Réhabilitation du préjugé

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Les préjugés sont régulièrement victimes de préjugés fort injustes : ils passent pour nécessairement faux, stupides, aberrants, on estime qu’ils sont automatiquement une superstition imbécile, une affirmation infondée, une erreur fondamentale ancrée dans l’esprit de l’idiot, venue d’on ne sait où et solidement accrochée. 

Pourtant, un préjugé n’est jamais complètement fantaisiste : il est toujours hérité d’une certaine expérience, vécue ou transmise – expérience que le préjugé extrapole sans doute à tort, mais qui est bien réelle initialement. Si l’on pense par exemple que les chats sont égoïstes, c’est qu’on a pu le constater, plus souvent qu’on a rencontré de chats altruistes. Ce qui ne veut pas dire que ces derniers n’existent pas, eux non plus.  

Les préjugés traversent les âges, et je crois même que certains peuvent être le vestige d’un réflexe face à une réalité aujourd’hui disparue, mais qui a pu exister durant des millénaires dans le passé.  

Prenons l’exemple du préjugé qui frappe l’étranger : celui arrivé hier en ville, celui dont on ne sait rien et dont on se demande ce qu’il vient faire, celui dont on suppute qu’il mijote quelque chose ou qu’on suspecte d’être l’auteur du vol de ce matin…  Dans le monde d’aujourd’hui, où l’on est tous assez nomades, où l’on déménage plusieurs fois dans une vie, où l’étranger est souvent le voyageur, le touriste, le nouveau voisin, l’automobiliste qui fait étape… cette méfiance paraît injuste, méprisable si l’on considère au contraire l’étranger comme une occasion de rencontre, de nouveauté, de découverte… Et pourtant, pendant des millénaires, l’étranger fut quelqu’un à craindre effectivement : dans le monde où l’on ne voyage pas ou très peu – pas sans raison sérieuse comme celle de fuir une réputation déshonorante, dans le monde où l’on appartient à une communauté restreinte où chacun se connaît et ne survit que par sa relation à ce cercle immédiat, dans le monde où une nouvelle rencontre au détour d’un chemin peut finir en coup de surin… il est évident que l’étranger est d’abord un oiseau de mauvaise augure, synonyme de risque ou d’emmerdes, avant qu’il puisse convaincre de son intention inoffensive. 

Ce type de réalités, disparues aujourd‘hui mais qui furent valables durant des millénaires et sous de nombreuses latitudes, laissent-elles sans doute des traces dans le cerveau reptilien. Le préjugé, dans certains cas, serait alors la marque de ce passé, le vestige d’un enseignement durement acquis, d’une sagesse ancienne aujourd’hui caduque, que l’humain conserve au cas où, sous cette forme dormante et atrophiée.   

Tout comme nous conservons l’appendice caudal de notre passé de singe, le préjugé est peut-être le résidu d’une expérience de la vie primaire, aujourd’hui oubliée mais qui un jour fut cruciale pour la survie. 

Disposition au spectacle

Les disposés au spectacle, ce sont ces gens qui accueillent tout ce qui veut bien les distraire avec une bienveillance égale. Ils ont un a priori positif sur tout ce qui se présente de culturel, fictionnel ou distrayant. Ils ouvrent grand la bouche à tout ce qu’on veut bien mettre à leur portée.

Les disposés au spectacle sont « clients », comme on dit. « Preneurs ». Oui, ce sont typiquement des gens preneurs. Mais ne vous y trompez pas : ils ont leur capacité de jugement. Le goût et l’éducation nécessaires. Le sens critique et le discernement qu’il faut. Ils sont tout à fait aptes à choisir. Et pour faire le choix le plus fin, ils disposent de toutes les ressources :

  • leur carte UGC pour voir tout, tout le temps,
  • leur magazine culturel pour se forger un avis sur tout,
  • l’équipement hi-fi de pointe pour voir, écouter, jouer, télé-chaîne-DVD-console-projecteur, tout cela relié entre eux,
  • la crème de l’art et de la littérature dans leurs étagères, les musts du cinéma, du jazz, du classique, du rock…

Les disposés au spectacle sont aptes à choisir, mais après coup. Avant d’avaler ou de recracher ce qu’on leur a mis dans la bouche, il leur importe de goûter.

Ils goûtent et apprécient tout, ce sont d’incorrigibles curieux. Tout est digne d’intérêt pour peu qu’on se donne la peine. Il faut laisser la chance aux choses, leur offrir sa curiosité. Ce sont des goûte-à-tout. Ils vont voir cette exposition de cubes en plastique parce que « ça peut être rigolo ». Leur collection « Claude Sautet » côtoie la comédie musicale Grease. Le Stendhal en Pléiade fait face au dernier Samuel Benchetrit. Sur une île déserte, ils emporteraient un disque de Led Zep ou La princesse Mononoké… Ils dissertent avec le même sérieux de la Recherche du Temps Perdu et du dernier Spiderman. Car les disposés au spectacle sont allés voir Spiderman et en ont pensé quelque chose. Ils ont jugé de sa teneur philosophique et psychologique.

Les disposés au spectacle goûtent au meilleur comme au pire et savent même mêler les plaisirs en se concoctant des cocktails inédits, comme :

  • goûter le meilleur dans le pire : regarder un grand film, mais en streaming dégueu, sur un écran réduit, dans un compartiment de TER,
  • goûter le pire dans le meilleur : écouter la lie de la variété musicale, mais dans un casque de haute qualité, qui restitue les conditions audio optimales. Ecouter le tout bon et écouter aussi la merde, parmi les heures de musique téléchargée sur son lecteur mp3.

Boulimie culturelle. Boulimie fictionnelle. Regardez-vous, regardez autour. Faites le compte du temps passé dans la réalité et du temps passé devant une fiction. Passez-vous la majeure partie de votre temps libre dans un rêve ?

Regardez un peu en arrière : pensez-vous que votre grand-père, arrivé à 35 ans, s’achetait des bandes dessinées ? Partageait sa passion pour une série télé ? Attendait en trépignant le dernier volet d’une trilogie fantastique ? Non. Quand il allait au cinéma, votre grand-père n’allait pas voir un film, il allait au cinéma, comme on irait au théâtre de marionnettes. Se délasser. Quand il allait au musée, ce n’était pas pour se confronter au mystère hermétique d’une œuvre farfelue, mais pour suspendre un instant le quotidien et profiter du beau. La culture, le loisir : une courte parenthèse qu’il s’accordait avant de repartir du bon pied. Le temps d’une fiction, se distraire. Se soustraire.

Et vous, pour qui le loisir et la culture sont devenus affaire de sérieux ? Vous pour qui ils sont devenus la vie elle-même tandis que la réalité est devenue l’intermède, le moyen en vue du but : se payer une tranche de fiction… de quoi cherchez-vous à vous distraire ? De quoi cherchez-vous à vous soustraire ?

***

 Nous qui n’aimons pas nous en faire conter, nous sommes mal disposés vis-à-vis du spectacle. Nous adoptons une méfiance a priori envers tout ce qui se présente comme artistique ou fictionnel. Nous regardons tout ce qui a été concocté pour nous avec la plus grande circonspection.

Toute nouvelle production est accueillie comme fâcheuse, suspecte, nous la recevons comme le garagiste ou le serrurier venu nous détrousser. « Que nous veut-il ? », voilà la question que nous nous posons systématiquement devant le dernier film ou le dernier roman. « Quelle nécessité y avait-il à faire ça ? ». Car il faut bien qu’il y ait eu nécessité : il n’est absolument pas naturel de vouloir berner les autres, de vouloir leur conter une histoire fictive. Il n’est absolument pas naturel de vouloir se faire berner : de jouer le jeu du spectateur et de se faire abuser de gré par une fiction. Nous sommes entre adultes. Il n’est pas naturel de vouloir jouer la comédie. Le métier d’acteur, pour nous qui sommes mal disposés au spectacle, n’est pas le plus beau métier du monde mais quelque chose de profondément suspicieux. Une velléité que nous appréhendons comme grotesque et puérile a priori. D’emblée, l’acteur nous paraît ridicule, parce qu’il est ridicule de vouloir jouer la comédie devant le monde entier, de faire semblant devant un public qui sait qu’on fait semblant.

Maintenant qu’il s’est mis à jouer, il va devoir nous montrer la nécessité qu’il y avait à le faire. Nous montrer qu’il a eu raison de ne pas s’abstenir, que cette histoire revêt un caractère essentiel en liaison directe avec la réalité de nos vies. Car oui, c’est toujours ainsi : malgré nous, que nous tombons dans le piège d’un livre, d’un film, d’une musique… C’est toujours à revers que nous nous laissons prendre et que celui-ci fonctionne. Parce que l’œuvre sur laquelle se portait notre suspicion s’avère indispensable et nécessaire, parce qu’elle est neuve et apporte véritablement quelque chose.