« Ni dans le besoin ni dans le malheur »

« L’amitié ne s’ébauche ni dans le besoin, ni dans le malheur (…). Si le malheur et le besoin ont pu constituer ou susciter l’amitié entre les gens, cela veut tout simplement dire qu’il ne s’agissait ni d’un besoin extrême ni d’un grand malheur.
Un chagrin n’est pas vraiment aigu ni profond si on peut le partager avec des amis. »

Varlam Chalamov dans Les récits de la Kolyma.

Le sang du Pauvre

Internet, le téléchargement, l’achat en ligne, les fluctuations de prix selon qu’on achète l’article à la dernière minute ou en avance, à un bout de la planète ou à l’autre… Tout cela, à terme, émousse la notion de la valeur des choses. Dans beaucoup de domaines aujourd’hui, un objet ou un service n’a plus de prix, plus de coût, sinon celui très arbitraire auquel on finit par le payer à un intermédiaire.

payer sncf

Plus largement, l’époque favorise un individu décomplexé, débarrassé du sentiment de dette, qui bénéficie de tout avec facilité, ignorant la somme de travail que nécessite chaque chose, inconscient de ce que signifie l’entretien, le sacrifice, qui se remplit de ce qui l’entoure sans que jamais ne l’effleure l’idée qu’à son tour il doit rendre, investir d’une façon ou d’une autre dans quelque chose d’autre que lui-même.

Il y a, chez Léon Bloy, un principe qui me semble potentiellement remède à ce penchant : le sang du Pauvre.

Le sang du Pauvre, c’est celui versé par un anonyme pour que vous puissiez prendre votre petit plaisir. Il s’agit de rester conscient, à tout instant, que la moindre parcelle du petit bonheur que l’on retire des choses coûte quelque chose à quelqu’un, au même moment, à un autre endroit du monde.

« La loi spirituelle, la voici : chaque fois qu’un homme jouit dans son corps ou dans son âme, il y a quelqu’un qui paie ».

Tout ce que l’on obtient de la vie, on l’obtient au détriment d’un « Pauvre » : un anonyme qui a payé de sa peau, en bas de chez nous ou à l’autre bout du monde. Ce peut être le petit Chinois qui a assemblé votre smartphone. Ou l’écrivain maudit qui paie de sa vie minable pour que vous ayez son livre entre les mains. Ce peut être l’enfant renversé par un chauffard, qui paye le plaisir de la vitesse, ou allez savoir, qui rachète l’âme d’un pécheur…

Le sang du Pauvre, c’est plus généralement la façon dont tourne le monde : notre bonheur tient à un équilibre, notre abondance au prix d’un poids que l’on fait peser sur la misère. Le bourgeois vit comme il vit parce qu’il y a des pauvres pour vivre comme ils vivent. L’Occident vit comme il vit parce qu’il y a d’autres pays pour vivre comme ils vivent. Tout est lié. Et lorsque vous souffrez, peut-être payez-vous également le bonheur de quelqu’un d’autre.

sang pauvre

Etre conscient de ce que l’on coûte au monde, de ce que l’on doit, conscient du travail nécessaire à la confection d’un objet, conscient de ce qui est mort et de ce qu’il a fallu tuer pour en arriver là… Etre conscient de la complexité qui se joue chaque jour pour qu’une journée se passe comme elle se passe… Cela sonne peut-être comme une morale de catéchèse, mais c’est un composant essentiel de la constitution d’un être humain, tout du moins d’un homme vivable.

La gratuité va de pair avec l’inconséquence. L’inconséquence avec la barbarie. Car la violence provient toujours de celui qui se sent légitime à la produire ; légitime, c’est-à-dire ignorant de ce que lui-même a provoqué en fait de violence préalable.

Je ne crois pas que l’on puisse véritablement acquérir quoi que ce soit sans en avoir payé le prix de la façon la plus charnelle. Il n’est pas d’enseignement significatif qui ne se paye d’un tant soit peu de larme, de sueur ou de sang. La vie l’exige. Il y a quelque chose au-delà de la compréhension intellectuelle, pour véritablement comprendre. On n’apprend et ne comprend réellement que ce que l’on a payé de son expérience et de son implication.

Nécessité fait loi

La première fois que j’ai vu l’affiche dans le métro, j’ai cru à une blague. Et puis renseignement pris, non : ce livre existe vraiment et c’est celui d’une auteur confirmée, mature, visiblement réputée… Quelque part dans le monde, il y a des gens qui attendent Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi pour savoir s’il est à la hauteur de son prédécesseur : Les yeux jaunes des crocodiles…


C’est bien embêtant, qu’à première vue un livre ait la même apparence qu’une œuvre littéraire. Parce qu’il y a des gens qui écrivent des livres comme ça, facultatifs, pour s’amuser, lesquels livres viennent se glisser parmi les autres : ceux qu’il faut vraiment lire. Au bout d’un moment, tout est mélangé, cela créé des quiproquos et il est bien difficile de s’y retrouver.

A l’heure où l’édition est foisonnante, où les étales de librairie sont une jungle perpétuellement renouvelée, où tout est encensé avec le même enthousiasme avant de disparaître dans l’oubli, il est utile de poser des repères, d’établir une méthode discriminante pour nous aider à faire le tri. J’ai un jour trouvé cette phrase (impossible de me rappeler l’auteur ni même la formulation exacte), principe redoutablement efficace pour y voir clair et dégoter les livres qui méritent d’être lus :

« Je ne vais pas me forcer à lire ce qu’on n’a pas été contraint d’écrire »

Une règle d’or, une étoile du berger : la Nécessité.

Je ne vais pas me forcer à lire, car lire est exigeant. Nous n’avons pas toute la vie pour lire, et toute la vie ne suffirait pas à simplement faire le tour de la littérature incontournable, à connaître ses « classiques ». Notre temps de lecture est compté, nous ne pouvons nous permettre de le perdre dans la nouveauté, le futile, l’amusant… Notre temps de lecture est compté : permettez qu’on ne l’accorde pas à la légère ! Pourquoi offrirais-je mon attention et mon espoir à quelqu’un qui a écrit « comme ça », pour passer le temps, pour faire le beau, ou même pour « faire un roman réussi », ou parce que c’est son métier ! Foin des écrivains du joli et du plaisant ! Foin des artistes de l’écrit ! Ou de ceux pour qui « exprimer son émotion » constitue déjà une œuvre en soi. Nous ne laissons leur chance qu’aux œuvres nécessaires !

Les œuvres nécessaires, ce sont ces œuvres qui contiennent quelque chose de vrai, qui disent quelque chose. Ce sont celles que l’auteur n’avait pas le choix d’écrire : il n’a pas écrit en bricolant, en réfléchissant aux artifices, aux « effets spéciaux »… Il n’a pas écrit pour faire rire ou pleurer. Il a écrit pour se débarrasser d’un poids. Il a écrit au prix d’une certaine douleur (« tu enfanteras dans la douleur »…). Et ce n’est pas faire cas du seul art torturé : la douleur dont je parle peut être plus ou moins exprimée, lancinante ou aigüe, se décliner dans les nuances, se faire mélancolie, manque, désarroi… Elle ne se retrouve pas forcément dans l’œuvre, elle est simplement palpable, elle est avant tout celle de l’écrivain.

Vous le sentez tout de suite, quand l’œuvre a été écrite par nécessité, pour dire quelque chose, et qu’elle vient augmenter votre propre vie, ou quand ce n’est qu’un livre, écrit pour écrire. La nécessité est ce qui distingue le propos véritablement profond et empreint de vérité. La nécessité est ce qui fait la différence entre l’artiste qui livre un morceau vivant d’humanité, et le simple artisan astucieux, à la Tarantino : habile à créer un beau petit objet qui fonctionne, mais qui restera toujours au seuil du chef d’œuvre. Ceux-là sont simplement des gens talentueux, qui exécutent leur numéro de petit singe. Il leur manque un quelque chose d’impérieux. Il leur manque le sens.

Evidemment, la meilleure garantie en matière d’œuvres nécessaires, pour ne pas se tromper, c’est de taper dans les grands auteurs classiques : ils sont « classiques » justement parce que la nécessité de leur message concerne tous les hommes et toutes les époques. Mais, me dira-t-on, ce n’est pas comme ça qu’on va soutenir les nouveaux talents littéraires d’aujourd’hui et de demain… Certes. Mais qui vous a demandé de le faire ?