Regretter l’impossible

Bonne petite claque l’autre jour en regardant Un mauvais fils, de Claude Sautet.

Cela me fait réaliser que j’ai toujours une tendresse particulière pour les films français des années 70. Sans trop pouvoir dire pourquoi, j’imagine une sorte de douceur de vivre pour cette période en France, d’authenticité, « d’état de grâce » qui dure et se rompt au début des années 80…

C’est curieux de se sentir nostalgique d’une époque que l’on n’a pas connue. Un ami né en 1959 me dit que lui, ce sont les années 50 qui le font rêver ! Est-ce que tout le monde a cette sensation que « l’âge d’or », c’est celui juste avant qu’il vienne au monde ?

C’est bien possible : que l’on soit ce genre de personnes surtout aptes à se lamenter, quelle que soit l’époque où elles vivent, qui se prennent à rêver du temps précédent. Celui qui est inaccessible… Un peu comme ce penchant qu’on peut avoir de s’intéresser à une femme seulement une fois qu’il est trop tard, qu’il n’y a plus aucune chance : qu’elle a dit non, qu’elle est amourachée d’un autre, ou qu’elle nous a fait part son départ prochain pour un autre continent !

« C’est toujours quand tu dors que j’ai envie de te parler… »

Disposition au spectacle

Les disposés au spectacle, ce sont ces gens qui accueillent tout ce qui veut bien les distraire avec une bienveillance égale. Ils ont un a priori positif sur tout ce qui se présente de culturel, fictionnel ou distrayant. Ils ouvrent grand la bouche à tout ce qu’on veut bien mettre à leur portée.

Les disposés au spectacle sont « clients », comme on dit. « Preneurs ». Oui, ce sont typiquement des gens preneurs. Mais ne vous y trompez pas : ils ont leur capacité de jugement. Le goût et l’éducation nécessaires. Le sens critique et le discernement qu’il faut. Ils sont tout à fait aptes à choisir. Et pour faire le choix le plus fin, ils disposent de toutes les ressources :

  • leur carte UGC pour voir tout, tout le temps,
  • leur magazine culturel pour se forger un avis sur tout,
  • l’équipement hi-fi de pointe pour voir, écouter, jouer, télé-chaîne-DVD-console-projecteur, tout cela relié entre eux,
  • la crème de l’art et de la littérature dans leurs étagères, les musts du cinéma, du jazz, du classique, du rock…

Les disposés au spectacle sont aptes à choisir, mais après coup. Avant d’avaler ou de recracher ce qu’on leur a mis dans la bouche, il leur importe de goûter.

Ils goûtent et apprécient tout, ce sont d’incorrigibles curieux. Tout est digne d’intérêt pour peu qu’on se donne la peine. Il faut laisser la chance aux choses, leur offrir sa curiosité. Ce sont des goûte-à-tout. Ils vont voir cette exposition de cubes en plastique parce que « ça peut être rigolo ». Leur collection « Claude Sautet » côtoie la comédie musicale Grease. Le Stendhal en Pléiade fait face au dernier Samuel Benchetrit. Sur une île déserte, ils emporteraient un disque de Led Zep ou La princesse Mononoké… Ils dissertent avec le même sérieux de la Recherche du Temps Perdu et du dernier Spiderman. Car les disposés au spectacle sont allés voir Spiderman et en ont pensé quelque chose. Ils ont jugé de sa teneur philosophique et psychologique.

Les disposés au spectacle goûtent au meilleur comme au pire et savent même mêler les plaisirs en se concoctant des cocktails inédits, comme :

  • goûter le meilleur dans le pire : regarder un grand film, mais en streaming dégueu, sur un écran réduit, dans un compartiment de TER,
  • goûter le pire dans le meilleur : écouter la lie de la variété musicale, mais dans un casque de haute qualité, qui restitue les conditions audio optimales. Ecouter le tout bon et écouter aussi la merde, parmi les heures de musique téléchargée sur son lecteur mp3.

Boulimie culturelle. Boulimie fictionnelle. Regardez-vous, regardez autour. Faites le compte du temps passé dans la réalité et du temps passé devant une fiction. Passez-vous la majeure partie de votre temps libre dans un rêve ?

Regardez un peu en arrière : pensez-vous que votre grand-père, arrivé à 35 ans, s’achetait des bandes dessinées ? Partageait sa passion pour une série télé ? Attendait en trépignant le dernier volet d’une trilogie fantastique ? Non. Quand il allait au cinéma, votre grand-père n’allait pas voir un film, il allait au cinéma, comme on irait au théâtre de marionnettes. Se délasser. Quand il allait au musée, ce n’était pas pour se confronter au mystère hermétique d’une œuvre farfelue, mais pour suspendre un instant le quotidien et profiter du beau. La culture, le loisir : une courte parenthèse qu’il s’accordait avant de repartir du bon pied. Le temps d’une fiction, se distraire. Se soustraire.

Et vous, pour qui le loisir et la culture sont devenus affaire de sérieux ? Vous pour qui ils sont devenus la vie elle-même tandis que la réalité est devenue l’intermède, le moyen en vue du but : se payer une tranche de fiction… de quoi cherchez-vous à vous distraire ? De quoi cherchez-vous à vous soustraire ?

***

 Nous qui n’aimons pas nous en faire conter, nous sommes mal disposés vis-à-vis du spectacle. Nous adoptons une méfiance a priori envers tout ce qui se présente comme artistique ou fictionnel. Nous regardons tout ce qui a été concocté pour nous avec la plus grande circonspection.

Toute nouvelle production est accueillie comme fâcheuse, suspecte, nous la recevons comme le garagiste ou le serrurier venu nous détrousser. « Que nous veut-il ? », voilà la question que nous nous posons systématiquement devant le dernier film ou le dernier roman. « Quelle nécessité y avait-il à faire ça ? ». Car il faut bien qu’il y ait eu nécessité : il n’est absolument pas naturel de vouloir berner les autres, de vouloir leur conter une histoire fictive. Il n’est absolument pas naturel de vouloir se faire berner : de jouer le jeu du spectateur et de se faire abuser de gré par une fiction. Nous sommes entre adultes. Il n’est pas naturel de vouloir jouer la comédie. Le métier d’acteur, pour nous qui sommes mal disposés au spectacle, n’est pas le plus beau métier du monde mais quelque chose de profondément suspicieux. Une velléité que nous appréhendons comme grotesque et puérile a priori. D’emblée, l’acteur nous paraît ridicule, parce qu’il est ridicule de vouloir jouer la comédie devant le monde entier, de faire semblant devant un public qui sait qu’on fait semblant.

Maintenant qu’il s’est mis à jouer, il va devoir nous montrer la nécessité qu’il y avait à le faire. Nous montrer qu’il a eu raison de ne pas s’abstenir, que cette histoire revêt un caractère essentiel en liaison directe avec la réalité de nos vies. Car oui, c’est toujours ainsi : malgré nous, que nous tombons dans le piège d’un livre, d’un film, d’une musique… C’est toujours à revers que nous nous laissons prendre et que celui-ci fonctionne. Parce que l’œuvre sur laquelle se portait notre suspicion s’avère indispensable et nécessaire, parce qu’elle est neuve et apporte véritablement quelque chose.