« Les hommes s’accommodent de l’autre dictature »

« Les servitudes politiques sont toujours violentes, grossières, elles appellent et finissent par provoquer l’émeute. L’esprit de rébellion politique n’est pas éteint au cœur de l’homme, heureusement. Les dictatures soviétique et fasciste soulèvent, dans leur pays d’origine et dans le monde entier, une protestation trop ardente pour que le philosophe ait lieu de s’interroger à leur sujet avec découragement. Dès qu’ils sont parvenus à un certain degré de culture et qu’ils ont le sentiment de leurs vertus, de leurs espoirs, les hommes supportent mal les restrictions qui leur sont imposées par le tyran national ou par la domination étrangère : en revanche, ils s’accommodent assez bien de l’autre dictature, celle de la fausse civilisation, et c’est là ce qui me tourmente. »

Georges Duhamel dans Scènes de la vie future.

« Que demandez-vous de la société ? »

« Que demandez-vous de la société et de son gouvernement ? Voulez-vous donner à l’esprit humain une certaine hauteur, une façon généreuse d’envisager le monde ? Voulez-vous inspirer aux hommes une sorte de mépris des choses matérielles ? Désirez-vous entretenir des convictions profondes et préparer de grands dévouements ? S’agit-il pour vous de polir les mœurs, d’élever les manières, de faire briller les arts ? Voulez-vous de la poésie, du bruit, de la gloire ? Prétendez-vous organiser un peuple de manière à agir fortement sur tous les autres ? Le destinez-vous à tenter les grandes entreprises et à laisser une trace immense dans l’histoire ?

Si tel est, suivant vous, l’objet principal que doivent se proposer les hommes en société, ne prenez pas le gouvernement de la démocratie (…).

Mais s’il vous semble utile de détourner l’activité intellectuelle et morale de l’homme sur les nécessités de la vie matérielle, et de l’employer à produire le bien-être ; si la raison vous paraît plus profitable aux hommes que le génie ; si votre objet n’est point de créer des vertus héroïques mais des habitudes paisibles ; si vous aimez mieux voir des vices que des crimes (…) ; si au lieu d’agir dans le sein d’une société brillante il vous suffit de vivre au milieu d’une société prospère ; si enfin l’objet principal d’un gouvernement n’est point, selon vous, de donner au corps de la nation le plus de force ou de gloire possible, mais de procurer à chaque individu le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misère ; alors égalisez les conditions et constituez le gouvernement de la démocratie. »

Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique.

Tectonique des classes

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Dans le futur, le processus de moyennisation des classes dans les sociétés démocratiques est arrivé à son terme : la grande majorité de la population (jusqu’à 75 % dans les pays développés) se situe dans une large classe moyenne supérieure, homogène, diplômée, vivant dans les grandes villes où la pression immobilière a fait définitivement fuir les couches plus populaires.

Cette grande classe brigue des emplois salariés qualifiés ou intellectuels. Elle travaille dans le secteur des services, la communication, la banque, la vente, le divertissement… Son activité s’exerce dans un entre-deux pas très défini entre loisir et travail : c’est une combinaison d’occupations plus ou moins rémunérées que l’on alterne au cours de sa vie. Piges, contrats, rentes ou de revente… L’individu de la classe moyenne supérieure n’a pas de scrupule à être cadre d’entreprise un jour, puis à tenir un commerce le lendemain, ou à offrir sa disponibilité sur internet pour des services de particulier à particulier, comme faire des courses, livrer un colis, monter un meuble… Dans le futur, les gens sont des citadins de niveaux d’études relativement équivalents, qui se rendent des services mutuellement moyennant finance.

Dans le futur, pour autant, il faut bien continuer à manger, à produire et assurer le travail dont les citoyens sont dispensés du fait de leur qualification. Pour cela, il y a la multitude constituée d’immigration irrégulière et des minorités sociales résiduelles. Cette strate n’est pas appelée « classe » car elle est sociologiquement hétérogène et que les immigrés irréguliers, par définition, ne sont pas reconnus officiellement. Mais elle existe bel et bien et assure la production industrielle, agricole, la construction…  Alors que la classe moyenne supérieure est concentrée dans les grandes villes, les « travailleurs » vivent dans les zones rurales, périurbaines ou semi-industrielles qui constituent les interstices entre les villes-principautés.

Qu’est-ce qu’une ville-principauté ? Dans le futur, les métropoles sont la nouvelle unité de pouvoir, indépendamment des instances étatiques nationales. Elles exercent une influence sur la région qui les entoure et gèrent directement les citoyens qui les habitent. Le périmètre de l’état subsiste pour certains aspects mais ne veut plus dire grand-chose : il n’y a plus de services publics au niveau national, très peu d’impôts, plus de centralisation… Les villes-principautés font valoir à la place leur pouvoir étendu et leur droit. Elles sont autonomes et « mondialisées », c’est-à-dire qu’elles gèrent leurs propres ressources et échangent directement entre elles, où qu’elles se situent sur le globe. Du point de vue énergétique par exemple, chaque ville produit son énergie par ses bâtiments efficients et échange ses excédents ou ses déficits avec les autres.

Du point de vue social et culturel, la géographie des communautés et des échanges suit le même schéma. Les classes moyennes supérieures des métropoles ont une communauté d’intérêt et une solidarité objective. D’une ville à l’autre elles ont les mêmes enseignes, les mêmes produits, les mêmes modes et la même musique, la même cuisine internationale, les mêmes sandwiches… Elles font les mêmes métiers et ont les mêmes problèmes… Populations très connectées, ces classes échangent à travers les réseaux de communication et la réalité augmentée. Une grande partie de ce qu’elles font, elles le font en ligne. Une grande partie de ce qu’elles voient, elles le voient sur écran. Ces classes des différents pays se sont « moyennisées » entre elles. Dans le futur, elles disposent même d’un langage commun hybride entre le dialecte de leur langue d’origine et des codes communs formés de phonétique globish et d’idéogrammes chinois occidentalisés, que l’on utilise comme des smileys pour exprimer son opinion ou son humeur. A la longue, dans le futur, un citadin de l’hémisphère Nord finit par avoir plus de choses en commun avec son homologue de l’hémisphère Sud qu’avec son compatriote vivant dans une friche à 20 km de sa ville.

En dehors des villes, que se passe-t-il ? Malgré le schisme social, les zones rurales et périurbaines continuent de graviter autour des grandes villes car elles en dépendent économiquement. Elles les fournissent et les alimentent, ce sont elles qui les font vivre. Politiquement en revanche, chaque cité gérant son territoire et l’état centralisateur s’étant atrophié, ces zones sont plus ou moins laissées à « l’autonomie ». S’y installe qui veut ou qui peut. Bien souvent, on retrouve un découpage par foyers d’immigration. Quand la ville-principauté la plus proche n’exerce pas d’influence notable sur la région, chaque zone s’organise elle-même en fonction du microclimat ethnique, social ou culturel qui y préside.

2083 : deux aéronefs survolent la Z.I. de la Pomme (Haute Garonne),
sous contrôle du groupuscule Inde Radicale Maoïste

Dans le futur donc, même si on n’a pas le droit de le dire, coexistent deux catégories sociales. Elles échangent assez peu et sont en contact aussi peu que possible : les uns sont dans les villes, les autres dans des zones. Les uns sont virtualisés, les autres non. Il y a aussi la barrière de la langue…

Bien sûr, on dénombre quelques épisodes de tensions et de violences, mais au global, le système offre une remarquable stabilité.

  • D’un côté : ceux qui sont en proie à la réalité n’ont pas le pouvoir d’influer sur les choses. Ils vivent en irrégularité pour la plupart ou sont marginalisés. Ils habitent à l’écart, dans des zones de non droit, y compris non droit de vote.
  • De l’autre : ceux qui ont le pouvoir du vote vivent en milieu urbain et « connecté ». Infantilisés dans leur travail, leurs centres d’intérêt, leur langage, relativement choyés, ils ne participent pas à la production et baignent dans la virtualité urbaine.

Ainsi, aucune des deux parties n’a véritablement de prise sur la réalité. Les classes moyennes supérieures bénéficient des droits privés relatifs à la ville-principauté où ils vivent. En dehors de cela, ils ont peu ou prou abandonné l’exercice de leur citoyenneté. Malgré tout, ils conservent l’impression d’être impliqués car ils se prononcent de temps en temps sur les questions subsidiaires de société qu’on leur soumet.

Le jeu du débat public

Notre société, à travers ce qu’il convient d’appeler « le débat public », affiche un souci prononcé pour la vitalité de la démocratie et veille en permanence à l’intérêt qu’accordent les citoyens à la politique.  Elle fait grand cas de la mobilisation des consciences et autres « sursauts citoyens ». Très bien. Mais paradoxalement, ce débat public qui nous enjoint de nous sentir concernés n’aborde quasiment pas les réalités : de la politique, il ne relève que l’aspect politicien et stratégique.

Ce qu’on présente aux citoyens comme matière à penser, ce n’est pas la matière brute des questions politiques telles qu’elles se posent, mais une matière raffinée, écrémée de toute réalité sociale. Ce qu’on veut bien mettre sur la table, ce ne sont pas les faits, les convictions, les problèmes du pays et des gens, mais seulement ce que ces gens ont pensé, ce qu’ils ont exprimé dans les sondages, ou bien les orientations prises par tel parti et les propos tenus par telle personnalité… Ce qu’on présente au citoyen lambda, ce n’est pas la politique des actes et des réalités, c’est avant tout la politique des propos et des pensées. En somme, le cirque autour de la politique : exercices de style, tours de passe-passe, stratégies primaires et secondaires, arrière-pensées de parti… qui en temps normal, ne devrait concerner que les analystes, sondeurs, sociologues et politiciens eux-mêmes.

Tout fonctionne comme s’il était induit que, pour tout un chacun, la politique devait se comprendre seulement comme ce petit jeu de pouvoirs, et qu’il ne fallait pas en attendre une quelconque vision du bien ou du mal pour soi ou son pays. Tout fonctionne comme s’il était induit qu’en dehors de ce jeu, il n’y a rien à gagner et personne n’a pas d’intérêt direct à la façon dont les affaires sont gérées. Tout est présenté comme si en dehors de ce jeu, la politique n’avait pas de conséquence et qu’elle n’était qu’histoire de « débat ».

Et c’est ensuite que les analystes de plateau viennent, sombres et atterrés, nous expliquer les raisons de ce fort taux d’abstention-ci ou ce vote de contestation-là… C’est, d’après eux, que « l’offre politique ne correspond pas aux attentes ». Ou que le « positionnement de tel parti n’était pas le bon »…

Il ne leur vient jamais à l’esprit, en revanche, que c’est peut-être justement l’usage de ces mots – « offre », « positionnement », issus directement du marketing, utilisés sans honte et si naturellement dans l’enceinte politique, qui crève dans l’oeuf tout espoir d’adhésion au système politique et décourage les gens. « Offre politique »… Comment signifierait-on mieux que le jeu électoral proposé est inepte, inefficient, décorrélé de la réalité, et qu’il n’y a rien ou pas grand-chose à y gagner puisque la vraie politique s’est déplacée ailleurs, a été mise hors de portée et hors de nuire ?