Tempérament chat

Il est curieux que je n’aime pas les chats tant nos tempéraments sont pourtant ressemblants.

Comme le chat, je suis quelqu’un qu’on ne demande pas mieux que d’aimer, mais qui va malgré tout son chemin. Comme le chat, je ne rends pas les caresses. Comme le chat, je ne me donne pas la peine de dire « non », et les gens s’imaginent que cela veut dire oui. Comme le chat, on aimerait comprendre ce que je viens chercher dans cette vie. Comme le chat, je demande en fin de compte peu de choses, simplement qu’on laisse une issue pour que j’entre et sorte comme il me chante.

Il est curieux que je n’aime pas les chats. Peut-être que les chats n’aiment pas les autres chats.

chat pallas

Un projet profond

invisible man

L’un de mes amis laisse souvent transparaître, à travers ses anecdotes et ses clins d’œil, un caractère un peu trop grossièrement ambitieux : issu de milieu modeste et habité d’un franc désir de réussite, il manifeste une soif de revanche sociale comme il n’est plus permis. Conscient que cela le dessert, il tente de dissimuler ce trait faute de pouvoir l’étouffer complètement, un peu à la façon d’un premier de classe cachant son assiduité au travail pour conserver ses amis.

Je crois qu’il a raison et que beaucoup trouveraient cela déplaisant ou méprisable. Mais pour ma part, j’en viens à préférer ce type de motivations – les motivations franches et simples de gens simples – plutôt que les aspirations « sophistiquées » et vainement raffinées de personnes qui croient avoir à vivre un certain destin, une vocation intellectuelle ou créative alors que rien ne les appelle et que somme toute, ils sont des personnes sympathiques mais relativement quelconques.

J’ai soupé des personnages qui ont un essai à écrire, un « projet » de boîte à monter, un voyage qui doit changer leur vie… sans jamais en tirer de réelle réalisation ni montrer de talent affirmé. Qu’ont-ils dans les mains ? Quelle épaisseur d’existence en retirent-ils ? Quelle aspérité leur âme y gagne ? Leur quête est supposément plus noble et plus élevée, moins triviale, mais elle finit souvent par s’avérer une errance et ne sert que de vernis dans la conversation pour paraître atypique, intéressant, insaisissable, lorsqu’on est simplement mal défini. Cela n’est pas sans rapport avec ce que dit Philippe Muray de la difficulté à cerner ce qui agite l’homme actuel par rapport au passé :

« Un magistrat du temps de Balzac, un usurier, une femme de chambre, un ancien soldat de l’Empire, on savait plus ou moins ce qu’ils voulaient. Leurs histoires même les plus complexes sont d’une limpidité, d’une palpabilité formidables à côté de ce qu’on peut supposer comme aventures à un agent d’ambiance ou à une adjointe de sécurité ».

Au-delà d’un certain degré social, l’homme d’aujourd’hui a terriblement perdu en substance. Les « sophistiqués » dont je parle sont peut-être formidablement éduqués, ils ont lu et voyagé et nourri leur esprit, mais ils donnent l’impression d’être des gens au destin sans visage. Parce que sans doute il est plus rare dans les sphères que je fréquente ou parmi les gens de ma génération, parce qu’aussi je me sens correspondre à la catégorie de ces gens à projets vaporeux, j’ai plus d’admiration pour celui qui sait où il est, où il en est, et ce qu’il fait. Au moins, l’ambition matérielle et le désir de revanche de mon bonhomme correspondent à quelque chose de net. On peut y lire quelque chose, une histoire. Mieux que dans le nuage de lait et les atermoiements de ceux qui ont un projet profond.

Dynamique d’existence

Une femme n’aime pas un homme « parce qu’il est riche », elle ne l’aime pas à hauteur de la fortune qu’il a amassée ; ce qu’elle peut aimer en revanche, c’est qu’il soit quelqu’un en train de s’enrichir, quelqu’un qui « monte » ou qui aspire à la réussite. Ou tout au contraire, elle peut aimer qu’il soit quelqu’un qui chute, quelqu’un qui fondamentalement est de la race de ceux qui courent à leur perte. Elle peut ressentir que cet homme, possiblement, est en train de tomber ou tombera un jour. C’est cette dynamique qui l’attire et qu’elle saura aimer, chez un millionnaire établi comme chez un type moins pourvu.

Ce que l’on aime ou que l’on admire, chez un autre, c’est sa dynamique d’existence : le schéma sur lequel il fonctionne, la pente sur laquelle il est lancé, c’est-à-dire le mouvement que, par sa vie, il trace dans l’abîme. C’est ce qui le définit véritablement, avant même ses caractéristiques ou ses qualités absolues.

Clark Little's Tube Waves Photographs

Lorsque l’on dit par exemple admirer quelqu’un pour son érudition, ce n’est pas « l’érudition » en tant que telle que l’on admire, mais la manière dont il la vit, l’utilise ou dont il l’a acquise. C’est la trajectoire qui l’a amené là. Ce que l’on aimera, c’est par exemple le mérite de l’érudit qui, parti de rien, a bataillé pour acquérir sa connaissance, l’a extraite à la sueur de son front et la tient de haute lutte. Ou tout au contraire, on trouvera grotesque son opiniâtreté, sa manie de tenir en estime cette culture et de se sentir obligé de prouver la sienne. On lui préférera la désinvolture de « l’érudit de naissance » qui, né d’une famille cultivée, a baigné dedans sans même s’en rendre compte, s’est cultivé malgré lui et le vit avec légèreté. On aimera le luxe qu’il se paye d’afficher de la négligence et du mépris pour ces choses, parce qu’il en est naturellement infusé.

Ce que l’on aimera, c’est l’un ou l’autre de ces deux hommes, l’une ou l’autre de ces attitudes, l’une ou l’autre de ces trajectoires, non l’érudition en soi. L’érudition, ou toute autre qualité que l’on a acquise, toute autre valeur que l’on a atteinte, relève bien plus de circonstances, de l’environnement qui nous façonne et pour tout dire d’une forme de hasard. La dynamique d’existence que porte chacun, en revanche, est sa marque, ce qu’il y a de véritablement permanent et absolu chez lui.

caractère absolu

Ce que je crois, c’est que cette dynamique, cette inclination, cette trajectoire, cette disposition par rapport à la vie, reste identique chez quelqu’un, quel que soit le contexte dans lequel il baigne. Plongé dans de nouvelles circonstances, celui qui était riche ou érudit ne le sera peut-être plus, mais il conservera en revanche son identité dynamique : il sera un battant, ou un loser, ou un besogneux, ou un sceptique, comme il l’était auparavant. Celui qui a un caractère moutonnier sera un mouton, à toute époque et dans toutes circonstances : il est le mouton absolu. A ses côtés, le résistant absolu résistera contre tout, par principe, quel que soit le système de valeurs qu’il a en face de lui. Le collabo, quant à lui, collabore avec le pouvoir quel que soit ce pouvoir et son idéologie. Il collabore sous toutes les latitudes et de toute éternité.