Shit or get off the pot !

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C’est une de ces expressions anglaises de redoutable efficacité, condensés évocateurs qui n’ont pas leur équivalent dans d’autres langues ou tout du moins en français. Shit or get off the pot, c’est-à-dire en quelque sorte : “Décide-toi !” ou encore “Ne reste pas là à tergiverser !”, avec un petit arrière-goût de “et arrête de m’emmerder” !

Je la tiens du film Clerks : l’histoire de deux jeunes employés qui tiennent l’un une épicerie, l’autre un vidéo store, et se rendent visite toutes les cinq minutes pour tromper leur ennui. Dante est le consciencieux qui tient malgré tout à être réglo dans son travail. Randal est le jean-foutre qui bâcle et s’applique à défaire son ami de toute illusion sur l’utilité de son job. Un jour que Dante gémit une fois de plus sur la pénibilité de sa vie, son compère excédé, au milieu d’une tirade, place ce “Shit or get off the pot !”.

C’est une expression consacrée mais je serais encore plus tenté de l’améliorer en “Shit AND get off the pot !” : “Vas-y, fais ta petite crotte, maudis le monde, et puis passe vite à autre chose !

Attends mais Meuf !

Dans les années 90, seul Eddy Murphy pouvait appeler quelqu’un « Mec ! ». Ou alors le mot était plutôt utilisé pour parler d’un sale mec. Aujourd’hui les choses ont changé et il est de bon ton de donner du « Mec ! » à ses amis, voire à celui qu’on connaît peu mais à qui on veut jouer la sympathie.

hé mec eddy murphy

« Mec ! » a son équivalent féminin : le fameux « Meuf ! », qu’il est à la mode de se lancer entre copines cool. Entendu tout à l’heure pour la énième fois (« Attends mais Meuf ! »), déclamé sur cette intonation très caractéristique que l’on entend à toutes les terrasses de café désormais, accompagné de cette moue caractéristique elle aussi, il m’a soudain sauté aux oreilles car cette fois il sonnait faux. Le ton et le geste étaient empruntés.

A l’époque où l’on se racontait des blagues (Toto, un Belge et un Américain, etc.), j’étais déjà très fasciné de comprendre comment une même blague pouvait se répéter, voyager, se retrouver d’une cour d’école à une autre aux quatre coins de la France… Pareillement, je suis fasciné par la façon dont ces tics de langage à la mode se dupliquent, se transmettent et se généralisent, s’incrustent et s’emparent d’un cerveau libre pour remplacer la langue spontanée.

Quel mécanisme a obligé cette fille, pour qui l’expression n’était pas naturelle, à l’employer malgré tout ? Le monde est plein de mystère.

Le poids de l’âme

Dans le film 21 grammes est exposée cette théorie d’un médecin américain du début du 20ème siècle, selon laquelle le corps perdrait 21 grammes au moment de sa mort, ce qui serait le poids de l’âme.

La démonstration scientifique fut réfutée en son temps, mais l’on est tenté d’y croire lorsqu’on observe l’expression d’un mort.

Sur le visage d’un mort, on voit en effet nettement que quelque chose est parti. S’est échappé. Un voile fin. C’est une expression infiniment particulière, l’expression d’un mort, et qui n’a rien à voir avec un visage vivant à qui on aurait fermé les yeux et que l’on aurait figé. Le plus grand comédien ne saurait le reproduire, il ne s’agit pas de rester inerte ou de prendre un air douloureux. Le visage du mort a gagné une gravité indéfinissable ou bien il l’a au contraire perdue, on ne saurait le dire.

La seule chose qui lui est comparable est l’expression de l’extase. Un visage en jouissance a ce même halo surhumain, cette même sorte de torsion fugitive. Cette même éternité qui ne se fixe pas. Ce caractère nu et sans mensonge.

Le visage de la mort ; le visage de l’extase. Se sont-ils allégés d’un poids ou s’en sont-ils appesantis ? Il y a quelque chose qui a changé en tout cas. En tout cas ils ne sont pas de ce monde.

Dissonances linguistiques

Entendu dans l’avion l’exclammation de ma voisine Américaine à propos du séjour en Turquie qui l’avait enchantée : « Everything is so old » ! Bilan pour le moins expéditif.

Everything is so old : Istanbul, le pays, les mosquées, les vestiges byzantins ou les monuments kémalistes, toutes les époques et toute l’histoire dans un seul et même sac « old », loué sans nuance ni aucune distinction… On n’imaginerait pas, en français, revenir de voyage avec ce seul constat extasié. 

La langue américaine sait réduire la complexité des choses à une expression simple et concise. C’est un sentiment qu’avaient déjà pu me laisser d’autres expressions entendues lors d’un voyage aux Etats-Unis : ce terrible aplanissement de la langue, laissant croire à un terrible aplanissement de la pensée. Un Américain peut par exemple nous demander, aux abords de l’un des magnifiques parcs naturels du pays, si l’on a vu de la wildlife – la « wildlife » étant à prendre comme un vaste fourre-tout allant des animaux sauvages aux paysages naturels… Ou encore ce brave Américain nous encouragera à faire un détour par telle ville, because : there’s a lot of culture

Terrifiant, non ? La perception du monde que sous-tendent ces expressions : 

  • il y a la « life » d’un côté, et la « wildlife » de l’autre : bien délimitée par les frontières et les réserves – en bref tout ce qui n’est pas humain ou domestiqué, tout ce qui n’est pas en fer ou en plastique… 
  • il y a les endroits normaux d’un côté, et les endroits où « il y a de la culture » de l’autre. La « culture », ils peuvent vous la montrer sur une carte : c’est ici dans cette petite ville reconstituée du Far-West, là dans ce musée d’art moderne, et ici encore dans cette mission de Franciscains…

Comme si la culture n’était pas un peu partout et nulle part à la fois. Comme si c’était quelque chose de si marqué, à séparer de la vie… Comme si le monde était binaire et que les choses étaient soit « new » soit « old », et comme s’il y avait cette « culture », ou cette « wildlife », telle une matière pâteuse, indéfinie, fluide, comme on dit qu’il y a « de l’eau »…

Un ouvrage remarquable et ambitieux paru il y a quelques années, le Vocabulaire européen des philosophies (ou Dictionnaire des intraduisibles), mettait en évidence ces dissonances linguistiques : les différences de conceptions qu’impliquent le langage. Une expression aussi simple et neutre que « il y a », par exemple : 

  • en français, « il y a » est un constat et désigne ce qu’on a devant soi, 
  • en allemand, « es gibt » semble parler de ce qui est donné, comme dans l’énoncé d’un problème mathématique : une entité abstraite a décrété cet état de fait,
  • en anglais, « there is » dit encore tout autre chose : « il y a » devient « il est » et implique une notion d’essence, « d’être au monde », comme on dit…

C’est une chose que nous n’imaginons pas toujours : combien les différentes langues proposent, bien plus que des équivalents pour dire une même chose, différentes façons de voir le monde et de le penser.

Raccourci-pensée

Le crimepensée, dans le roman 1984, est le mot qui désigne toute pensée hérétique à l’idéologie en place. Le mot qui délimite ce qui est pensable de ce qui ne l’est pas. Et l’arrêtducrime, désigne la faculté naturelle des citoyens d’arrêter leur réflexion d’eux-mêmes lorsqu’elle risque d’aboutir à une pensée « interdite ».

Le crimepensée est un principe similaire à celui du célèbre point Godwin : le point au-delà duquel la discussion, et de fait la réflexion, n’ont plus cours ; le point au-delà duquel toute rhétorique et tout argument sont disqualifiés sans autre forme de procès. On pourrait dire que l’arrêtducrime est l’intériorisation de ce principe : un point Godwin qu’on applique à soi-même ; le point où, à l’approche de certaines idées, notre intuition nous demande de faire demi-tour, de mettre fin à notre réflexion.

L’arrêtducrime a cela de caractéristique qu’il est un raccourci-pensée, comme il y a des raccourcis clavier : il a l’air d’un simple mot mais il revêt en réalité une véritable gymnastique de l’esprit, élevée au rang de réflexe. Une sorte de pensée subliminale instantanée mais complexe, qui se décompose ainsi :

1- je formule une pensée en même temps que j’entrevois l’issue à laquelle elle mène.
2- j’identifie cette réflexion comme appartenant à ce que je ne veux pas penser.
3- j’interromps la réflexion de moi-même afin de ne pas être « punissable ».

 

Le raccourci-pensée a ses déclinaisons – l’arrêtducrime n’est que l’une de ses formes, sa version coercitive. Les adolescents, par exemple, sont friands de raccourcis-pensée au quotidien. Tous ces mots prêts à l’emploi qu’ils utilisent – « c’est clair » « trop pas » « à base de ~ » « en mode ~ » « truc de ouf »… n’ont de sens qu’en tant que conventions de langage. Ils visent à condenser une idée, une émotion, une phrase, pour la faire entrer dans un mot-valise standard et immédiatement saisissable. Raccourci-pensée. Langage parallèle. Pensée codifiée.

Le raccourci-pensée est à la pensée ce que le code-barres est à l’article : une étiquette, une convention, une syllabe. Un succédané de langage visant à économiser les mots et les pensées. Une fois qu’on a conscience du procédé, il est facile de repérer les raccourcis-pensée chez soi ou chez son interlocuteur : bientôt ils nous sautent aux oreilles et on n’entend plus qu’eux.

Je me souviens très bien le jour où un professeur d’économie nous a interdit de mettre « il faut » et « on doit » dans nos devoirs de rédaction. C’est tout bête, mais lorsque vous êtes un lycéen avec un petit crâne de lycéen et que ces raccourcis-pensée sont ce qui vient naturellement au début de vos phrases chaque fois qu’il y a à réfléchir, vous êtes déboussolé. « Il faut » et « on doit » ont disparu et vous ne pouvez plus vous épargner l’effort de comprendre ce que vous dites. Pourquoi « il faut » ? Au nom de quoi « on doit » ? Vous n’êtes plus dans l’exercice scolaire de récitation mais vous réfléchissez aux mots et aux idées que vous employez, sans escamoter leur véritable signification.

Un fait notable actuel est que les raccourcis-pensée d’adolescent persistent chez certains spécimens d’adultes. Les tics de langage survivent alors même qu’on a passé l’âge. Mieux, ils se mettent à jour automatiquement : les mots-clés devenus désuets s’effacent à la faveur d’autres empruntés aux nouveaux jeunes. C’est ainsi qu’on peut se retrouver à discuter avec un adulte, à la pensée formée, qui parle un langage de cour de lycée. Un adulte, surtout, dont la conversation est composée en majorité de raccourcis-pensée mis bouts à bouts : la discussion n’a pas de contenu en soi, elle est simplement une succession de clins d’œil, de gags convenus, de références, d’expressions toutes faites… Assez déconcertant. C’est comme si votre interlocuteur était une sorte de robot déglingué dont continueraient à sortir de la bouche des bribes désordonnées.