Temps libre

Si l’on convient que chaque homme passe sa vie à courir après une chose, je dois admettre que la mienne consiste à poursuivre le temps libre. Mon principal souci et l’essentiel de mes efforts sont orientés vers cela : dégager du temps, avoir « du temps pour moi »…

Une obsession qui pourrait paraître naturelle et commune, mais qui s’observe rarement dans les faits. Car il s’agit de temps libre et non de temps pour lire, écouter de la musique, regarder une série, aller à une exposition… Autour de moi, il me semble plutôt voir des gens qui, alors qu’ils s’apprêtaient à passer 1 ou 2 heures vides, s’estiment soulagés et tirés d’affaire lorsqu’un ami les appelle pour proposer quelque chose. Il me semble voir des gens effrayés à l’idée de passer un week-end inoccupés. Il me semble même que certains mènent par tous les moyens une guerre sans merci à ce que j’appelle le temps libre :

Les soi-disant amis du temps soi-disant libre

Ma malédiction à moi est d’être avide d’heures creuses, de temps à passer seul et sans obligation. Mon malheur est d’avoir en tête en permanence un sablier qui s’écoule. Sensation que ce que je suis en train de faire se fait au détriment d’un supposé « temps libre ». Mon souci au quotidien est d’éloigner égoïstement les impératifs, d’éliminer les obligations, de limiter les déplacements, de liquider les impondérables qui se déposent continuellement entre moi et les plages de temps libre. Chaque demi-journée est vécue comme une de gâchée, consacrée au travail pour autrui, exécutée en scrutant l’heure du prochain wagon de temps libre.

De tout temps, je mène cette quête tout à fait absurde et ridicule du temps libre. Le « temps libre » comme seule ambition, seul horizon, seule adrénaline… Ma tragédie est d’être constamment incapable, une fois ce temps obtenu, d’en faire quelque chose.

Du moins d’en faire ce que je voulais.

Jim Harrison, dans son autobio En marge, dit quelque chose de proche lorsqu’il parle de la petite maison-refuge isolée dans laquelle il a pris l’habitude d’aller souffler.

« J’ai cru pendant des années que ce chalet me permettait de me remettre de mes batailles avec le « monde réel » et de m’y préparer. En réalité, il me préparait seulement à passer davantage de temps dans ce même chalet ».

Talon d’Achille

Au-delà de 40, 50 ans, le visage n’est jamais plus véritablement au repos. Lorsqu’il est « au repos », que la personne regarde distraitement dans le vide, le visage conserve en réalité une tension : une grimace figée de terreur, de malice ou de mécontentement… Toute sa vie d’adulte, le visage a tendu vers cette grimace pour finalement s’y figer définitivement. Il a pris le pli.

Peut-être ces personnes ont-elles fait cette grimace de plus en plus souvent ? Peut-être ont-elles lutté contre cette grimace ? Mais en tout cas la voilà installée et gravée. Le but, dans la vie, c’est peut-être de refuser cette grimace le plus longtemps possible, repousser le plus loin possible le moment où elle prend la place de notre visage.

Deviner quelle grimace va imprimer sur nous le cours de la vie. Déceler suffisament tôt chez soi la maladie qui nous sera fatale. Quelle marotte, quel penchant, quelle inclination ne guérira pas, quel vice de caractère nous accompagnera jusqu’à la folie puis la mort. S’asseoir à ses côtés et voir paisiblement la mort venir…

Psychanalyse

Obsession qui persiste à chercher ce que l’homme peut avoir au fond des entrailles, juste en-dessous du cœur.

Il est intéressant de marcher une fois dans la merde pour en connaître l’odeur. Il est maladif de passer sa vie à la dépiauter avec les doigts.