Les hommes viennent de Mars, les femmes sont d’ici

Ce qui empêche les hommes de se mettre complètement sur un pied d’égalité avec les femmes, c’est cette intuition qu’ils n’ont pas été invités sur Terre au même titre qu’elles, ni n’y sont logés à la même enseigne. Au départ, la donne n’était pas la même.

Ainsi l’homme se perçoit : un être nu, vulnérable, dépourvu, qu’on a projeté dans la nature hostile, abandonné, à la merci de tout, et dont l’éternel destin est de lutter tant bien que mal contre ce monde hérissé.

A ses yeux, le sort de la femme est bien différent : elle, fait partie de la Nature. Leur connivence est évidente : elle est de mèche avec la Terre. Comment ne pas nourrir cette suspicion ? Comment ne pas voir, quoi qu’elle en dise, qu’elle est du même bois que tous les autres éléments terrestres : comme eux, elle donne la vie, elle a ses saisons, ses racines, son instinct, elle sent le monde, elle entretient une complicité avec lui… Et il faudrait encore l’inclure dans notre cercle de solidarité ?

Imaginez seulement le premier homme : né aux côtés de sa sœur, ils ont vécu joies et détresses au diapason, quand est soudain venu le jour où… en fait, elle mettait au monde, tout comme la terre et les champs. En fait, elle était connectée à la Nature, elle en connaissait les trucs… Trahison !

Dès lors, l’homme a bien voulu descendre de tous les singes qu’on veut, mais pas de la même branche que son homologue féminin. Bien vite il a dû se sentir plus d’affinité avec n’importe quel animal, et a renvoyé la femme à son ascendance florale, végétale, vénéneuse !

C’est du fait de cette illusion, je crois, que l’homme cherche à « dominer » la femme : il s’en distancie, s’en méfie, s’en moque, s’en empare… non pas à titre particulier, mais au titre de sa volonté générale de maîtriser le monde dans son ensemble : la femme est pour lui un aspect parmi d’autres de cette nature à dominer.

Paradis perdu

C’est sûr, le monde – le monde extérieur, le monde de la réalité, celui qui nous entoure – est mystérieux. Pourquoi ces choses, pourquoi le monde, cela nous pose beaucoup de questions. Mais voilà : tout cela est bel et bien là et il faut faire avec ; bon an mal an, on admet que ce monde existe de nécessité, même si on ne l’a pas encore totalement compris.

Mais pourquoi le monde intérieur, à l’intérieur de notre tête ? Pourquoi lui est-il là ? Quelle est son utilité et sa légitimité ? Quelle est sa réalité ? Pourquoi cet embarras, pourquoi ces pensées qui n’ont souvent aucune concrétisation, si ce n’est celle de finir par nous rendre malheureux ? 

Il était un temps où il n’y avait pas de monde intérieur. L’homme n’avait qu’un seul type de pensées : celles par lesquelles il accomplissait ses actions. Ces pensées ne s’imprimaient guère, elles disparaissaient aussitôt achevée l’action qu’elles commandaient. Puis un jour il y a eu la prévision, la mémoire, les souvenirs, la réflexion… Un jour s’est engouffrée  la conscience. L’homme n’a plus pu s’empêcher d’avoir un jugement, une opinion sur ce qu’il était en train de faire. L’homme s’est éloigné dans un recul sur lui-même. En même temps qu’il faisait, il s’est mis à penser à ce qu’il était en train de faire. A pourquoi et comment il le faisait… Puis à ce qu’il ne faisait pas. A ce qu’il aurait aimé faire, à ce qu’il aurait aimé n’avoir pas fait… Le monde intérieur s’est gonflé comme un lac, avec ses rêves, ses remords, sa culpabilité, son ennui… Avec ses idéaux, sa soif de justice et ses désirs de vengeance…

C’est comme cela qu’on pourrait comprendre la Genèse et le mythe du Paradis perdu dans la Bible. Cette « chute », ce moment où l’homme a rompu avec son état d’innocence. Où se sont infiltrés la conscience et tout le tralala. Ce moment où la vie s’est « décollée », est passée sous l’espionnage d’un œil supplémentaire sur soi-même. Le moment où la vie innocente, au 1er degré, est devenue tout bonnement impossible. Et ce de façon irréversible.

Voilà quel genre « d’arbre de la connaissance » il ne fallait pas toucher !