Penser alla prima

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La peinture alla prima est une technique qui consiste à saisir son sujet « sur le vif », en une seule séquence et une seule couche.

En littérature, on pourrait dire que l’époque où l’on écrivait de façon manuscrite était un alla prima. L’écriture manuscrite, pour l’intellectuel ou l’écrivain, avait pour effet de générer une tension de la pensée afin que l’idée se formule immédiatement sous la plume, du premier jet ou presque. Le brouillon et la rature, sur papier, sont évidemment possibles, mais dans l’ensemble, on écrit « sans filet », avec l’intention de toucher au but du premier coup.

Les choses sont différentes avec le clavier et le traitement de texte, où tout ce qui se transcrit sur la page blanche a un caractère provisoire et peut être manié, remanié, déplacé, copié-collé à l’envi jusqu’à ce que la formulation satisfasse. La différence peut sembler anodine mais elle influence peut-être sur le long terme la façon d’écrire et surtout de penser. Face à la page Word, l’esprit peut se permettre d’être relâché, rien n’est grave, n’a de conséquence définitive, et rien n’impose de faire jaillir sa vérité du premier coup : la pensée est autorisée à poser des bribes d’idées, dont l’ordonnancement viendra dans un second temps.

Avec le développement de la vidéo comme moyen d’expression personnelle, on assiste peut-être à un revirement, au retour de cette pensée alla prima que forgeait la contrainte manuscrite. On trouve aujourd’hui sur YouTube des personnes qui réfléchissent en plan séquence, freestylers de la pensée – certes, ils ont pu préparer leur intervention avant d’appuyer sur REC, toujours est-il qu’ils se lancent sans filet et fixent leurs idées d’un seul tenant, en une seule prise.

Précipité d’écriture

« Les Mille et Une Nuits décrivent les intrigues d’une méchante femme que l’on noie finalement dans le Nil. Le cadavre est rejeté par les flots sur le rivage d’Alexandrie, où il provoque une épidémie. Cinquante mille personnes en périssent. »

noyée sorcière

Formidable histoire condensée, trouvée dans le journal d’Ernst Jünger, à la fois expéditive et essentielle, qui livre l’histoire sous la forme des trois phrases qu’aurait jetées un romancier sur son carnet la première fois où il eut l’idée de son livre.

Le récit de cette « femme méchante » pourrait donner matière à un splendide roman ; mais il pourrait aussi tout à fait rester sous la forme de ces trois phrases, pleines de force. Il n’y perdrait rien, bien au contraire. Le roman qui en serait issu, quelle que soit sa qualité, ne dirait rien de plus, en substance, que ces 4 lignes. Peut-être les amoindrirait-il à les noyer dans un ouvrage de 100 pages.

C’est pour cette raison que je serai sans doute à jamais incapable, personnellement, d’écrire tout un roman. La forme concentrée et précipitée me suffit, en fin de compte. L’écriture du roman elle-même finit toujours par me sembler une tannée, un travail de dilution de cette substance dramatique pour l’étendre sur tout un livre.

Je peux avoir ce même sentiment lorsque je passe devant le rayon « sociologie » de certains libraires : au survol d’un titre ou d’une couverture, on tombe souvent sur des essais qui certes ont trouvé là leur bonne petite idée, un concept bien vu, mais qu’un auteur honnête aurait pu traiter en une quinzaine de pages pour faire le tour définitif de la question. L’universitaire, lui, a tiré en longueur pour que cela ressemble à un livre. Je n’ai jamais aimé les grenadines trop claires.

Ce qui est bon chez Balzac

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Ce qui est bon, chez Balzac, c’est le foisonnement des personnages : il y en a bien trop dans une même histoire pour continuer à croire qu’il s’agit d’une construction, d’une fiction, d’un livre. Par sa simple profusion de détails, ce petit monde devient réalité, trop vaste et trop multiple pour avoir été créé de toutes pièces.

Ce qui est bon chez Balzac, c’est la simplicité de l’équation à laquelle se ramènent ces personnages. Riches ou pauvres, tous se définissent par rapport à leurs moyens de subsistance. Leur trait déterminant ne réside pas dans le portrait physio-psychologique qui en est donné, aussi détaillé soit-il, mais dans leur revenu et la rente sur laquelle ils peuvent compter. 10 000 francs de rente, un héritage en suspension, la vente d’un bien ou les largesses d’un bienfaiteur… Riche ou pauvre : tout le monde se retrouve égal devant la trivialité de l’existence. Chacun à son niveau grappille et se cramponne pour se maintenir ou s’élever.

Ce qui est bon chez Balzac, c’est la cruauté, l’acharnement, mêlés à la farce. Cruauté et acharnement poussés à un point tel que même l’amateur un tantinet sadique finit par renâcler, dire stop, n’en jetez plus ! par avoir mal au ventre de lire ce qu’il va lire.

Ce qui est bon, chez Balzac, c’est que tous les personnages sont « mauvais », ou en tout cas peu reluisants. Il n’y a pas de « gentil » fondamental. Ce n’est pas un monde de gentils et de méchants mais d’abuseurs et d’abusés. Et même les victimes de l’histoire, ceux pour qui l’on doit ressentir de la compassion, ne sont pas exempts de mesquinerie, de bassesse… Ils ne sont pas complètement sympathiques.

Cette ligne est d’ailleurs ce qui démarque l’écriture noble de l’écriture médiocre. Il y a ceux qui écrivent par sorte d’enfantillage, pour le plaisir inconscient d’idéaliser leur personne et leurs opinions : ceux-là choisissent pour héros un Juste, un gentil ; leur personnage est celui qui avait raison depuis le début avant tout le monde, et dont l’aventure consiste à rallier les bonnes volontés à sa cause. Et puis… et puis il y a Balzac !

Types de livres et types d’écrivains

Il y a 2 sortes de bouquins :

  • ceux écrits pour épater : l’auteur n’en revient pas de sa vérité ou de son histoire, il la publie pour la faire valoir et lui avec,
  • ceux écrits pour se débarrasser : il fallait écrire ce livre, sitôt qu’il pose sa vérité sur le papier l’auteur s’en débarrasse, il est déjà passé à autre chose.

 A propos de cette seconde catégorie, Nietzsche a écrit : « on n’aime plus assez sa connaissance dès lors qu’on la communique. »

Il y a 2 sortes d’écrivains :

  • ceux qui veulent être écrivain : ils font leur métier, nous tricotent de belles histoires, travaillent à des effets…
  • ceux qui veulent être autre chose : ce n’est pas un « écrivain » mais un homme qui écrit. Ce qu’ils sont amenés à écrire est un témoignage, un bout de vie tout cru.

Dans la création, il y aura toujours ce conflit irréductible entre la pudeur de l’esprit libre et la vulgarité de l’artiste. Il s’agit de saisir le moment où l’équilibre se fait entre masculin et féminin, intelligence et créativité, vérité et artifice. Il s’agit de trouver l’illusion la plus crédible, de poser sur le papier ou sur la toile, ses doutes et sa fragilité, tout en étant sûr de son bon droit. Il s’agit de perdre la culpabilité qui consiste à penser « excusez-moi de vous déranger avec mon histoire, avec mon caprice… »

Il y a 2 sortes d’écrivains (cela nous en fait donc 4 !) :

  • celui qui sait écrire (entre autres choses),
  • celui qui ne sait qu’écrire (et rien d’autre).