Je suis un nuage

On peut dire de certaines personnes qu’elles sont un « soleil », et tout le monde voit très bien ce que cela veut dire.

Dans ce même registre, je pourrais dire quant à moi que je suis un « nuage ». Mais je ne sais pas si l’on voit aussi bien ce que cela voudrait dire.

Le nuage brouille (il peut obstruer le soleil) et il est lui-même brouillé. Ses contours ne sont pas aussi délimités. En tel endroit il perd un peu de sa substance, en tel autre il en reconstitue. Dans son informité se dessinent des formes. A certains il paraîtra agréable et bienvenu, pour beaucoup il est intempestif. On le croirait immobile même si en réalité il se déplace ou plutôt évolue. Il paraît aussi haut que le soleil alors qu’il l’est moins. Il est du même coton que les autres et se croit singulier. Il est opaque. Quand il veut bien il se déchire, et laisse passer un peu plus de jour. Il offre lui-même de la lumière, mais indirecte, réfléchie. Oui, tiens, il semble réfléchir. Ou dormir.

Je suis un nuage, comme certains sont un soleil.

Vouloir sans vouloir

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Si la pensée qui vous vient à l’esprit n’est qu’une médiocre considération relevant de la psychologie de comptoir, vous pouvez toujours l’utiliser dans le débat et vous en tirer honorablement. Il suffit pour cela de faire précéder votre observation par le préambule « Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir…”  

La locution « sans vouloir » marche en d’autres situations : « Sans vouloir te commander… », « Sans vouloir être désobligeant… », « Sans vouloir faire de raccourci… » etc. Elle permet de faire impunément ce qu’on dit ne pas vouloir faire. La locution désamorce la faiblesse de son raisonnement ou l’inadéquation de son propos, par cette mécanique tout de même assez curieuse : « puisque je pointe moi-même mon défaut, mon adversaire ne pourra plus me le reprocher, et je peux ainsi être désobligeant ou con en toute conscience ».

C’est un peu du même ordre que lorsque vos voisins du dessus affichent un mot dans l’ascenseur pour prévenir qu’ils vont faire une fête et un bruit de tous les diables qui vous feront certainement passer une très mauvaise nuit, et ils en sont désolés : « Sans vouloir vous empêcher de dormir, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vous empêcher de dormir« . Puisqu’on dit qu’on vous emmerde, on peut le faire allègrement et sans plus de scrupule. Vous n’avez rien à y redire, puisque c’était écrit d’avance !

Pédopsy

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Dans un magazine people, on demande à un pédopsychiatre de se prononcer sur le fait qu’une star de football ait payé une mère porteuse 200 000 € pour avoir un enfant. « Est-ce que cela pourra nuire à l’épanouissement de l’enfant lorsqu’il sera en âge de comprendre qu’il est le fruit d’une tractation financière ? »

Telle est sa réponse :

« Il est toujours possible d’expliquer à l’enfant que la mère a fait cela par amour, préférant donner du bonheur à son père ; qu’elle voulait donner la vie sans forcément élever un enfant, prenant de l’argent pour récompenser cet effort, cet engagement, et qu’elle avait besoin d’être soulagée. Ces paroles peuvent atténuer ce vécu, qui pourrait être éventuellement pénible ensuite pour l’enfant ».

C’est sûr, il est toujours possible d’expliquer, de trouver à dire – dire c’est guérir, n’est-ce pas. Mais ce serait encore mieux si cette chose qu’on trouve à dire n’était pas une ânerie complète lâchée avec désinvolture.

Les psy de magazine ou de télévision sont toujours plus ou moins de ce bois. Ce dont ils semblent soucieux avant tout, c’est de ne pas paraître « moraux ». Ils ne doivent jamais questionner le dogme de la modernité, jamais manifester une once de prudence ou de réserve par rapport à elle, mais s’en faire la caution et apprendre aux individus à s’y acclimater.

Comme un avocat n’est pas là pour soutenir la vérité mais pour faire gagner le mensonge de son client, le psy de magazine travaille à ce que celui qui le paie parvienne à vivre à l’aise avec ce qu’il est, ce qu’il fait, et dorme sur ses deux oreilles. Notre professionnel de l’enfance n’est en réalité pas là pour protéger l’enfant mais pour déculpabiliser le footballeur millionnaire ouvert aux joyeusetés de l’époque. Et c’est pour cela que le magazine l’appelle à la rescousse.

Ainsi, il arrive de lire, face à des réalités dont la nocivité psychologique semble évidente au premier venu, des professionnels de la psyché qui ne trouvent rien à redire. Eux qui pourtant ont expliqué des années qu’une anecdote bénigne de l’enfance pouvait avoir de graves répercussions et provoquer une vie de névrose, eux qui écouteraient avec compréhension Françoise Hardy leur expliquer qu’elle s’est longtemps sentie moche malgré son extrême beauté parce que sa grand-mère le lui avait dit petite… voilà qu’à présent ils ne semblent pas penser qu’être vendu par sa mère à une célébrité mondiale puisse avoir de conséquence notable sur l’organisme.

Un escroc

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L’escroc ne se résume pas au simili homme d’affaires qui roule en cabriolet et tente de faire fortune sur la Côte d’Azur par tous les moyens. L’intérêt passionné de l’escroc est moins l’argent que le plaisir de détourner à son usage une chose quelle qu’elle soit ; faire dériver une ressource vers un usage qui n’était pas celui prévu. C’est un type psychologique plus large, et souvent plus courant que ce qu’on croit.

Un escroc, simplement, est une personne qui s’interpose entre vous et la ressource dont vous avez besoin et dont l’art consiste à vous faire ressentir que, pour toute gorgée de cette ressource, il vous faut passer par lui.

Une société de distribution d’eau peut fonctionner sur le schéma de l’escroc : pour quelques menus travaux effectués sur un réseau de distribution public, elle fait payer l’eau pendant des décennies en disant ensuite que c’est elle qui la créé, la rend propre, saine, abondante… Vous n’avez alors pas d’autre choix qu’elle pour obtenir de l’eau.

Mais il peut aussi y avoir des escrocs de la connaissance par exemple : ils se font les experts d’un sujet, de façon à faire écran entre ce sujet et la personne de leur choix. Ils en tirent de l’argent ou simplement du prestige ou de la reconnaissance. D’autres détournent du talent ou de la personnalité. Ils ont le don de se faire valoir à la place d’un autre : si quelqu’un parle de son projet, l’escroc se débrouille pour « intercéder en sa faveur », il joue son agent auprès de l’audience et fait rapidement comprendre que c’est par lui qu’il faut passer pour avoir accès à la personne ou au savoir.

Ainsi, l’escroc s’avance souvent comme votre gardien, votre protecteur, quelqu’un de généreux qui consent à faire déborder à votre profit son talent à obtenir les choses. Si ce talent prend la forme de petits larcins quotidiens, l’escroc n’essaiera pas de le cacher : il préfère vous y accoutumer si ce n’est vous y initier. Il ne veut pas être méprisé pour ses mauvais côtés alors il se débrouille pour qu’au contraire, vous l’aimiez pour ça. Il fait passer ses chapardages pour quelque chose de sympathique et déguise sa faute en talent honorable : ce n’est pas lui qui est méchant, c’est le monde qui est comme ça ; il a toujours de bonnes raisons de pirater : c’est la faute aux grandes majors, ou bien c’est à cause de la loi qui ferait mieux d’être autrement. Etc.

L’escroc estime qu’il a naturellement droit à certaines choses, souvent parce qu’il a connu une enfance difficile et que le monde doit maintenant le rembourser. Son culot, son sans-gêne, peuvent apparaître comme une qualité : finalement, tout le monde ne rêve que de faire comme lui, mais il est le seul à oser. Son vol ou sa cruauté sont assimilables à du courage ou à une certaine liberté dans la façon de voir le monde.

L’escroc a une habileté innée à repérer immédiatement l’ensemble des ressources à disposition, pour les exploiter à leur maximum. Lorsqu’il arrive dans un nouveau contexte, l’audit mental qu’il effectue de la situation est instinctif et quasi instantané. Il a souvent une assez bonne connaissance des lois. Sa moralité est à géométrie variable : il passe son temps à chaparder, mais serait horrifié d’apprendre qu’on lui a soutiré un euro.

L’escroc a une dépendance à l’escroquerie. S’il a le choix, à effort égal, entre le procédé honnête et malhonnête pour obtenir quelque chose, il préférera toujours la seconde option.

Quelques caractéristiques supplémentaires de l’escroc sur ce site >>