Déphasage

déphasage

Etre déphasé, c’est ne pas être tout à fait où l’on est, ou ne pas être à ce que l’on fait. Dans le métro, on n’est par exemple jamais complètement dans le métro, en train de prendre le métro. On est ailleurs : dans ses pensées, dans un livre, dans ce qui se présente à observer… On est déphasé.

En d’autres endroits au contraire, on est absolument en phase. Il est rigoureusement impossible, par exemple, lorsque l’on plonge dans un bain chaud, de s’évader et d’être ailleurs que dans ce bain ; quand bien même on avait prévu d’y lire un bouquin ou de réfléchir à un problème, l’esprit est immobilisé et prisonnier de la torpeur du bain chaud, et ne peut absolument pas vaquer à autre chose.

Et maintenant : lorsque vous avez passé un week-end ou une semaine chez des amis ou de la famille, lorsque vous avez été immergé un temps en compagnie et en communauté et qu’il vous faut rentrer, ne vous privez pas de ce moment : quittez ce petit monde un peu plus tôt que nécessaire, faites-vous déposer à la gare trente minutes avant le train et allez vous y ennuyer seul. Vous voici alors en lévitation entre deux phases : encore mentalement dans le séjour passé, le moment écoulé, et déjà passé à autre chose, déjà de retour. Entre phasage et déphasage.

devant la gare

J’ai avorté, je vais bien merci

Parmi mes amis de Facebook, je compte deux sœurs. L’une, qui n’a pas encore 30 ans, publie des photos de ses trois marmots. L’autre, son aînée, alterne les « j’aime » sur les photos de ses neveux et nièces et les messages répétés en faveur de l’avortement.

C’est ainsi que j’ai découvert via son dernier lien, le site d’un collectif qui milite pour un avortement sans peine, sans remords et sans question : « J’ai avorté et je vais bien, merci ». (Je vous invite à lire leur déclaration de principe et à admirer leurs beaux auto-collants dans la veine « l’avortement, rions-en »).

Bénis soient ceux qui jouissent d’une conscience si arrangeante. Pour ma part, l’avortement est un sujet sur lequel je n’ai jamais été capable d’arrêter mon opinion. Tantôt je pourrais chevaucher les concepts et les grands principes, et l’instant d’après être désarçonné par le récit sordide d’un cas particulier. Passez l’idéal à la machine… Le fait est que sur ce sujet si délicat, je ne suis pas suffisamment certain pour clamer quoi que ce soit, alors je préfère m’abstenir.

Je ne suis pas « anti », donc ; en revanche je trouve toujours déplacé l’enthousiasme des « pro ». Cette façon de chanter l’avortement, de dresser l’étendard, de le présenter comme un « acquis » formidable et un « droit sacré »… J’ai toujours été dérangé par cette façon de le célébrer, de le voir comme un progrès et un progrès seulement, une liberté et une liberté seulement… et pas du tout comme une chose triste et honteuse aussi, une défaite et une démission aussi.

Escamoter l’aspect tragique, grave et désastreux, c’est justement pour moi ce qui devrait annuler tout « droit à ». Le « droit », dans tout domaine, ne s’acquiert véritablement que lorsqu’on est suffisamment fort et responsable pour endosser la charge, toute la charge, boire la culpabilité jusqu’à la lie, lorsqu’on peut embrasser le tout et dire « je le prends pour moi ».

Je peux vivre dans une société avorteuse, mais pas dans une société inconséquente. Octroyons-nous la liberté de l’avortement, mais de grâce, sans gants, sans bandeau devant les yeux et sans sapin-qui-sent-bon. Exit le décorum « militant de la liberté » et le narcissisme qui s’y rattache. Regardons la chose en face et que notre conscience n’en reste pas immaculée. Ne nous amnistions pas de nous-mêmes, ne blanchissons pas notre responsabilité : nous tuons des bébés.

« Tous ne philosophent pas constamment et sans désemparer »

« Malgré l’éphémère brièveté de la vie humaine jetée dans l’infini, l’incertitude de notre existence, les innombrables énigmes à propos de l’insuffisance absolue de la vie, tous ne philosophent pas constamment et sans désemparer.

Il n’y en a pas même beaucoup, seulement quelques uns. Le reste vit dans ce rêve pas très différent des animaux, dont ils ne se distinguent que par la prévoyance étendue à quelques années.

C’est pourtant en vérité une bien triste situation que la nôtre ! Un court instant d’existence rempli de peines, de misères, d’angoisse et de douleur, sans savoir le moins d’où nous venons, où nous allons, pourquoi nous vivons.

S’y ajoute encore ceci : nous nous observons et sommes en relation les uns avec les autres – comme des masques avec des masques nous ne savons pas qui nous sommes – mais comme des masques qui ne se connaissent pas du tout. »

Arthur Schopenhauer dans Esthétique et métaphysique.

Paradis perdu

C’est sûr, le monde – le monde extérieur, le monde de la réalité, celui qui nous entoure – est mystérieux. Pourquoi ces choses, pourquoi le monde, cela nous pose beaucoup de questions. Mais voilà : tout cela est bel et bien là et il faut faire avec ; bon an mal an, on admet que ce monde existe de nécessité, même si on ne l’a pas encore totalement compris.

Mais pourquoi le monde intérieur, à l’intérieur de notre tête ? Pourquoi lui est-il là ? Quelle est son utilité et sa légitimité ? Quelle est sa réalité ? Pourquoi cet embarras, pourquoi ces pensées qui n’ont souvent aucune concrétisation, si ce n’est celle de finir par nous rendre malheureux ? 

Il était un temps où il n’y avait pas de monde intérieur. L’homme n’avait qu’un seul type de pensées : celles par lesquelles il accomplissait ses actions. Ces pensées ne s’imprimaient guère, elles disparaissaient aussitôt achevée l’action qu’elles commandaient. Puis un jour il y a eu la prévision, la mémoire, les souvenirs, la réflexion… Un jour s’est engouffrée  la conscience. L’homme n’a plus pu s’empêcher d’avoir un jugement, une opinion sur ce qu’il était en train de faire. L’homme s’est éloigné dans un recul sur lui-même. En même temps qu’il faisait, il s’est mis à penser à ce qu’il était en train de faire. A pourquoi et comment il le faisait… Puis à ce qu’il ne faisait pas. A ce qu’il aurait aimé faire, à ce qu’il aurait aimé n’avoir pas fait… Le monde intérieur s’est gonflé comme un lac, avec ses rêves, ses remords, sa culpabilité, son ennui… Avec ses idéaux, sa soif de justice et ses désirs de vengeance…

C’est comme cela qu’on pourrait comprendre la Genèse et le mythe du Paradis perdu dans la Bible. Cette « chute », ce moment où l’homme a rompu avec son état d’innocence. Où se sont infiltrés la conscience et tout le tralala. Ce moment où la vie s’est « décollée », est passée sous l’espionnage d’un œil supplémentaire sur soi-même. Le moment où la vie innocente, au 1er degré, est devenue tout bonnement impossible. Et ce de façon irréversible.

Voilà quel genre « d’arbre de la connaissance » il ne fallait pas toucher !