Lieux à densité photographique

A une certaine époque, j’aimais passer du temps au Trocadéro où, outre la belle situation, on observe le spectacle des skateurs et des rollers, le cirque des vendeurs à la sauvette, et surtout les groupes de touristes prenant la tour Eiffel et Paris en photo.

tour-piseLa béatitude du touriste qui croit avoir l’idée géniale de tenir
la tour de Pise ou la pyramide du Louvre dans sa main

J’ai toujours apprécié me trouver dans ces endroits « obligatoires » où affluent les touristes. Sentiment d’être privilégié, flatté du fait que l’on arpente tous les jours ou presque des lieux qui pour d’autres, constituent l’aboutissement d’un voyage de milliers de kilomètres, voire le rêve de plusieurs années et pourquoi pas d’une vie…

Qui plus est, la très forte densité touristique et photographique de ces endroits autorise à s’imaginer que, à la longue, on figure certainement à l’arrière-plan d’une photo, rangée dans un album au fin fond d’une bourgade chinoise, russe, brésilienne ou japonaise, dans un foyer ou une famille que l’on ne connaît absolument pas…

Recettes qui marchent à tous les coups

Il y a quelques années, je m’étais amusé, une après-midi d’ennui, à prendre en photo différentes choses dans la rue que je pointais avec la télécommande de ma télévision. Idée merdique s’il en est. Sauf que, mises bout-à-bout, regardées en série, ces photos finissaient par produire un effet : tout à coup, il y avait concept ; l’idée merdique, appliquée en série, devenait quelque chose d’intéressant en soi comme peuvent l’être ces démarches-artistiques-qui-interpellent-le-spectateur. Tout à coup, v’là t’y-pas que j’avais produit une critique sans concession de la société du zapping, de la marchandisation du monde, ou de tout ce qu’on veut bien y voir d’autre. Le résultat, s’il n’avait aucune valeur à mes yeux, avait tout à fait sa place dans une petite galerie contemporaine.

trouver une idée-concept + la décliner en série
= démarche intellectuelle et artistique

Il y a comme cela, à l’usage de qui veut,  des recettes qui marchent à tous les coups :

Pour produire une œuvre chargée de sens et qui invite à la rêverie : faites un tableau relativement vide et ajoutez 2 ou 3 mots inscrits, sans rapport entre eux qui flottent sur la toile.

Pour produire une  œuvre qui dérange : faites un tableau naïf et coloré et ajoutez un détail salace ou une croix gammée. Variante pour une œuvre qui questionne la morale judéo-chrétienne : associez une bible ou un Jésus à de l’urine, de la merde, ou de la pornographie.

“cheeseburger+télé+bible+bidon d’essence” :
voilà un sacré coup porté à la société de consommation !

Pour faire un portrait profond : peignez ou photographiez quelqu’un qui fait la gueule.

Pour obtenir la sensation de malaise : faites entrer dans le jeu un enfant bizarre (blême, triste, muet, exceptionnellement intelligent…).

Pour un récit poignant plein d’humanité et de vérité sur la vie : montez une histoire autour d’un débile léger. >> Démonstration en images : Simple Jack, la bande-annonce

Pour donner l’illusion que vos petites compos rock ont du relief : intercalez au milieu de votre morceau une pause soudaine où les instruments s’arrêtent 1 ou 2 secondes… puis repartez de plus belle.

Etc.

Les recettes qui marchent à tous les coups, comme leur nom l’indique, marchent à tous les coups : c’est-à-dire que, de la même manière que si je me cache derrière vous et que je fais « bouh », vous allez mécaniquement sursauter, ces recettes produisent un effet automatique sans avoir à convoquer le moindre talent de réalisation. Juste « Bouh ».