L’homme médiéval (fin)

J’avais parlé il y quelques temps d’une lecture sur le Moyen âge. L’ayant terminée, quelques images brèves que j’en retiens, quelques extraits, quelques idées proposant d’autres façons de voir que celles que l’on croit connaître.

Sur le monde monastique : le monde des moines n’était pas cet isolement qu’il est aujourd’hui, du moins que l’on s’imagine ; il était au contraire la concentration du savoir et de la culture de l’époque. Un monopole sans équivalent, semblable à l’université, la bibliothèque et la MJC réunies ! Le monastère était un lieu d’influence que l’on consultait et qui jouait son rôle dans les jeux politiques du monde alentour.

Sur la chevalerie : pas seulement de preux et pieux guerriers illuminés par une quête sacrée, mais simplement une période de la vie, la jeunesse (aristocrate), qu’il fallait bien remplir d’aventures et de sens. Des garçons bagarreurs en bandes, tâchant d’exercer leur aptitude à la turbulence pour le Bien et pas seulement le Bien, passant le temps et profitant de la vie comme aujourd’hui on voyage, avant de trouver leur dame et leur domaine.

« La belle aventure chevaleresque mourut-elle au milieu de la forêt des piques et de la fumée des bombardes (…) ? Oui et non. De légende en légende, de décoration en décoration, la fascination de la civilisation chevaleresque survit dans le monde contemporain (…). La mythologie chevaleresque fait partie d’une manière de comprendre l’histoire qui répète continuellement le thème du mundus senescens et de la corruption du présent, contre lequel on réclame la venue du héros sans peur et sans reproche. L’attente du chevalier fait partie d’une exigence profonde (…). Les institutions chevaleresques et la culture qui leur a conféré leur prestige se sont révélées l’un des moteurs les plus vigoureux du processus d’identification et de conquête de la conscience de soi de l’homme occidental ».

Sur le citadin et la ville, le témoignage sans concessions de ce moine de Winchester :

« Je n’aime pas du tout cette cité. Toutes sortes de gens s’y rassemblent, venant de tous pays possibles ; chaque race y apporte ses propres vices et ses usages. Personne n’y vit sans tomber dans quelque sorte de crime. Chaque quartier surabonde en révoltantes obscénités… Plus un homme est scélérat, plus il est considéré. Le nombre des parasites y est infini. Acteurs, bouffons, garçons efféminés, Maures, flatteurs, éphèbes, pédérastes, filles qui chantent et dansent, charlatans, danseuses du ventre, sorciers, extorqueurs, noctambules, magiciens, mimes, mendiants : voilà la troupe qui remplit les maisons ».

Sur le profil du marchand : il n’est pas seulement celui qui compte ses sous en se frottant les mains, mais possiblement un aventurier faisant face à une très forte adversité. Qu’elle soit celle de la religion, de la morale, de la société, des vents et des pluies, des partenaires, des autorités… Un ambitieux qui, n’ayant pas eu la chance de bien naître, s’engage dans la voie du risque pour s’enrichir vite et transformer son argent en confort et en sécurité dès qu’il le pourra.

« Je suis utile au roi, à la noblesse, aux riches et à tout le peuple. Je m’embarque sur un navire avec mes marchandises et je fais voile vers des territoires situés au-delà des mers, je vends ma marchandise, j’achète des objets précieux qui ne se trouvent pas ici dans le pays. Je les rapporte au prix de grands risques : parfois je sombre dans un naufrage où je perds tous mes biens et d’où je réussis tout juste à sauver ma propre vie ».

Ou encore, l’enseignement d’un marchand à son fils : « Tu es jeune, mais quand tu auras atteint mon âge et rencontré autant de gens que moi, tu comprendras que l’homme représente par lui-même un danger, et qu’il est périlleux d’avoir à faire à lui ».

Sur l’artiste, une perception ambivalente et changeante, entre le statut d’artisan exécutant et celui de véritable auteur. Pour rendre compte du rapport de force entre l’artiste et la société, un échange épistolaire assez mordant entre un évêque et l’orfèvre à qui il a passé commande :

L’évêque : « Les hommes de ton art ont souvent l’habitude de ne pas tenir leurs promesses à cause du fait qu’ils acceptent plus de travaux qu’ils ne peuvent en faire. Cette lettre, simplement pour que tu t’appliques avec un soin exclusif aux travaux que nous t’avons commandés, en écartant toute autre tâche qui pourrait te gêner jusqu’à ce qu’ils soient accomplis. Sache que nous sommes prompts dans nos désirs et que ce que nous voulons, nous le voulons sans retard. « Qui donne rapidement donne deux fois », écrit Sénèque. Nous nous proposons de t’écrire plus longuement par la suite à propos de la conduite de ta maison, du régime et des soins à donner à ta famille, de la manière de diriger ta femme. Adieu. »

L’orfèvre : « C’est avec joie et obéissance que j’ai reçu tes avertissements inspirés par ta grande bienveillance et par ta sagesse. Ils méritent mon attention et par l’insistance nécessaire et par le prestige de celui qui me les a envoyés. Je les ai gravés dans ma mémoire et j’ai pris note que la confiance doit recommander mon art, la vérité marquer mon œuvre et que mes promesses doivent être tenues. Toutefois, qui promet ne parvient pas toujours à tenir, surtout quand celui auquel la promesse a été faite la rend impossible ou en retarde l’accomplissement. Par conséquent, si comme tu le dis, tu conçois rapidement tes désirs et si tu veux immédiatement ce que tu veux, hâte-toi de ton côté afin que je puisse me mettre rapidement à tes travaux. Parce que je me hâte et me hâterai toujours si la nécessité ne met pas d’obstacles sur mon chemin. Ma bourse est vide et personne parmi ceux que j’ai servis ne me paie. Donc, secours moi dans mes difficultés, utilise le remède, donne rapidement de manière à donner doublement et tu me trouveras fidèle, constant, et entièrement consacré à ton travail. Adieu. »

Quant à l’artiste au sens plus commun où on l’entend aujourd’hui, il a plus à voir avec le marginal et le réprouvé :

« Le fait d’être un professionnel du spectacle et de l’art de divertissement est toujours cité dans les registres judiciaires comme une preuve à charge à l’encontre du prévenu. Déjà le droit romain considérait que se produire sur scène dans le but lucratif était une occupation infamante. (…) Au Moyen âge, les histrions sont méprisés tout autant que les prostituées ; saint Augustin exigeait même qu’ils soient privés de sacrements. Ménestrels et comédiens sont présentés dans les écrits de théologiens comme l’incarnation même du Mal et comme les alliés du diable. Même si, au fil du temps, certains qualificatifs concernant cette profession changent, la juridiction et la littérature théologique restent implacables envers les « jongleurs », les « histrions », les « forains », les assimilant volontiers aux catégories les plus basses de population, mendiants, vagabonds, infirmes. Pour Thomas d’Aquin, il ne fait aucun doute que, pour la plupart, les bateleurs, conteurs et comédiens, sans parler de ceux qui jouent de différents instruments, sont damnés et connaîtront les pires supplices de l’enfer (…) ».

Requins en danger

Parmi les causes fréquemment défendues à la télévision, il y a celle des requins : 3 à 4 fois par an, un reportage animalier ou une émission marine s’attèle à réhabiliter le requin, qui souffre comme chacun sait d’une réputation de mangeur d’hommes

Le requin est victime de notre regard et de nos préjugés ; notre imaginaire s’acharne à tort contre cette aimable bestiole en la représentant comme un animal furieux, excité par le sang et la chair humaine…

Le propos de ces reportages, c’est de dire que tout cela n’est qu’idées reçues. Le requin n’attaque pas l’homme, il lui est foncièrement indifférent en fait. Peut-être a-t-on relevé des cas de nageurs ou de surfeurs attaqués… Mais pas d’amalgame ! C’est simplement que de dessous, le prédateur nous prend pour des phoques ! Sans cela il n’a aucune envie de nous manger : voyez comme il nous croque puis nous relâche aussitôt et se désintéresse… Et de conclure la voix grave, en demandant combien de temps faudra-t-il encore – nous sommes en 2011 ! – pour faire évoluer les consciences et bouger les choses…

Eh bien oui, peut-être, mais faire bouger quoi ?! Vu le nombre d’humains et de requins qui sont en contact régulier, qu’est-ce que ça peut bien faire à qui, ce que les uns pensent des autres ? A quel point le requin prend ombrage de nos a priori à son sujet ? Et une fois que j’aurai vaincu ces a priori, comment puis-je faire savoir que je n’ai rien contre les requins, que ce sont pour moi des animaux comme les autres, dotés d’un coeur comme tout le monde ? Comment améliorer les choses à ma modeste échelle ? En boycottant les films américains qui véhiculent une image qui stigmatise le requin ? En me baignant plus souvent au large de l’Afrique du Sud pour lui montrer ma totale confiance en lui ? En en prenant un chez moi dans ma baignoire ? 

Qu’on me dise. Je ne supporte plus d’imaginer ces requins vexés et discriminés au fond de l’océan, là où personne ne les entend pleurer.