Les hommes viennent de Mars, les femmes sont d’ici

Ce qui empêche les hommes de se mettre complètement sur un pied d’égalité avec les femmes, c’est cette intuition qu’ils n’ont pas été invités sur Terre au même titre qu’elles, ni n’y sont logés à la même enseigne. Au départ, la donne n’était pas la même.

Ainsi l’homme se perçoit : un être nu, vulnérable, dépourvu, qu’on a projeté dans la nature hostile, abandonné, à la merci de tout, et dont l’éternel destin est de lutter tant bien que mal contre ce monde hérissé.

A ses yeux, le sort de la femme est bien différent : elle, fait partie de la Nature. Leur connivence est évidente : elle est de mèche avec la Terre. Comment ne pas nourrir cette suspicion ? Comment ne pas voir, quoi qu’elle en dise, qu’elle est du même bois que tous les autres éléments terrestres : comme eux, elle donne la vie, elle a ses saisons, ses racines, son instinct, elle sent le monde, elle entretient une complicité avec lui… Et il faudrait encore l’inclure dans notre cercle de solidarité ?

Imaginez seulement le premier homme : né aux côtés de sa sœur, ils ont vécu joies et détresses au diapason, quand est soudain venu le jour où… en fait, elle mettait au monde, tout comme la terre et les champs. En fait, elle était connectée à la Nature, elle en connaissait les trucs… Trahison !

Dès lors, l’homme a bien voulu descendre de tous les singes qu’on veut, mais pas de la même branche que son homologue féminin. Bien vite il a dû se sentir plus d’affinité avec n’importe quel animal, et a renvoyé la femme à son ascendance florale, végétale, vénéneuse !

C’est du fait de cette illusion, je crois, que l’homme cherche à « dominer » la femme : il s’en distancie, s’en méfie, s’en moque, s’en empare… non pas à titre particulier, mais au titre de sa volonté générale de maîtriser le monde dans son ensemble : la femme est pour lui un aspect parmi d’autres de cette nature à dominer.

« Homme perdu »

« Où suis-je ? Dans un canyon glacé situé près de la frontière, où à la lueur du feu l’herbe est toute marbrée de plaques de neige, la main posée contre les battements du cœur de Rose.

Je regarde les plus belles ombres que j’ai vues depuis des années papillonner avec la force des flammes qui montent du mesquite et du micocoulier. En haut du canyon, la lumière éclabousse les rochers comme du lait.

Je suis un homme perdu de soixante-quatre ans, recroquevillé sur le sol contre son chien et qui lève les yeux vers Orion dont les étoiles dans l’air limpide scintillent, vivaces et incompréhensibles. »

Jim Harrison dans En marge.