Oratores

Lorsque l’on est jeune et que l’on forge ses opinions, on tient à tout prix à éviter d’être contradictoire. On aplanit, on arrondit, on est à la recherche de la pensée qui supplante tout, du système philosophique total ; il nous faut un puzzle, et que toutes les pièces entrent dedans.

Puis la vie nous apprend qu’il n’y a pas de schéma qui puisse cerner la vérité à lui seul. Elle nous apprend même que le schéma est ce qui fait mourir, par nature l’opposé du vivant. La vérité et la vie, elles, sont fuyantes : aucune théorie ne peut les regarder en face et les dévisager entièrement.

plusieurs visages

Alors on perd ce complexe d’être contradictoire. On perd le goût de la démonstration, de la rhétorique vaine et définitive. On s’autorise à combiner plusieurs visions, plusieurs points de vue, tour à tour, quitte à ce qu’ils s’annulent partiellement ou totalement. On est plus joueur, plus léger, plus infidèle, amateur de curiosités et de fantaisies. De plus en plus disposé à laisser l’esthétique l’emporter sur la raison.

Et, évidemment, il n’est plus vraiment possible de supporter la discussion avec ce jeune homme et ses absolus, ce jeune homme et son foutras argumentaire, qui trimballe sous son bras son jeu de construction mentale en « grand A / grand B / conclusion ».

L’athée qui nous explique que lui, il est athée…

Il y en a toujours un à la table, et c’est particulièrement savoureux lorsqu’il s’agit précisément de la cruche qui s’est compromis dans la conversation précédente par ses banalités. Car c’est avec précaution et non sans un air supérieur qu’il nous fait cette confidence : il est athée, lui !

Comme s’il risquait de choquer certains convives. Comme si cette opinion n’était pas commune, et que c’était cette conviction, et non l’inverse, qui était délicate à confesser. Et surtout : comme si les autres n’y avaient pas songé, avaient benoîtement gobé leur catéchisme pendant que lui se creusait les méninges !

Il est athée, lui. Question réglée. Tant d’hommes ont cru avant lui, et aujourd’hui encore des esprits éminemment éclairés se réfèrent à la foi, mais peu importe, ça ne fait pas vaciller la certitude de son doute. A aucun moment il n’envisage que peut-être, la foi recouvre une dimension qui lui échappe, un peu plus riche et complexe que ce qu’il présuppose. Il a bien réfléchi, lui : cette histoire de Dieu à barbe dans le ciel ne lui inspire rien de bon qui vaille ! Asseyez-vous et prêtez l’oreille, il va vous expliquer !

Comme si la vie de l’esprit ne devait pas être une errance permanente dans le désert de l’incertain, du faux-semblant… Comme si chacun ne devait pas être condamné à être balloté du désespoir à l’espérance jusqu’à la fin de ses jours…

Et le revoilà bientôt qui pousse la balourdise jusqu’à nous expliquer qu’il faut faire la différence entre athée et agnostique !