Vouloir sans vouloir

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Si la pensée qui vous vient à l’esprit n’est qu’une médiocre considération relevant de la psychologie de comptoir, vous pouvez toujours l’utiliser dans le débat et vous en tirer honorablement. Il suffit pour cela de faire précéder votre observation par le préambule « Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir…”  

La locution « sans vouloir » marche en d’autres situations : « Sans vouloir te commander… », « Sans vouloir être désobligeant… », « Sans vouloir faire de raccourci… » etc. Elle permet de faire impunément ce qu’on dit ne pas vouloir faire. La locution désamorce la faiblesse de son raisonnement ou l’inadéquation de son propos, par cette mécanique tout de même assez curieuse : « puisque je pointe moi-même mon défaut, mon adversaire ne pourra plus me le reprocher, et je peux ainsi être désobligeant ou con en toute conscience ».

C’est un peu du même ordre que lorsque vos voisins du dessus affichent un mot dans l’ascenseur pour prévenir qu’ils vont faire une fête et un bruit de tous les diables qui vous feront certainement passer une très mauvaise nuit, et ils en sont désolés : « Sans vouloir vous empêcher de dormir, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vous empêcher de dormir« . Puisqu’on dit qu’on vous emmerde, on peut le faire allègrement et sans plus de scrupule. Vous n’avez rien à y redire, puisque c’était écrit d’avance !

Shit or get off the pot !

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C’est une de ces expressions anglaises de redoutable efficacité, condensés évocateurs qui n’ont pas leur équivalent dans d’autres langues ou tout du moins en français. Shit or get off the pot, c’est-à-dire en quelque sorte : “Décide-toi !” ou encore “Ne reste pas là à tergiverser !”, avec un petit arrière-goût de “et arrête de m’emmerder” !

Je la tiens du film Clerks : l’histoire de deux jeunes employés qui tiennent l’un une épicerie, l’autre un vidéo store, et se rendent visite toutes les cinq minutes pour tromper leur ennui. Dante est le consciencieux qui tient malgré tout à être réglo dans son travail. Randal est le jean-foutre qui bâcle et s’applique à défaire son ami de toute illusion sur l’utilité de son job. Un jour que Dante gémit une fois de plus sur la pénibilité de sa vie, son compère excédé, au milieu d’une tirade, place ce “Shit or get off the pot !”.

C’est une expression consacrée mais je serais encore plus tenté de l’améliorer en “Shit AND get off the pot !” : “Vas-y, fais ta petite crotte, maudis le monde, et puis passe vite à autre chose !

Sans sous-titre

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Certaines imbécilités du Monde sont tellement criantes que leurs souteneurs n’osent même pas les traduire quand ils les importent en France. Ils craignent sans doute que cela rende définitivement visible la supercherie. Manspreading. Fake newsPaintball. Si l’on donnait un nom français à ces machins-là, on serait forcé de s’interroger sur leur signifiant, et les gens se sentiraient idiots d’y accorder de l’intérêt. Alors on leur conserve ce voile de mystère, d’abstraction : on les maintient en anglais et la foule peut jouer avec sereinement, sans se poser la question de leur sens.

Dans ce domaine, les fameuses fake news sont la plus belle réussite de l’année. Chacun pressentant, au fond, la fumisterie qui s’y cache, personne n’ose transcrire l’expression en français – l’anglicisme offrant un aspect inédit et menaçant à une réalité pourtant tristement banale et évidente : il circule parfois des informations infondées. Et donc, nous allons vraisemblablement légiférer contre les fake news. En réponse à l’ingérence russe dans les dernières élections américaines – ingérence dont aucune preuve matérielle n’a été faite à ce jour, si ce n’est par l’accusation répétée de tous les grands médias. Une fake news en sursis, en somme !

Poutine répond quelques bons mots au sujet de ces accusations dans plusieurs entretiens et conférences. On ne les trouve malheureusement pas en sous-titres français, tant la stratégie d’influence russe sur notre pays est sournoise ! De manière générale d’ailleurs, ces grandes conférences où le président russe parle devant la presse du monde entier sont très peu relayées. Les vues qu’il exprime ainsi que ses mains tendues seraient pourtant précieuses à partager à l’heure où l’on parle de 3ème guerre mondiale toutes les semaines. Il faut croire que l’on n’y tient pas et qu’on préfère s’en tenir à l’image du dictateur fou.

Mais revenons à nos moutons. Voici une règle précieuse à garder en tête : lorsqu’un phénomène surgi de nulle part déboule avec un nom anglais sans vouloir s’en départir, ne paniquez pas ! Une réalité qui ne trouve pas son nom dans votre langue, alors qu’hier encore vous n’en aviez jamais entendu parler, a toutes les chances d’être quelque chose qui n’existe pas.

Attends mais Meuf !

Dans les années 90, seul Eddy Murphy pouvait appeler quelqu’un « Mec ! ». Ou alors le mot était plutôt utilisé pour parler d’un sale mec. Aujourd’hui les choses ont changé et il est de bon ton de donner du « Mec ! » à ses amis, voire à celui qu’on connaît peu mais à qui on veut jouer la sympathie.

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« Mec ! » a son équivalent féminin : le fameux « Meuf ! », qu’il est à la mode de se lancer entre copines cool. Entendu tout à l’heure pour la énième fois (« Attends mais Meuf ! »), déclamé sur cette intonation très caractéristique que l’on entend à toutes les terrasses de café désormais, accompagné de cette moue caractéristique elle aussi, il m’a soudain sauté aux oreilles car cette fois il sonnait faux. Le ton et le geste étaient empruntés.

A l’époque où l’on se racontait des blagues (Toto, un Belge et un Américain, etc.), j’étais déjà très fasciné de comprendre comment une même blague pouvait se répéter, voyager, se retrouver d’une cour d’école à une autre aux quatre coins de la France… Pareillement, je suis fasciné par la façon dont ces tics de langage à la mode se dupliquent, se transmettent et se généralisent, s’incrustent et s’emparent d’un cerveau libre pour remplacer la langue spontanée.

Quel mécanisme a obligé cette fille, pour qui l’expression n’était pas naturelle, à l’employer malgré tout ? Le monde est plein de mystère.