Armée de réserve

Young man presenting his ideas to his business teamManque un Chinois

On s’imagine les grandes écoles de commerce françaises comme les arcanes de la formation des fils de capitaines d’industrie, aisés, où l’on fume le cigare dans des fauteuils en cuir capitonné en découvrant les mystères de la finance mondiale… mais socialement elles ressemblent plutôt à un cursus médiocre de gestion auquel les classes moyennes inscriraient leur rejeton lorsqu’elles ont trop d’argent pour l’université.

Je suspecte le prestige autour des grandes écoles d’être une chose organisée, un subterfuge, une manigance des grandes entreprises insipides pour s’assurer une armée de réserve suffisante, des volontaires en nombre afin que soient pourvus ces milliers de postes administratifs, remplies ces tours translucides et occupés ces dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux ergonomiques… Les « grandes écoles » sont des usines à recrutement pour les boîtes non humaines, ce type d’entreprises qui sans cela, sans un peu de mise en scène, n’auraient aucun autre attrait qui fasse venir un employé vers elles.

Taylorisation de l’emploi de bureau

Aux salariés du tertiaire, aux fonctions commerciales ou aux emplois intellectuels, à cet ensemble que l’on appelle plus justement « emplois de bureau », il est de plus en plus demandé d’appliquer des procédures, d’effectuer des reportings, de produire des comptes rendus justifiant leur activité et les résultats qu’ils génèrent.

série taylorisme

Sous prétexte de crise ou de « culture de la performance », on leur fait noter et consigner ce qu’ils ont fait, ce qu’ils vont faire, quand, comment, en quelle quantité… On leur fixe un objectif, et on leur assigne la série de tâches qui garantit l’atteinte de cet objectif. Au final, un employé pourra bientôt passer 1/3 de son temps à justifier qu’il a bien travaillé durant les deux autres tiers. En plus de son travail de première nature, il a un travail de seconde nature qui consiste à prendre connaissance d’une méthodologie fixée, à l’appliquer, et à démontrer qu’il l’a appliquée. 

Cet impératif de « reporting » pose la question de l’efficacité, du flicage, mais aussi et surtout de la liberté d’exercice de son métier, de l’autonomie des travailleurs. Pour vérifier et mesurer scrupuleusement l’efficacité du travail, pour connaître ce qui ne va pas ou ce qui pourrait aller mieux, il faut nécessairement en passer par le décorticage de celui-ci, la décomposition méthodique des tâches… Là où auparavant on demandait à un employé d’atteindre un point B depuis le point A, on lui apprend désormais à marcher : comment il doit mettre un pied devant l’autre, comment se décompose le mouvement de la marche, par quelles étapes successives il doit passer… A l’arrivée, on lui demande non seulement d’être parvenu au point B mais également de prouver par une multitude d’indicateurs qu’il s’est bien déhanché de la façon qu’on attendait.

Ces emplois de bureaux suivent en fin de compte le chemin des emplois industriels : on assiste à leur taylorisation. Les tâches s’industrialisent ; le métier des employés qualifiés revient de plus en plus à appliquer une feuille de route prédéfinie qui déroule chaque tâche en une série d’actions à opérer dans le bon ordre ; le savoir-faire que ces tâches contiennent réside de moins en moins dans le salarié qui les réalise et de plus en plus dans les méthodes et standards définis par l’entreprise. De ces personnes qualifiées, on n’attend plus la qualité mais la quantité : reproduire en masse le niveau de qualité conçu par l’entreprise et contrôlé par celle-ci en temps réel.

On peut imaginer que l’automatisation de ces emplois de bureau sera beaucoup plus facile et plus rapide qu’elle ne le fut pour l’industrie.