La cosmogonie jivaro

« Dans la cosmogonie jivaro, toutes les créatures vivantes – humaines, animales, végétales – possèdent un esprit similaire. Les détails de leur vie intellectuelle et sentimentale sont déterminés par leurs spécificités corporelles. Un toucan, parce qu’il a un corps de toucan, perçoit un monde de toucan et développe donc des pensées et des désirs bien différents de ceux d’un pied de manioc ou d’un humain.

En étirant un peu l’idée, (…) chaque humain perçoit le monde au prisme de ses connaissances et de ses facultés. Certaines sont communes à l’espèce humaine, d’autres sont partagées par les membres d’une même culture, d’autres enfin sont personnelles. (…) Les connaissances et les facultés de chacun sont des outils permettant de composer un monde. Or, de même que les toucans et les pieds de manioc ont l’illusion de percevoir le monde objectivement – alors qu’ils perçoivent un monde de toucan et un monde de manioc – (…) nous pensons voir le monde tel qu’il est. Une conversation avec un ami à propos d’un film par exemple, donne souvent le sentiment vertigineux qu’un abysse vient de s’ouvrir entre nos deux mondes ; ou plutôt entre le vrai monde, que nous habitons, et le monde ésotérique où vit notre ami et où les films semblent étrangement déformés. »

Alessandro Pignocchi dans Petit traité d’écologie sauvage .

Appréhension informatique

Cette façon de percevoir l’ordinateur ne dira sans doute rien à la génération qui est née avec, mais ceux qui ont eu une vie avant se souviennent : la première fois qu’ils se sont trouvés face à la machine. Ce moment où ils ont dû se confronter à « la bête », l’apprivoiser, où il a fallu entamer la conversation avec elle.

Cette période où l’ordinateur se présentait à eux, où il leur faisait face comme une personne, une personne inconnue, quelque chose de vivant, vivant et doué d’intelligence. Une intelligence étrangère et souvent mal intentionnée ! Qu’on se rappelle les fois où « il » nous a perdu un dossier, où « il » nous a rangé un document au mauvais endroit, où « il » n’avait pas sauvegardé… Tout ce qu’on a pu penser de « lui » quand il semblait mener la danse, se plaire à nous perdre dans ses procédés absurdes et inutilement complexes. Nous n’étions pas loin alors de lui accorder une vie et une volonté propres.

Et cette vision un peu magique, presque animiste de l’ordinateur, se conserve parfois chez les personnes peu à l’aise en informatique ou qui s’y sont mises sur le tard. Vous les aidez à exécuter une tâche, penché sur l’imprimante, et soudain au détour d’une question innocente, vous pouvez déduire tout l’univers nébuleux et terrifiant qui nimbe leur vision de l’ordinateur. Vous découvrez par exemple que la personne pense qu’internet est dans son ordinateur, qu’elle ne peut ouvrir ses mails que dans l’ordinateur qu’elle a chez elle. Et si vous lui dites qu’elle peut les consulter de partout, elle lève la tête et répond : « mais… alors… tout le monde les lit ? ».

Il y a de cette croyance magique également dans certains films qui datent de l’époque où l’informatique émergeait : cette vision de l’ordinateur omniscient, ultra-polyvalent, qu’il ne faut pas déranger pour rien mais qui est tout de même capable de répondre à n’importe quelle question. C’est d’ailleurs bien pratique, en termes de pirouettes scénaristiques : il faut localiser le fugitif ? « – Demande à l’Ordinateur » (comme s’il n’y en avait qu’un !). Et quand c’est « l’Ordinateur de contrôle » – ou mieux ! « l’Ordinateur Central », alors là…