Auteurs-fleuve

Certains grands auteurs, s’ils avaient vécu à l’ère du blog, n’auraient peut-être jamais écrit de roman. Plutôt que des romanciers, ce sont des « journaliers ».

Le talent d’un Proust, d’un Musil, d’un Céline, n’est pas de construire une histoire – avec un début, un développement, un pic dramatique et une fin – mais de coucher sur le papier des moments, des images, des idées, des considérations…

  • De Mort à crédit, l’on peut très bien retrancher certains épisodes (comme celui de l’Angleterre) sans qu’aucun remaniement ne soit nécessaire ni que le lecteur ne s’en aperçoive : le récit s’en porte tout aussi bien, la fin peut rester la même, l’œuvre garde tout son sel.
  • L’homme sans qualités ou la Recherche du temps perdu peuvent se prendre en cours, s’ouvrir à n’importe quel endroit, durer 100 pages de plus ou de moins… Leur intérêt ne réside pas dans l’histoire contée mais dans le délice et l’exactitude des moments. La lecture du livre entier n’apporte pas en soi de plaisir autre que celui qu’on savoure au cours de la lecture.

Ces auteurs-fleuve ne sont pas des romanciers stricto sensu. Qu’ont-ils au fond à exprimer ? Un style. « Seulement » un style. Un style tel qu’il peut souffrir l’absence de construction narrative. D’une certaine façon, ils ont travesti ce qu’ils avaient à dire – une succession de moments narrés – sous la forme du roman pour pouvoir en faire un livre. Parce que c’était le moyen qui était à leur disposition à cette époque.


Peut-on se risquer à dire, sans malice, que Céline aurait été encore meilleur blogueur que romancier ?

« Ne voyez en moi que l’homme que je suis sans rêver au-delà »

Léon Bloy à une femme qui lui faisait savoir par courrier toute l’admiration qu’elle avait pour lui et son oeuvre :

« Ne voyez en moi que l’homme que je suis sans rêver au-delà. Nous sommes tous des pauvres à la porte du tabernacle, et quels que puissent être nos dons, nous avons assez à faire d’avoir compassion les uns des autres sans perdre de temps à nous admirer mutuellement. »

Schpouf !

« Quatre fois »

Léon Bloy dans Journal II (1907-1917) :

« L’air est composé de 20 parties d’oxygène, gaz vital par excellence, et de 80 parties d’azote, gaz éminemment mortel. (…) L’oxygène le symbole du Bien, l’azote le symbole du Mal. Il y aura toujours quatre fois plus de méchants que de bons. (…) Nous payons un jour de bonheur par quatre jours d’angoisses et de soucis de toutes sortes. Il y a quatre fois plus de pauvres que de riches, c’est-à-dire qu’il faut les souffrances de quatre déshérités pour compenser la joie d’un repus… L’oxygène et l’azote, le Bien et le Mal, impossibles à dissocier ! Que d’enseignements au fond d’une éprouvette ! »