les morts qui normalement, n’auraient pas dû avoir lieu. Normalement, c’est-à-dire s’il n’y avait pas eu un appareil photo ou une caméra. C’est une toute nouvelle catégorie d’âmes qu’accueille le royaume des ombres : les morts qui se sont tués tous seuls, par erreur. Un vrai casse-tête pour les législateurs du Purgatoire.

La caméra cachée

princesse connasse En ce moment sort Connasse, un film « entièrement réalisé en caméra cachée ». Si je comprends bien, alors que les autres caméras cachées se sentaient encore le besoin d’inventer une mécanique, une ingéniosité, une situation dans laquelle faire entrer la victime, il s’agit ici de pousser n’importe quelle porte et de se comporter en connasse avec le premier venu. C’est « drôle », parce qu’il y a une caméra qui filme.

C’est, en fin de compte, la caméra cachée poussée dans sa forme chimiquement pure : une caméra cachée, aussi drôle ou réussie soit-elle, fonctionne sur un seul principe, celui de l’humiliation du quidam face à la masse hilare. Un garnement qui, dissimulé dans un buisson, réalisait la farce-attrape du « portefeuille », tirait son plaisir autant de la supercherie elle-même que de la course-poursuite qui allait s’ensuivre. Dans l’optique d’une caméra cachée au contraire, ce type de gag rend la course-poursuite hors de propos. La caméra toute-puissante autorise tout, la révélation de sa présence est supposée annuler tout conflit ou toute réclamation.

On fait un croque-en-jambe à un inconnu, il s’étale, et on le relève en lui signalant immédiatement que tout cela était filmé. C’était filmé, donc tout est OK ! il peut ramasser son chapeau et reprendre ses activités. Il y a, induit, le principe que l’on est soumis à l’empire télévisuel de la dérision et que son petit orgueil personnel n’a qu’à s’écraser.

On m’a raconté une mésaventure dont je ne trouve malheureusement pas les images : un boute-en-train télévisuel quelconque s’invite à une table où le chanteur Gilbert Bécaud est assis avec une amie, et lui demande frontalement « s’il va la baiser » ou quelque chose de la sorte (=> gag !). Sans attendre, Bécaud lui assène une baffe magistrale, estimant sans doute que la possession d’un micro ne dispense personne de la correction la plus élémentaire !

beliveauForcément, ça casse un peu l’ambiance…

Logiquement, c’est toujours ainsi que devrait se terminer une caméra cachée. Logiquement, la réaction d’un bonhomme comme Bécaud pourrait être celle d’un dignitaire papou, du Dalaï-Lama, ou de toute personne n’ayant pas baigné de façon prolongée dans la culture du ricanement télévisuel. Toute personne n’étant pas accoutumée à la toute-puissance du micro ou de la caméra. D’ailleurs, est-ce peut-être dans cette seule extrémité que la caméra cachée redevient louable : lorsque le trublion ne s’abrite pas derrière l’impunité télévisuelle pour humilier une victime qui ne demandait rien, mais qu’il se met lui-même en danger, en position de victime potentielle afin que le rire provienne du risque de retour de bâton. Spectacle de Guignol.

Pour en revenir au totalitarisme de la caméra, on peut noter pour finir qu’il ne se limite pas à la version potache et humoristique de l’exercice : la caméra cachée journalistique profite, elle aussi, d’une totale immunité. Personne ne se sent plus dans son droit qu’un journaliste d’investigation qui extorque des informations en caméra cachée. « Nous avons filmé le reste de l’entretien en caméra cachée »… A partir de là, tout lui est permis ! Au lieu de paraître déloyal, cela paraît audacieux. Un journaliste pourrait saigner une grand-mère pour arriver à ses fins, pourvu que cela se fasse sous l’œil d’une caméra cachée.

Vous êtes filmés

restricouv

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Agressée il y a quelques temps devant chez elle, une amie a dû se rendre au commissariat pour visionner des images de vidéosurveillance et identifier l’agresseur. Elle réalise alors qu’en combinant les images de la RATP, de la ville, des agences de banque, des immeubles… c’est presque la totalité de son trajet entre sa station de métro et son domicile qui est filmé quotidiennement.

Security cameras mounting on the high top position

Il pourrait être frappant, à plus grande échelle, de réaliser que les moments de la journée où l’on n’est pas enregistré sur bande vidéo sont assez rares. On pourrait imaginer pour cela de réaliser un travail collaboratif, à la manière des communautés d’automobilistes qui signalent l’emplacement des radars. Chacun placerait sur une carte géolocalisée les caméras qui prennent des images de la voie publique, en précisant leur orientation et leur angle de vue. Au final on disposerait alors d’une application mobile qui se met à biper lorsque l’on se trouve dans le champ d’une caméra…

Dans les grandes villes, elle biperait au contraire lorsque l’on n’est plus filmé. Sans quoi la sonnerie serait trop importunante.