La pensée parasite

IMG_0229

La télécommande de notre téléviseur ne nous étonne plus guère, nous la voyons comme « la moindre des choses ». Ainsi, nous naissons dans une civilisation donnée et baignons dedans, sans plus réaliser que les bienfaits de cette civilisation ne vont pas de soi, qu’ils ne sont pas naturels mais hérités d’un lent travail de sophistication ou de raffinement. José Ortega y Gasset le dit ainsi : 

« C’est le monde qui est civilisé et non ses habitants, qui eux n’y voient même pas la civilisation mais en usent comme si elle était le produit même de la nature ».

C’est une erreur d’appréciation de ce genre que Michéa soupçonne et reproche aux théoriciens libéraux du 18ème siècle : s’ils purent postuler que l’intérêt général s’atteint par la réalisation des intérêts privés, c’est qu’ils avaient sous les yeux une société encore traditionnelle, non libérale, où les comportements individuels étaient embarrassés d’un altruisme et d’une dimension communautaire qui paraissaient alors une donnée « naturelle » à l’observateur contemporain. C’est-à-dire qu’elle serait toujours là, indécrottable, et qu’on pouvait la chahuter un peu en stimulant l’initiative, les égoïsmes et la compétition.

Seulement, quelques siècles à ce régime philosophique, et cet altruisme finit par se résorber, car précisément, il n’a rien de naturel ou d’inhérent à l’homme, mais résulte d’une longue éducation, d’un long travail de civilité, qui flétrit s’il n’est pas cultivé. Michéa cite ici Castoriadis :

« Si le capitalisme a pu fonctionner, jusqu’à une époque relativement récente, avec une certaine efficacité, en se montrant capable de produire des marchandises de qualité, parfois réellement utiles au genre humain (…), cela tient au fait qu’il avait hérité de types anthropologiques qu’il n’avait pas créés et n’aurait pas pu créer lui-même : des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres, des éducateurs qui se consacrent à leur vocation, des ouvriers avec un minimum de conscience professionnelle… Ces types ne surgissent pas d’eux-mêmes, ils ont été créés par des périodes historiques antérieures, par référence à des valeurs alors consacrées et incontestables : l’honnêteté, le service de l’Etat, la transmission du savoir, la belle ouvrage, etc. Or nous vivons dans des sociétés où ces valeurs sont devenues dérisoires, où seule compte la quantité d’argent empochée et peu importe comment. Le seul type anthropologique créé par le capitalisme, et qui lui était indispensable au départ, était l’entrepreneur schumpetérien : personne passionnée par la création de cette nouvelle institution – l’entreprise – et par son élargissement constant (…). Or ce type est détruit par l’évolution actuelle ; (…) l’entrepreneur est remplacé par une bureaucratie managériale, l’activité entrepreneuriale par les spéculations à la Bourse (…). En même temps qu’on assiste, par la privatisation, au délabrement de l’espace public, on constate la destruction des types anthropologiques qui ont conditionné l’existence même du système ».

Pour fonctionner correctement, en somme, le libéralisme devait pouvoir compter sur la bonne constitution d’individus élevés à l’ancienne, c’est-à-dire hors du libéralisme intégral. Des individus qui ne soient que raisonnablement concurrentiels, raisonnablement compétiteurs, raisonnablement homo economicus… Mais, à la génération suivante, les individus sont devenus purs enfants du libéralisme, agents rationnels, égoïstes, et la machine ne fonctionne plus : ils sont dépourvus de la civilité minimum nécessaire à toute société, fut-elle libérale.

Rien à ajouter. Une idéologie nouvelle tend à se couper de ses racines. Un parasite à faire mourir son hôte, sans même réaliser qu’il a besoin de lui pour continuer à vivre. J’ai souvent songé cela, dans d’autres domaines, par exemple au sujet de ces laïcards obtus qui restent très vigoureux pour s’acharner contre le moindre vestige de catholicisme dépassant encore ici ou là. Ces gens-là ont-ils tous bien compris ce que leur propre conception des choses, de la vie, de la liberté, doit au sédiment chrétien où elle a poussé ? Ont-ils remarqué que les valeurs humanistes qu’ils affectionnent, y compris les anti-religieuses, ont toujours apparu dans un giron chrétien ou post-chrétien et que ce n’est peut-être pas qu’un curieux hasard ? S’avisent-ils que la notion même de laïcité, de séparation du civil et du religieux, peut se déduire de la doctrine du Christ (notre fameux ego non sum de hoc mundo) ? Sont-ils certains, ces esprits libres, que les convictions qu’ils ont chevillées au corps sont spontanées, naturelles, et qu’ils ne les tirent pas plutôt, comme le gui, du vieux pommier qu’ils sont en train de tuer ?

A présent qu’ils constituent le terreau civilisationnel dominant, ils feraient bien, ces esprits libres, de s’assurer qu’ils sont capables de produire le type anthropologique dont ils ont besoin, de créer par eux-mêmes les conditions de la liberté dont ils jouissent. Peut-être se rendront-ils compte, lorsque la démocratie aura rendu l’âme sous les assauts des communautarismes, lorsque les normes politico-économiques mondiales seront celles de la Chine ou lorsque l’islamisme aura pris racine dans les interstices de notre indéfinition culturelle, que l’ombre du catholicisme, le ruisselet de christianisme, étaient ce qu’il fallait à leur libertarisme, leur athéisme, leur laïcisme, leur philosophie des Droits de l’Homme, pour pouvoir s’épanouir.

« Le cynisme des mœurs »

François-René de Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, à propos de la bourgeoisie emprunte d’idées révolutionnaires :

Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares ; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n’ont pas la puissance de fonder comme eux : ceux-ci étaient les énormes enfants d’une nature vierge ; ceux-là sont les avortons monstrueux d’une nature dépravée.

« De la pourpre sur la fin du monde occidental »

« Voilà les marchands qui font la grandeur du monde et assurent la pérennité de l’art et d’une époque. Les Anglais d’aujourd’hui n’en sont pas exclus et les docks de Londres le prouvent, où s’accumulent tous les trésors du monde et ses traditions vivantes, la race des chiens, le pedigree des pur sang, la taille des diamants, la trempe d’une noble lame, le fini d’une Rolls-Royce, la qualité de tout ce qui est bon à manger, à fumer et à boire et qui rend la vie des hommes supportable, et non pas seulement, comme dans un musée, les œuvres mortes. Les Russes, qui usinent, n’ont pas ça ou pas encore, et les Américains, qui s’apprêtent à prendre la succession de la civilisation, n’en sont encore au stade que du faux luxe et du brillant et du chichi des empaquetages en papier de cellophane. Le cœur me dole d’avouer qu’aujourd’hui, la France est hors-rang, son prestige restant assuré, comme au Moyen Age, par quelques rares et fortes individualités, de tous les domaines mais plus particulièrement celui de l’intellectualité, de la pourpre sur la fin du monde occidental. »

Blaise Cendrars dans Bourlinguer.

 

La Culture à majuscule

**Je réédite ici le billet initialement publié le 29/09, que j’ai réécrit et développé.  Les 3 premiers commentaires de l’article se référaient à la version précédente.**

L’un de mes amis, Indien, ne se sent absolument pas concerné par la Culture. Lorsqu’il vient à Paris, rien ne l’intéresse d’autre que la gare du Nord où il trouve tous les produits indiens qu’il affectionne. Il a pourtant un haut niveau d’études, une bonne ouverture d’esprit, a déjà vécu dans différents pays… mais vous ne le ferez jamais entrer dans un musée. Quel qu’il soit. Ni même visiter un monument. Il préfère vous attendre dehors, seul, à l’entrée, sur un banc. Son détachement par rapport à la Culture est total.

Comme il dit, les musées, les visites, il fera tout cela quand il sera vieux ! Pourtant, ses parents le sont, vieux, mais ils ne sont pas mieux disposés : la fois où ils sont venus le voir à Marseille, c’était leur première fois en Europe mais ils n’ont pas mis le nez dehors. Ça ne les a pas turlupiné de voir un peu à quoi ressemblait la ville ou le pays, ni autre chose que leur fils. Les trois semaines où ils sont restés, ils les ont passées à l’intérieur, attendant qu’il rentre du boulot le soir.

Une telle incuriosité est difficilement compréhensible pour celui qui considère la Culture comme un bien aussi vital que l’eau et l’air, une soif naturelle partagée par tous les êtres humains, et l’accès à la Culture comme un droit fondamental. Et c’est bien sur ce postulat que se fonde la Culture avec un grand « c ». Par sa majuscule, elle affirme son caractère universel. La Culture est universelle tout comme le Patrimoine est mondial : tous deux se présentent comme l’héritage commun de l’humanité et vont puiser dans toutes les cultures, y compris celles qui n’ont rien demandé. On admet que le Beau soit relatif, mais la recherche de ce Beau, la fascination, la sacralisation de ce Beau sont, elles, censées être le lot de tous.

Dans ce contexte, l’incuriosité de mes Indiens, leur désintérêt total, résonne comme un blasphème, une offense à cette conception des choses. Elle nous oblige à envisager d’autres mondes, impies, où la Culture à majuscule n’a tout simplement pas cours. Je ne suis pas connaisseur de l’Inde, mais les indices que m’en donne cet ami tracent les contours d’une civilisation où le rapport au patrimoine, à ce qui est antique, à ce qui est « Beau », est inexistant. Là-bas, il ne semble pas y avoir de vénération pour l’ancien. On n’a pas de scrupule à détruire le vieux pour en faire du neuf. Ce qui pour nous est un bijou ancien sera pour eux un vieux bijou : ils en fondront l’or pour faire un bracelet plus beau et plus neuf, ou encore on se débarrassera sans état d’âme d’une porte en bois sculpté traditionnelle si un touriste en propose une somme, parce que cette vieillerie n’a pas la valeur de « monument historique » qu’elle aurait chez nous.

Ainsi, ce que nous appelons « la Culture », présumant par là qu’elle est le dénominateur commun à tous les hommes ne représente en réalité que l’interprétation proprement occidentale de la Culture. L’activité de classer, préserver, exposer, visiter, est une préoccupation européenne au fond. Peut-être même française tant les choses sont déjà différentes à peine traverse-t-on la Manche :

  • chez nos amis britanniques, on peut visiter des châteaux vidés de substance historique, agrémentés de décors cheap censés reconstituer l’époque (panneaux pédagogiques, mises en scène grotesques avec mannequins en cire et festins en plastique, musées de l’horreur moyenâgeuse et exagération puérile du côté « château fort »…) – autant de choses qui seraient sacrilèges en France.
  • chez nos amis américains, le statut « d’intellectuel », qui chez nous octroie une véritable autorité, n’a pas son équivalent et fait plutôt sourire.

BHL invité d’un late show américain

La « Culture », une invention européenne donc, circonscrite dans l’espace mais aussi dans le temps. Les premiers musées publics ne datent que de la Révolution française. C’est à partir de ce moment qu’apparait la Culture à majuscule, la Culture comme volonté de protéger les œuvres, de centraliser leur gestion, de les donner à voir au public… A partir de ce moment que l’œuvre d’art puis l’œuvre culturelle sont  sanctuarisées, mises sous cloche, transformées en objet d’étude esthétique, scientifique, pédagogique. Et il faut lire le texte de Paul Valéry sur les musées (ici) pour se rendre compte de toute la bizarrerie qu’une telle approche peut contenir.

En d’autres époques, il faut être conscient que la Culture à majuscule pourrait sembler incongrue, y compris à un occidental. Fréquenter un musée et jouir de l’aspect esthétique et intellectuel de l’art nous semble aujourd’hui la marque du raffinement, mais un homme raffiné du passé pourrait trouver extraordinairement vulgaire et dérisoire de voir amassées en un même lieu un maximum d’œuvres déracinées de leur contexte original. Pourrait-il même comprendre qu’on maintienne en état un ensemble comme Versailles plusieurs siècles après qu’il ait perdu toute fonction, dans l’unique but d’y faire déambuler les ploucs du monde, avec leur bermuda, leurs lunettes de soleil et leurs T-shirts à message ? Et que pourrions-nous admirer aujourd’hui si la Culture à majuscule et ses agents conservateurs avaient toujours fait la loi ? Un baron Haussmann n’aurait jamais pu éclore et remodeler Paris pour lui donner son style.

Que la Culture à majuscule coïncide avec la Révolution française, du reste, n’est pas si étonnant. Elle relève de cette mentalité qui a proclamé « universelles » des valeurs (les Droits de l’Homme, la Liberté, la Démocratie…) qui en réalité lui étaient propres, qui découlaient d’un cheminement philosophique particulier, local, occidental… Une mentalité incapable de réaliser que « l’universalisme » qui sous-tend ces valeurs est lui-même un concept culturel, post-chrétien, dans lequel d’autres ne se sentent pas nécessairement inclus. C’est ce qu’il y a de pernicieux chez les éclairés de l’Occident : à l’origine de la Culture à majuscule comme de ces autres valeurs, il y a une intention de bonté et d’humanisme, mais une bonté similaire à celle qui nous mis en tête d’aller évangéliser les sauvages. Ce qu’on appelle « Patrimoine mondial de l’Humanité » est en réalité le Patrimoine mondial de l’Humanité occidental : la liste n’en a pas été établie par l’humanité elle-même, elle est l’application d’une logique culturelle européenne à l’ensemble des civilisations. Avec la Culture à majuscule, l’Occident prend sur lui de préserver le « patrimoine mondial » : le sien comme celui des autres. Notamment celui des peuples qui ne seraient pas assez responsables pour en avoir le souci.