Armée de réserve

Young man presenting his ideas to his business teamManque un Chinois

On s’imagine les grandes écoles de commerce françaises comme les arcanes de la formation des fils de capitaines d’industrie, aisés, où l’on fume le cigare dans des fauteuils en cuir capitonné en découvrant les mystères de la finance mondiale… mais socialement elles ressemblent plutôt à un cursus médiocre de gestion auquel les classes moyennes inscriraient leur rejeton lorsqu’elles ont trop d’argent pour l’université.

Je suspecte le prestige autour des grandes écoles d’être une chose organisée, un subterfuge, une manigance des grandes entreprises insipides pour s’assurer une armée de réserve suffisante, des volontaires en nombre afin que soient pourvus ces milliers de postes administratifs, remplies ces tours translucides et occupés ces dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux ergonomiques… Les « grandes écoles » sont des usines à recrutement pour les boîtes non humaines, ce type d’entreprises qui sans cela, sans un peu de mise en scène, n’auraient aucun autre attrait qui fasse venir un employé vers elles.

Employeur-employé : la fin du sketch

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Dans le futur, les gens n’ont plus de métier et ça tombe bien car les entreprises n’offrent plus de carrière non plus ! Les grandes et moyennes entreprises ont enfin compris qu’elles s’attachaient un boulet au pied à promettre à leurs employés des parcours, à prendre sur elles la progression de leurs effectifs, à construire et entretenir une « culture d’entreprise »…

Dans le passé, ces politiques de recrutement et de fidélisation avaient eu pour effet d’insinuer dans la tête des gens que quelque chose les reliait à l’entreprise : les employés avaient placé quelque chose d’affectif dans leur état de salarié, ils s’étaient mis en tête qu’ils « faisaient partie d’une boîte », que « leur » entreprise leur devait quelque chose, au-delà du salaire…

Le problème survenait évidemment lorsqu’il fallait se séparer de ces braves gens, et il se chiffre en milliards de pertes : grèves, séquestrations, délabrement de matériel… Indemnités de licenciement, plans de reclassement, formation et suivi psychologique…

Il aura fallu du temps et de l’argent pour se débarrasser de ces fiottes et leur faire sortir cela du crâne. Il en aura coûté de détricoter tout ce qu’il avait déjà coûté de tricoter : les conneries d’ingénierie sociale et de « marketing RH », soigner sa « marque employeur », « fédérer autour d’un projet et de valeurs communes »… Branlettes de sociologues et de cabinets de conseil ! Dans le futur, le salariat et l’appartenance à une entreprise sont désuets. Ils ne correspondent plus à la réalité du monde du travail.

  • Les travailleurs ont assimilé, à la longue, à force de se faire cracher leurs contrats et leurs salaires à la gueule, qu’il convenait de se désimpliquer de l’entreprise. Une génération transitoire a commencé par assumer de ne plus attendre grand-chose de son employeur et de vivre d’une activité salariée dépourvue de sens. Les gens pointent, abattent la quantité de travail demandée pour le tarif horaire négocié individuellement, et rentrent chez eux. Les termes « carrière », « promotion », « pot de départ », « collègue », n’ont plus cours.
  • Les entreprises ont réalisé qu’elles n’avaient pas non plus besoin de tant de monde. Des travailleurs oui, mais des employés ? Robots et intelligences artificielles remplissent de nombreux emplois à l’usine comme au bureau. Télé-travail ou wii-travail évitent de loger, nourrir et soigner ses travailleurs : ceux-ci peuvent rester à domicile. En fait d’employés, une entreprise n’a besoin de fidéliser, sur le moyen et long terme, qu’un faible nombre de personnes : noyau de managers qui coordonne et motive un cercle plus large de mini-managers. Mini-managers qui font effectuer la besogne à une armée de travailleurs indépendants. Travailleurs qui ne font pas partie de l’entreprise : « free-lances », travailleurs-putes, mercenaires « auto-entrepreneurs » comme on dit, facturés au contrat, au pro rata du travail abattu.

Ainsi, dans le futur, personne ne demande d’être heureux ou épanoui dans son travail. Personne ne demande non plus d’être performant, pro-actif, ou ambitieux. En réalité, rares sont les gens qui ont un métier à proprement parler. Le quidam moyen combine plusieurs activités plus ou moins professionnelles, plus ou moins rémunérées… Le travail qu’il fait pour l’entreprise est souvent un morceau de travail qu’on lui sous-traite et dont il ne comprend pas (ne cherche pas à comprendre) la finalité. Il vit aussi bien de ces contrats temporaires, que des objets qu’il vend sur e-bay, des revenus publicitaires de son site internet ou de sa participation à de petits jeux de télé-réalité humiliants…

L’entreprise dispose d’un annuaire géant de travailleurs indépendants, qu’elle mobilise sur la plus ou moins longue durée de ses projets. Elle n’entend plus parler de droits, de revendications, de conventions collectives, et réalise de grandes économies sur le coût du travail et les charges sociales. Le quidam, lui, trouve cette souplesse et cette flexibilité bien pratiques, très en phase avec son nouveau mode de vie.

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