Le prestige du malheur

« La distinction qui s’attache au malheur est si grande », dit Nietzsche, « que si l’on vient vous dire « Mais que vous êtes heureux ! », vous ne manquerez guère de protester ».

A certaines personnes, il ne faut en effet jamais dire qu’elles sont heureuses ou qu’elles vont bien : elles vous contrent immédiatement et s’empressent de justifier le contraire. C’est qu’en les prenant en flagrant délit de contentement, en les suspectant de bien-être, vous contrevenez à une image qu’elles entretiennent en elles : que la vie est difficile ; qu’elle est difficile pour eux. Avec eux. Qu’elle ne leur fait pas de cadeau. Qu’ils sont à plaindre.

Ces gens tiennent au prestige du malheur comme si faire savoir qu’ils sont heureux pouvait attirer sur eux le mauvais sort. Et ils craignent leur bonheur comme si l’on allait leur en demander compte. Ils font, avec la personne qui leur affirme qu’ils ont bonne mine, comme avec l’huissier ou l’inspecteur fiscal à qui l’on doit absolument jouer la détresse et dissimuler son patrimoine.

Mais ce prestige a un prix. A minimiser ses joies pour réduire ses peines, on assure le rétrécissement de ses perspectives, de ses émotions, et finalement de son vécu. Cet état d’esprit finit par induire une vie où rien ne risque d’arriver.

Mutations esthétiques

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Dans le futur, le droit à la différence n’est plus un vain mot grâce aux possibilités combinées de la chirurgie et de la génétique.

Qui a dit qu’un corps c’était 1 jambe et 1 bras de chaque côté ? Les yeux au même niveau ? La même bête silhouette de bonhomme en fil de fer ? Open your mind !

Dans le futur, l’individualité et l’affirmation de soi passent par la personnalisation de son corps. Les chirurgiens esthétiques sont devenus de véritables artistes du corps humain et exercent, à l’aide de techniques maîtrisées, des mutations génétiques et chirurgicales selon la fantaisie du client.

Modifier son squelette, se faire ajouter une protubérance élégante, un lobe frontal bien galbé, avoir une main à quatre doigts qui soit aussi esthétiquement équilibrée que celle de Mickey, ou une peau translucide et du plumage naturel sur les avant-bras, c’est possible ! Et ce n’est pas l’apanage de quelques excités technoïdes : c’est une philosophie, un comportement général profondément inscrit dans la société occidentale. Désormais, c’est naturel : se construire, c’est construire sa personnalité, mais c’est aussi et surtout « construire l’identité de son corps », comme disent les psychologues du futur.

Si les mentalités ont su progresser, accepter la mutation, jouer avec leur corps et leur identité, c’est grâce à la convergence de différentes évolutions intellectuelles et sociales :

  • gender studies,
  • banalisation de la transsexualité,
  • possibilité pour les parents de choisir les caractéristiques génétiques de leur enfant avant naissance…

Ces tendances ont permis d’introduire l’idée qu’on peut ne pas naître dans le bon corps. Que son identité actuelle n’est pas forcément son identité essentielle et intime. Bientôt, au nom du droit de chacun à décider pour soi, on a pu contester le choix aléatoire de ses parents ou de la nature. En 2026, pour la 1ère fois, quelqu’un – le néerlandais Tim Troost – a gagné un procès contre ses parents qu’il accusait d’avoir « choisi d’avoir un garçon » alors que lui ressent qu’il est une femme.

A partir de là, on a pu contester toutes sortes « d’apparences imposées »  du type « au fond de moi je sens que je suis un ange, et un ange a des ailes dans le dos », ou « je n’ai jamais demandé à être humain : j’ai le caractère de la pieuvre, d’ailleurs je suis né l’année de la pieuvre, je me sens un être à tentacules et je vais m’en faire greffer »…

Ce sont là des exemples extrêmes comme on en trouve au Japon, où la mode est de se faire un « avatar » : une transformation du visage en un personnage manga ou fabuleux.


Les Inconnus n’avaient-ils pas raison quand ils chantaient
« Salut bande de tarés »…

En Europe, les opérations et mutations génétiques sont plus mineures, mais elles sont courantes et relèvent de la coquetterie ordinaire. Les seules restrictions vis-à-vis des mutations esthétiques concernent les enfants :

  • elles doivent se faire sur des gênes non transmissibles, afin qu’un enfant ne pâtisse pas des fantaisies de ses parents (non sans controverse, car certains mutants revendiquent le droit d’avoir des enfants qui leur ressemblent),
  • elles exigent que le corps ait terminé sa croissance. Les enfants sont donc contraints d’attendre. Pour patienter, ils se font tatouer.