« Ni dans le besoin ni dans le malheur »

« L’amitié ne s’ébauche ni dans le besoin, ni dans le malheur (…). Si le malheur et le besoin ont pu constituer ou susciter l’amitié entre les gens, cela veut tout simplement dire qu’il ne s’agissait ni d’un besoin extrême ni d’un grand malheur.
Un chagrin n’est pas vraiment aigu ni profond si on peut le partager avec des amis. »

Varlam Chalamov dans Les récits de la Kolyma.

Les web’s worst pages

Edwood & la Web’s Worst Page font partie de mes toutes premières heures perdues sur le web, à lire des bêtises, à lire un vivant, anonyme, sans visage, pendant les soirs et les nuits. Premières heures perdues sur le web à ressentir ce qui pourrait s’apparenter à une fraternité d’esprit, l’impression d’une familiarité, avec un inconnu d’autant plus familier qu’il n’a pas les moyens de nous détromper, ni nous de le contredire.

C’était après tout le charme de ce premier âge du net : la non-réciprocité de la communication. Un point zéro. Seul face à l’écran. On tombait chez quelqu’un, on le lisait à son insu. On partait, ou bien on revenait. Régulièrement. Les web’s worst pages, ces ancêtres des blogs, chez qui on revenait ; pas parce qu’on avait reçu une notification, un tweet ou un e-mail, mais parce qu’on y repensait, parce qu’on n’était pas venus depuis longtemps, voir s’il y avait du nouveau.

C’est un silence et une expérience qu’on ne connaît évidemment plus à l’heure des blogs et des réseaux sociaux, où chacun a son profil et son nom, où directement on accède aux coulisses, on a la possibilité d’invectiver l’auteur, de le tutoyer, de le sommer de préciser ce qu’il a voulu dire…  Non que l’interactivité et la réciprocité n’aient pas leurs qualités, mais ce silence de la web’s worst page, la lecture de pages anonymes et « statiques », était quelque chose, une expérience encore différente de celle qui consiste à lire un livre. Ce sont ces pages qui m’ont initialement donné envie d’écrire, de bloguer, plus que ce que l’expression sur internet représente aujourd’hui.

Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que je suis retourné pour la première fois depuis très longtemps sur la web’s worst page et que j’ai touché de nouveau du doigt ce plaisir particulier et caduque. Parce que son dernier article où il dit qu’il ne parlera plus semble évoquer un peu tout ça. Parce que c’est tellement associé à mes premières navigations que j’ai l’impression que tout internaute sait nécessairement de quoi je parleParce que pour une fois, j’avais envie de faire du hors-sujet, de digresser, de jouer à Edwood vous parle

Les couples étrangers

Parfois, on a dans ses connaissances un de ces couples d’un genre un peu particulier, bizarres, où les deux tourtereaux, bien qu’ils soient ensemble, ne semblent pas être vraiment ensemble. Comme s’ils restaient étrangers l’un à l’autre malgré tout.

Ils nous disent qu’ils sont ensemble et nous les voyons effectivement chuchoter, se donner la main, se donner des baisers… mais de fait, ils n’ont pas l’air d’avoir quelque chose à se dire ou à partager. Au lieu de complicité, c’est une sorte de bonheur sage et affiché qui transparaît, une sorte de trêve, mais on n’arrive pas à leur imaginer des moments essentiels et riches. On ne visualise pas ce qu’ils peuvent avoir à se dire ou ce qu’ils peuvent faire ensemble, lorsqu’ils sont seuls.

Leurs baisers et leurs regards sont froids. D’aussi loin qu’on les connaisse ensemble, ils font pourtant penser à un couple neuf de la veille, avec la gêne que cela implique entre eux : ils ont gardé une sorte de précaution l’un vis-à-vis de l’autre, ils semblent encore et toujours être dans leur phase de test et de reconnaissance, pas prêts à parier qu’on les reverra ensemble au prochain dîner…

A vrai dire, ils donnent à penser qu’ils ne sont ensemble que pour les autres, comme s’ils s’y sentaient obligés parce qu’ils croient que c’est comme ça que ce doit être. Leur attitude rappelle un peu celle de l’ado qui « ramène » sa première copine pour la montrer aux copains.

J’espère à ce stade que le lecteur s’est déjà dit « mais oui, je vois bien, c’est comme pour Paulo et Véronique ! », parce que j’ai du mal à saisir et définir complètement ce qui cloche entre eux… Si je relève les traits communs parmi les spécimens observés :

  • Elle : elle est plutôt du genre discret et effacé. Plutôt un peu glacée. On ne sait pas bien si elle l’admire ou s’il lui fait peur.
  • Lui : pas tout à fait à l’aise avec lui-même. Bien qu’il le cache. Tentant de rattraper le pas de ce personnage-idéal qu’il projette devant lui et devant les autres : cet idéal personnel qu’il aimerait être mais qu’il n’est pas encore tout à fait. Il se targue d’avoir beaucoup d’humour mais alors pourquoi a-t-il choisi de vivre avec quelqu’un qui en est absolument dénué…

L’un comme l’autre, on croit sentir qu’ils ont choisi leur compagnon de vie non pas pour la personne qu’il est mais pour le type qu’il ou elle incarne : l’aimé(e) ne leur sert pas à être en osmose ou à trouver leur épanouissement intime, mais à rendre plus réelle l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, à confirmer aux yeux du monde qu’ils sont cet idéal personnel après lequel ils courent. « Je suis un type avec de l’assurance, regardez : je sors avec Docile ». « Je suis un dandy esthète, regardez : je sors avec une étudiante en histoire de l’art ». « Je suis une fille délurée, regardez : mon mec est un boute-en-train ». Etc.

En vérité, ils me procurent toujours une grande tristesse, ces couples étrangers. Ils sont tristes à voir, comme deux coquilles vides, deux masques qui s’observent, sont en relation sans jamais se connaître ni savoir qui ils sont. Tristes, non pas qu’il leur reste à « trouver la bonne personne », concept auquel je ne crois guère, mais ils sont logiquement condamnés à passer le plus clair de leur vie avec un inconnu, ce qui n’est pas vivable.

Je les imagine avoir des moments de saturation où ils n’en peuvent plus de la promiscuité avec l’Autre. Je les imagine être parfois saisis d’une pulsion, d’un besoin d’air aussi soudain qu’impétueux qui ne tolère plus de délai… Ou bien qu’au moment où ils ont besoin d’un véritable cœur confident, ils n’ont comme seule possibilité que d’aller se cacher au fond de l’appartement, pleurer en secret en attendant que ça passe… Je les imagine rentrer chez eux après la soirée où ils se sont montrés à leurs amis, épuisés d’avoir fait bonne figure, tomber le masque, poser la montre sur la table de nuit et se coucher dos à dos sans un mot, soupirant déjà à l’idée de se réveiller dans quelques heures dans le lit d’un autre…

Bien sûr, ce n’est certainement pas le cas. Bien sûr, au moment même où j’imagine cela, ils sont peut-être en train de faire l’amour fougueusement et très passionnément ! Mais c’est simplement l’impression qu’ils me donnent.