Le génie d’une idée

L’idée géniale, en art et de manière générale, ce n’est pas l’idée si forte et singulière qu’elle en devient extraordinaire en elle-même. L’idée géniale, c’est plus souvent une simple bonne idée qui a été imbriquée dans une autre.

Plus que l’intensité et l’inédit, c’est l’endurance de l’imagination qui compte : l’idée géniale, c’est celle qui ne se contente pas de sa première idée mais va un pas plus loin, se prolonge et se renforce d’un second principe, d’une seconde idée.

On comprendra peut-être mieux ce que je veux dire si l’on pense à ces films de science-fiction paresseuse, comme on pourrait les appeler : ces films un peu fainéants qui commencent bien, se basent sur une idée forte et un principe intéressant, mais qui s’arrêtent là et ne vont pas au bout. Ils se contentent de cette première idée, subjugués, comme s’ils n’en revenaient pas de l’avoir eue.

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  • Le film Oblivion en est un exemple : une bonne idée de départ, du bon matériel, un bon « décor », qui une fois installé se dit « ça va bien comme ça »… Sentiment d’une recherche qui aboutit à une trouvaille, puis s’interrompt aussitôt, satisfaites, pour se rabattre sur les facilités de développement.
  • Sentiment analogue pour Real Humans, une série diffusée l’année dernière sur Arte. Je ne suis pas fan de séries mais celle-là m’avait attiré par son sujet ambitieux (la généralisation d’androïdes domestiques dans la vie de gens de la classe moyenne), son esthétique et son idée prometteuses… Mais à peine l’emballage du synopsis consommé, cela se vautre immédiatement, persuadé d’avoir fait l’essentiel du boulot avant d’avoir commencé. Aucun flair visionnaire, aucune curiosité pour le monde proposé, tout est décalqué sur le présent sans le moindre esprit imaginatif… J’ai laissé tomber au 2 ou 3ème épisode, quand j’ai vu que l’écueil des « robots-dissidents-qui-ont-des-sentiments-et-se-révoltent » ne me serait pas épargné.

Comiquement d’ailleurs, c’est déjà ce poncif qui m’avait fait lâcher prise dans Oblivion : car là aussi nous avons droit à la « bande-de-rebelles-pouilleux-qui-se-cache-dans-les-bois-pour-résister-au-système ». Toujours les mêmes, guérilleros en guenilles, à la fois avides d’indépendance, de lutte et de liberté, et paradoxalement parfaitement grégaires et abrutis. C’est devenu un standard de médiocrité au cinéma. Le modèle revendiqué semble être Matrix, avec ses humains qui vivent sous terre et ne veulent pas mettre de cravate. Matrix qui lui aussi fait partie de ces films à bonne idée unique. Film à idée trop grande pour lui.

Ce genre de « super idées », au cinéma et ailleurs, ont toujours le souffle court : elles semblent se fatiguer d’être arrivées à elles-mêmes. L’urinoir de Duchamp, la soupe Campbell et autres montres molles, sont des idées brillantes, bruyantes, et qui prennent de la place ; mais en réalité elles sont de minces arbrisseaux au pied desquels rien ne vit. La réussite et la force d’une œuvre tiennent dans la capacité à imbriquer les idées existantes qui nous entourent plus qu’à inventer ex-nihilo un concept audacieux et jamais vu. L’idée profonde est celle qui puise et combine.

Intention qui compte

« Bah, c’est l’intention qui compte ! »

Pourquoi croyons-nous à cela si volontiers et si spontanément : que c’est l’intention qui compte ? Plus qu’une façon de parler, plus qu’un lieu commun distraitement répandu, c’est une conviction complètement assimilée, une intuition inébranlable qui fonde jusqu’à notre perception de la justice et de la morale. Cela semble le bon sens même, que ce soit l’intention qui compte, que les circonstances viennent atténuer ou accentuer la responsabilité, que la préméditation prime sur le résultat d’une action…

Cela ne devrait pourtant pas couler de source : il n’y a aucune raison, aucune logique à ce que ce soit l’intention du geste qui compte plutôt que sa conséquence. D’un point de vue matériel, il n’y a rien de juste à sanctionner un acte à l’aune de son intention plutôt qu’à celle des effets qu’il engendre. Car à la fin du compte :

  • qu’importe l’intention si elle aboutit à son contraire ?
  • qu’importe la volonté de bien faire lorsqu’objectivement, on a tout foutu par terre ?
  • qu’importe le rêve que ruminait le criminel de guerre une fois commises les exactions ?

D’ailleurs, on cesse souvent immédiatement d’y croire, à l’intention qui compte, dès lors que le sujet nous touche d’un peu près : dès lors que c’est mon enfant qui s’est fait écraser, je n’ai plus rien à faire que le chauffard ait eu l’intention ou pas de tuer. Et à l’inverse, dès lors qu’un croque-en-jambe me fait tomber le nez sur un ticket de loto gagnant, je n’ai plus rien à faire qu’il ait été malintentionné. Au contraire : dans mes bras, mon ami ! 

Si l’on s’en tient au strict point de vue rationnel, la justice de l’intention qui compte n’est pas fondée, du moins pas plus que son contraire. Ce sont simplement là deux idées opposées de la justice, qui se valent au regard de l’objectivité métaphysique : il y a une justice à considérer l’intention bonne ou mauvaise qui préside à l’acte (considérer par exemple qu’un crime est aggravé lorsque le motif est crapuleux, raciste, etc.) et il y en aurait une autre, tout aussi rationnelle, à juger les actes de même nature sur un même plan (un crime est un crime, un vol est un vol, tous commis à l’égard du monde et méritant à ce titre la même clémence ou la même sévérité).

Pourquoi est-ce la première justice qui nous semble plus « naturelle » et plus humaine, et pourquoi la seconde nous paraît inévitablement plus terrible ? Dans un monde qui s’affirme moderne, rationnel, dés-idéalisé et désacralisé, dans un monde qui ne veut croire qu’à ce qui existe… pourquoi ne pas s’en tenir à juger un acte à sa matérialisation et à son résultat, et pourquoi vouloir aussi et avant tout juger « l’esprit » de l’action ?

Peut-être justement parce qu’il n’est pas de monde sans idéal et sans sacralisé. Juger l’intention, c’est peut-être l’aveu irréductible que l’on croit à l’existence concrète de l’esprit, à une vie de l’âme, et même plus : à la primauté de cette âme sur la réalité matérielle.