Le prestige du malheur

« La distinction qui s’attache au malheur est si grande », dit Nietzsche, « que si l’on vient vous dire « Mais que vous êtes heureux ! », vous ne manquerez guère de protester ».

A certaines personnes, il ne faut en effet jamais dire qu’elles sont heureuses ou qu’elles vont bien : elles vous contrent immédiatement et s’empressent de justifier le contraire. C’est qu’en les prenant en flagrant délit de contentement, en les suspectant de bien-être, vous contrevenez à une image qu’elles entretiennent en elles : que la vie est difficile ; qu’elle est difficile pour eux. Avec eux. Qu’elle ne leur fait pas de cadeau. Qu’ils sont à plaindre.

Ces gens tiennent au prestige du malheur comme si faire savoir qu’ils sont heureux pouvait attirer sur eux le mauvais sort. Et ils craignent leur bonheur comme si l’on allait leur en demander compte. Ils font, avec la personne qui leur affirme qu’ils ont bonne mine, comme avec l’huissier ou l’inspecteur fiscal à qui l’on doit absolument jouer la détresse et dissimuler son patrimoine.

Mais ce prestige a un prix. A minimiser ses joies pour réduire ses peines, on assure le rétrécissement de ses perspectives, de ses émotions, et finalement de son vécu. Cet état d’esprit finit par induire une vie où rien ne risque d’arriver.

« Ce malheur t’arrivera toujours »

(J’initie là une nouvelle catégorie, une sorte de rendez-vous du dimanche : la publication d’un morceau choisi de lecture).
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Cesare Pavese dans Le métier de vivre :

« Pour consoler le jeune homme à qui il arrive un malheur, on lui dit : sois fort, prends cela avec courage, tu seras cuirassé pour l’avenir, cela arrive une fois à tout le monde.

Personne ne pense à lui dire ce qui est par contre vrai : ce même malheur t’arrivera deux, quatre, dix fois. Il t’arrivera toujours parce que, si tu es ainsi fait que tu lui as tendu le flanc maintenant, la même chose devra t’arriver dans l’avenir. »