« Les Devoirs du Monde »

« Ego non sum de hoc mundo ». Jésus n’était pas homme du monde, c’est lui-même qui l’a déclaré. Donc il y a des devoirs en-dehors de lui, qui se nomment les Devoirs du Monde. Il faut le savoir pour comprendre (…) le sourire du Bourgeois écoutant par exemple un sermon sur le mépris des richesses ou la pureté chrétienne. « J’aime mieux entendre ça que d’être sourd », semble-t-il dire avec bonhomie, en songeant à ses vrais devoirs qui sont de cracher à la face du Sauveur et de le crucifier, chaque jour, après une flagellation indicible.

Léon Bloy dans Exégèse des Lieux communs.

Le déshonneur perdu

Léon Bloy (encore lui !) cite dans son journal la réaction d’un paysan breton « fort étranger aux affaires », qui lui aurait confié :

« toutes les fois qu’on me propose de signer un papier, je réponds par un bon coup de poing. On ne peut pas m’outrager plus gravement ».

Dans un monde bien fait en effet, il n’y aurait rien à signer ni faire signer. On se contenterait de la parole donnée.

signer contrats

Le contrat et ses clauses, les procédures dont notre époque est friande, tuent d’une certaine manière la tractation d’homme à homme. La parole donnée. J’entends bien que les formalités sont utiles et doivent faciliter les choses en cas de litige, mais le fait est que leur existence rend automatiquement caduques la droiture et l’honnêteté naturelle.

Quand deux personnes bien intentionnées s’engagent l’une envers l’autre, l’obligatoire contrat vient mettre entre elles, de façon ridicule et insultante, un ensemble de précautions, de simagrées (attestations, signature d’attestation, contre-signature, convocation préalable, copie en deux exemplaires, accusé de réception…) qui insinuent à chaque étape que chacun est un potentiel abuseur dont il vaut mieux se prémunir. A l’ère de la société contractuelle, peu importe la façon dont on se comporte dans ses affaires, la seule chose qui compte est ce qui a été écrit et signé. Peu importe l’intégrité, ce qui compte est la situation sur le papier. Avez-vous affaire à un parfait gougnafier ? Reportez-vous donc au contrat : n’était-il pas précisé que…

Cette dépossession de la parole donnée, de l’engagement, nous mène petit à petit à cette époque où l’honneur est une valeur qui n’a absolument plus cours. L’honneur, au sens de la conduite irréprochable, de la décence morale. Preuve en est qu’il est devenu totalement impossible, aujourd’hui, de se déshonorer. Quelle que soit la façon dont on s’y prenne. Il n’est plus d’affaire de mœurs ou de honte publique qui puisse vous couler définitivement. Toute infamie peut être bue jusqu’à la lie et digérée. Une véritable traînée peut être portée aux nues. On peut s’être fait connaître en déambulant dans les coulisses télévisuelles en slip ou avec des plumes dans le cul, on n’en est pas moins respectable, on ne perd pas pour autant le privilège de livrer son avis sur les sujets importants.

Il est devenu impossible de se déshonorer, ni aux yeux des autres, ni à ses propres yeux. Le politicien qui a menti, volé, violé en place publique, n’est jamais irrémédiablement disqualifié. Le plus grand battage public ne vient pas à bout de la considération qu’il a de lui. Il peut toucher terre, se faire traîner dans la boue à travers toute la ville, s’avérer coupable des plus grands maux… Il ne meurt pas de honte, ne sort pas de la partie de lui-même. Pas tant que la prison ne l’y contraint pas. Au contraire il cherchera, encore tout merdeux, à revenir par la fenêtre. Il n’attend, pour reprendre le devant de la scène, que la levée de son interdiction judiciaire. De là, il pourra même se faire conférencier ou donner des leçons de décence malgré tout ce que l’on connaît de lui.

Il est fini le temps où au-delà d’un certain seuil de ridicule, de vilenie ou de malhonnêteté, l’honneur était trop gravement atteint et il fallait se retirer. Disparaître au sens propre ou figuré. Ou obtenir réparation. Il va sans dire qu’un rite comme le duel d’honneur est devenu tout à fait inaccessible à la compréhension. Là où auparavant, certaines situations ne pouvaient se démêler que par le suicide ou par le duel, on peut aujourd’hui revenir inlassablement au monde, faire son « come-back », qui que l’on soit et quelle que soit sa faute. Tout se supporte. La limite, la limite ultime, nous est donnée non plus par une décence que l’on ressent au fond de soi, mais par les lignes du code civil ou du contrat.

duel d'honneur

Le sang du Pauvre

Internet, le téléchargement, l’achat en ligne, les fluctuations de prix selon qu’on achète l’article à la dernière minute ou en avance, à un bout de la planète ou à l’autre… Tout cela, à terme, émousse la notion de la valeur des choses. Dans beaucoup de domaines aujourd’hui, un objet ou un service n’a plus de prix, plus de coût, sinon celui très arbitraire auquel on finit par le payer à un intermédiaire.

payer sncf

Plus largement, l’époque favorise un individu décomplexé, débarrassé du sentiment de dette, qui bénéficie de tout avec facilité, ignorant la somme de travail que nécessite chaque chose, inconscient de ce que signifie l’entretien, le sacrifice, qui se remplit de ce qui l’entoure sans que jamais ne l’effleure l’idée qu’à son tour il doit rendre, investir d’une façon ou d’une autre dans quelque chose d’autre que lui-même.

Il y a, chez Léon Bloy, un principe qui me semble potentiellement remède à ce penchant : le sang du Pauvre.

Le sang du Pauvre, c’est celui versé par un anonyme pour que vous puissiez prendre votre petit plaisir. Il s’agit de rester conscient, à tout instant, que la moindre parcelle du petit bonheur que l’on retire des choses coûte quelque chose à quelqu’un, au même moment, à un autre endroit du monde.

« La loi spirituelle, la voici : chaque fois qu’un homme jouit dans son corps ou dans son âme, il y a quelqu’un qui paie ».

Tout ce que l’on obtient de la vie, on l’obtient au détriment d’un « Pauvre » : un anonyme qui a payé de sa peau, en bas de chez nous ou à l’autre bout du monde. Ce peut être le petit Chinois qui a assemblé votre smartphone. Ou l’écrivain maudit qui paie de sa vie minable pour que vous ayez son livre entre les mains. Ce peut être l’enfant renversé par un chauffard, qui paye le plaisir de la vitesse, ou allez savoir, qui rachète l’âme d’un pécheur…

Le sang du Pauvre, c’est plus généralement la façon dont tourne le monde : notre bonheur tient à un équilibre, notre abondance au prix d’un poids que l’on fait peser sur la misère. Le bourgeois vit comme il vit parce qu’il y a des pauvres pour vivre comme ils vivent. L’Occident vit comme il vit parce qu’il y a d’autres pays pour vivre comme ils vivent. Tout est lié. Et lorsque vous souffrez, peut-être payez-vous également le bonheur de quelqu’un d’autre.

sang pauvre

Etre conscient de ce que l’on coûte au monde, de ce que l’on doit, conscient du travail nécessaire à la confection d’un objet, conscient de ce qui est mort et de ce qu’il a fallu tuer pour en arriver là… Etre conscient de la complexité qui se joue chaque jour pour qu’une journée se passe comme elle se passe… Cela sonne peut-être comme une morale de catéchèse, mais c’est un composant essentiel de la constitution d’un être humain, tout du moins d’un homme vivable.

La gratuité va de pair avec l’inconséquence. L’inconséquence avec la barbarie. Car la violence provient toujours de celui qui se sent légitime à la produire ; légitime, c’est-à-dire ignorant de ce que lui-même a provoqué en fait de violence préalable.

Je ne crois pas que l’on puisse véritablement acquérir quoi que ce soit sans en avoir payé le prix de la façon la plus charnelle. Il n’est pas d’enseignement significatif qui ne se paye d’un tant soit peu de larme, de sueur ou de sang. La vie l’exige. Il y a quelque chose au-delà de la compréhension intellectuelle, pour véritablement comprendre. On n’apprend et ne comprend réellement que ce que l’on a payé de son expérience et de son implication.

« Faire ses preuves »

« Si on me parle d’un homme dans les affaires ou simplement d’un écrivain quelque peu notoire ayant fait ses preuves, je me demande à moi-même si ce personnage qui m’est désigné a seulement prouvé sa propre existence. C’est cette preuve là qu’il me faut et pas une autre. Car je suis devenu extrêmement défiant depuis le jour où je me suis aperçu de l’inexistence absolue d’un très grand nombre d’individus qui semblaient situés dans l’espace et qu’il est impossible de classer parmi ceux qui ont une appréciable et suffisante raison d’être. (…) Les recensements ne signifient rien. On ne saura jamais combien est infime le nombre réel d’habitants de notre globe. »

Léon Bloy dans Exégèse des lieux communs.

« Le pire est de n’avoir pas accompli le bien qu’on pouvait »

Léon Bloy dans dans Journal II (1907-1917) :

« Le peu que j’ai, Dieu me l’a donné et quel usage en ai-je fait ? Le pire mal n’est pas de commettre des crimes mais de n’avoir pas accompli le bien qu’on pouvait. Dieu m’avait donné l’instinct de l’absolu – don extrêmement rare et torturant qui implique l’appétit constant et furieux de ce qui n’existe pas sur la terre. Je pouvais devenir un saint, je suis devenu un homme de lettres ! Ces pages qu’on veut admirer, si on savait qu’elles ne sont que le résidu d’un don surnaturel que j’ai gâché odieusement et dont il me sera demandé un compte redoutable ! Je n’ai pas fait ce que Dieu voulait de moi, c’est certain. Et me voici à 68 ans, n’ayant dans les mains que du papier ! »

« Ne voyez en moi que l’homme que je suis sans rêver au-delà »

Léon Bloy à une femme qui lui faisait savoir par courrier toute l’admiration qu’elle avait pour lui et son oeuvre :

« Ne voyez en moi que l’homme que je suis sans rêver au-delà. Nous sommes tous des pauvres à la porte du tabernacle, et quels que puissent être nos dons, nous avons assez à faire d’avoir compassion les uns des autres sans perdre de temps à nous admirer mutuellement. »

Schpouf !

« Quatre fois »

Léon Bloy dans Journal II (1907-1917) :

« L’air est composé de 20 parties d’oxygène, gaz vital par excellence, et de 80 parties d’azote, gaz éminemment mortel. (…) L’oxygène le symbole du Bien, l’azote le symbole du Mal. Il y aura toujours quatre fois plus de méchants que de bons. (…) Nous payons un jour de bonheur par quatre jours d’angoisses et de soucis de toutes sortes. Il y a quatre fois plus de pauvres que de riches, c’est-à-dire qu’il faut les souffrances de quatre déshérités pour compenser la joie d’un repus… L’oxygène et l’azote, le Bien et le Mal, impossibles à dissocier ! Que d’enseignements au fond d’une éprouvette ! »