Je suis un nuage

On peut dire de certaines personnes qu’elles sont un « soleil », et tout le monde voit très bien ce que cela veut dire.

Dans ce même registre, je pourrais dire quant à moi que je suis un « nuage ». Mais je ne sais pas si l’on voit aussi bien ce que cela voudrait dire.

Le nuage brouille (il peut obstruer le soleil) et il est lui-même brouillé. Ses contours ne sont pas aussi délimités. En tel endroit il perd un peu de sa substance, en tel autre il en reconstitue. Dans son informité se dessinent des formes. A certains il paraîtra agréable et bienvenu, pour beaucoup il est intempestif. On le croirait immobile même si en réalité il se déplace ou plutôt évolue. Il paraît aussi haut que le soleil alors qu’il l’est moins. Il est du même coton que les autres et se croit singulier. Il est opaque. Quand il veut bien il se déchire, et laisse passer un peu plus de jour. Il offre lui-même de la lumière, mais indirecte, réfléchie. Oui, tiens, il semble réfléchir. Ou dormir.

Je suis un nuage, comme certains sont un soleil.

Vouloir sans vouloir

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Si la pensée qui vous vient à l’esprit n’est qu’une médiocre considération relevant de la psychologie de comptoir, vous pouvez toujours l’utiliser dans le débat et vous en tirer honorablement. Il suffit pour cela de faire précéder votre observation par le préambule « Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir…”  

La locution « sans vouloir » marche en d’autres situations : « Sans vouloir te commander… », « Sans vouloir être désobligeant… », « Sans vouloir faire de raccourci… » etc. Elle permet de faire impunément ce qu’on dit ne pas vouloir faire. La locution désamorce la faiblesse de son raisonnement ou l’inadéquation de son propos, par cette mécanique tout de même assez curieuse : « puisque je pointe moi-même mon défaut, mon adversaire ne pourra plus me le reprocher, et je peux ainsi être désobligeant ou con en toute conscience ».

C’est un peu du même ordre que lorsque vos voisins du dessus affichent un mot dans l’ascenseur pour prévenir qu’ils vont faire une fête et un bruit de tous les diables qui vous feront certainement passer une très mauvaise nuit, et ils en sont désolés : « Sans vouloir vous empêcher de dormir, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vous empêcher de dormir« . Puisqu’on dit qu’on vous emmerde, on peut le faire allègrement et sans plus de scrupule. Vous n’avez rien à y redire, puisque c’était écrit d’avance !

Pédopsy

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Dans un magazine people, on demande à un pédopsychiatre de se prononcer sur le fait qu’une star de football ait payé une mère porteuse 200 000 € pour avoir un enfant. « Est-ce que cela pourra nuire à l’épanouissement de l’enfant lorsqu’il sera en âge de comprendre qu’il est le fruit d’une tractation financière ? »

Telle est sa réponse :

« Il est toujours possible d’expliquer à l’enfant que la mère a fait cela par amour, préférant donner du bonheur à son père ; qu’elle voulait donner la vie sans forcément élever un enfant, prenant de l’argent pour récompenser cet effort, cet engagement, et qu’elle avait besoin d’être soulagée. Ces paroles peuvent atténuer ce vécu, qui pourrait être éventuellement pénible ensuite pour l’enfant ».

C’est sûr, il est toujours possible d’expliquer, de trouver à dire – dire c’est guérir, n’est-ce pas. Mais ce serait encore mieux si cette chose qu’on trouve à dire n’était pas une ânerie complète lâchée avec désinvolture.

Les psy de magazine ou de télévision sont toujours plus ou moins de ce bois. Ce dont ils semblent soucieux avant tout, c’est de ne pas paraître « moraux ». Ils ne doivent jamais questionner le dogme de la modernité, jamais manifester une once de prudence ou de réserve par rapport à elle, mais s’en faire la caution et apprendre aux individus à s’y acclimater.

Comme un avocat n’est pas là pour soutenir la vérité mais pour faire gagner le mensonge de son client, le psy de magazine travaille à ce que celui qui le paie parvienne à vivre à l’aise avec ce qu’il est, ce qu’il fait, et dorme sur ses deux oreilles. Notre professionnel de l’enfance n’est en réalité pas là pour protéger l’enfant mais pour déculpabiliser le footballeur millionnaire ouvert aux joyeusetés de l’époque. Et c’est pour cela que le magazine l’appelle à la rescousse.

Ainsi, il arrive de lire, face à des réalités dont la nocivité psychologique semble évidente au premier venu, des professionnels de la psyché qui ne trouvent rien à redire. Eux qui pourtant ont expliqué des années qu’une anecdote bénigne de l’enfance pouvait avoir de graves répercussions et provoquer une vie de névrose, eux qui écouteraient avec compréhension Françoise Hardy leur expliquer qu’elle s’est longtemps sentie moche malgré son extrême beauté parce que sa grand-mère le lui avait dit petite… voilà qu’à présent ils ne semblent pas penser qu’être vendu par sa mère à une célébrité mondiale puisse avoir de conséquence notable sur l’organisme.

Un escroc

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L’escroc ne se résume pas au simili homme d’affaires qui roule en cabriolet et tente de faire fortune sur la Côte d’Azur par tous les moyens. L’intérêt passionné de l’escroc est moins l’argent que le plaisir de détourner à son usage une chose quelle qu’elle soit ; faire dériver une ressource vers un usage qui n’était pas celui prévu. C’est un type psychologique plus large, et souvent plus courant que ce qu’on croit.

Un escroc, simplement, est une personne qui s’interpose entre vous et la ressource dont vous avez besoin et dont l’art consiste à vous faire ressentir que, pour toute gorgée de cette ressource, il vous faut passer par lui.

Une société de distribution d’eau peut fonctionner sur le schéma de l’escroc : pour quelques menus travaux effectués sur un réseau de distribution public, elle fait payer l’eau pendant des décennies en disant ensuite que c’est elle qui la créé, la rend propre, saine, abondante… Vous n’avez alors pas d’autre choix qu’elle pour obtenir de l’eau.

Mais il peut aussi y avoir des escrocs de la connaissance par exemple : ils se font les experts d’un sujet, de façon à faire écran entre ce sujet et la personne de leur choix. Ils en tirent de l’argent ou simplement du prestige ou de la reconnaissance. D’autres détournent du talent ou de la personnalité. Ils ont le don de se faire valoir à la place d’un autre : si quelqu’un parle de son projet, l’escroc se débrouille pour « intercéder en sa faveur », il joue son agent auprès de l’audience et fait rapidement comprendre que c’est par lui qu’il faut passer pour avoir accès à la personne ou au savoir.

Ainsi, l’escroc s’avance souvent comme votre gardien, votre protecteur, quelqu’un de généreux qui consent à faire déborder à votre profit son talent à obtenir les choses. Si ce talent prend la forme de petits larcins quotidiens, l’escroc n’essaiera pas de le cacher : il préfère vous y accoutumer si ce n’est vous y initier. Il ne veut pas être méprisé pour ses mauvais côtés alors il se débrouille pour qu’au contraire, vous l’aimiez pour ça. Il fait passer ses chapardages pour quelque chose de sympathique et déguise sa faute en talent honorable : ce n’est pas lui qui est méchant, c’est le monde qui est comme ça ; il a toujours de bonnes raisons de pirater : c’est la faute aux grandes majors, ou bien c’est à cause de la loi qui ferait mieux d’être autrement. Etc.

L’escroc estime qu’il a naturellement droit à certaines choses, souvent parce qu’il a connu une enfance difficile et que le monde doit maintenant le rembourser. Son culot, son sans-gêne, peuvent apparaître comme une qualité : finalement, tout le monde ne rêve que de faire comme lui, mais il est le seul à oser. Son vol ou sa cruauté sont assimilables à du courage ou à une certaine liberté dans la façon de voir le monde.

L’escroc a une habileté innée à repérer immédiatement l’ensemble des ressources à disposition, pour les exploiter à leur maximum. Lorsqu’il arrive dans un nouveau contexte, l’audit mental qu’il effectue de la situation est instinctif et quasi instantané. Il a souvent une assez bonne connaissance des lois. Sa moralité est à géométrie variable : il passe son temps à chaparder, mais serait horrifié d’apprendre qu’on lui a soutiré un euro.

L’escroc a une dépendance à l’escroquerie. S’il a le choix, à effort égal, entre le procédé honnête et malhonnête pour obtenir quelque chose, il préférera toujours la seconde option.

Quelques caractéristiques supplémentaires de l’escroc sur ce site >>

Un projet profond

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L’un de mes amis laisse souvent transparaître, à travers ses anecdotes et ses clins d’œil, un caractère un peu trop grossièrement ambitieux : issu de milieu modeste et habité d’un franc désir de réussite, il manifeste une soif de revanche sociale comme il n’est plus permis. Conscient que cela le dessert, il tente de dissimuler ce trait faute de pouvoir l’étouffer complètement, un peu à la façon d’un premier de classe cachant son assiduité au travail pour conserver ses amis.

Je crois qu’il a raison et que beaucoup trouveraient cela déplaisant ou méprisable. Mais pour ma part, j’en viens à préférer ce type de motivations – les motivations franches et simples de gens simples – plutôt que les aspirations « sophistiquées » et vainement raffinées de personnes qui croient avoir à vivre un certain destin, une vocation intellectuelle ou créative alors que rien ne les appelle et que somme toute, ils sont des personnes sympathiques mais relativement quelconques.

J’ai soupé des personnages qui ont un essai à écrire, un « projet » de boîte à monter, un voyage qui doit changer leur vie… sans jamais en tirer de réelle réalisation ni montrer de talent affirmé. Qu’ont-ils dans les mains ? Quelle épaisseur d’existence en retirent-ils ? Quelle aspérité leur âme y gagne ? Leur quête est supposément plus noble et plus élevée, moins triviale, mais elle finit souvent par s’avérer une errance et ne sert que de vernis dans la conversation pour paraître atypique, intéressant, insaisissable, lorsqu’on est simplement mal défini. Cela n’est pas sans rapport avec ce que dit Philippe Muray de la difficulté à cerner ce qui agite l’homme actuel par rapport au passé :

« Un magistrat du temps de Balzac, un usurier, une femme de chambre, un ancien soldat de l’Empire, on savait plus ou moins ce qu’ils voulaient. Leurs histoires même les plus complexes sont d’une limpidité, d’une palpabilité formidables à côté de ce qu’on peut supposer comme aventures à un agent d’ambiance ou à une adjointe de sécurité ».

Au-delà d’un certain degré social, l’homme d’aujourd’hui a terriblement perdu en substance. Les « sophistiqués » dont je parle sont peut-être formidablement éduqués, ils ont lu et voyagé et nourri leur esprit, mais ils donnent l’impression d’être des gens au destin sans visage. Parce que sans doute il est plus rare dans les sphères que je fréquente ou parmi les gens de ma génération, parce qu’aussi je me sens correspondre à la catégorie de ces gens à projets vaporeux, j’ai plus d’admiration pour celui qui sait où il est, où il en est, et ce qu’il fait. Au moins, l’ambition matérielle et le désir de revanche de mon bonhomme correspondent à quelque chose de net. On peut y lire quelque chose, une histoire. Mieux que dans le nuage de lait et les atermoiements de ceux qui ont un projet profond.

Les lectures qui s’évanouissent

Je lis L’homme médiéval, une compilation de conférences d’historiens du Moyen âge, portant chacune sur un profil d’homme de cette époque : le moine, le guerrier, le citadin, le paysan, l’intellectuel, le marchand, le marginal…

(quelques extraits du livre ici)

homme médiéval

Le Moyen âge nous est devenu totalement étranger. Nous avons beau en descendre, c’est une planète exogène et fantaisiste, d’une étrangeté bien supérieure à celle auto-supposée des « univers imaginaires » créés par la science-fiction et le cinéma. C’est une civilisation et une anthropologie à part, qui ne semble pas proposer de passerelle vers nous ni ne laisse aucun moyen de s’y projeter. Le Moyen Age dans sa vue d’ensemble, trop autre, trop riche et fourmillant, est devenu inconcevable pour le cerveau moderne. Et ce livre, en le déconstruisant en une mosaïque de vues subjectives, offre d’en explorer un morceau après l’autre. Il en ranime chaque partie tour à tour, isolément, chacune éclipsant immédiatement la précédente.

C’est comme de traverser une pièce noire avec une lampe torche : les éléments de la pièce se présentent à notre esprit et n’y demeurent que tant qu’ils se tiennent dans le faisceau de la torche ; ils retombent dans le néant aussitôt que le rond lumineux choisit de se poser sur un autre endroit de la pièce.

Et c’est ainsi que nous aimons lire, finalement. Si l’on voulait bien faire, face à cet ouvrage riche et passionnant, il nous faudrait prendre des notes, retenir, faire des rapprochements… Comme ce grand-père dont les livres aujourd’hui sont couverts d’annotations, de mots soulignés, de commentaires en marge, et ce quel que soit le type d’ouvrage. Je comprends l’envie de vouloir faire meilleur profit de ses trouvailles, d’approfondir et de creuser… mais j’aime autant la façon légère et insouciante de tout laisser filer : le plaisir particulier de la lecture qui s’évanouit aussitôt lue. Sensation agréable de « gâchis », que tout ce qu’on est en train d’apprendre nous file entre les doigts. Que tout ce qu’on est en train de lire se désagrège presque en même temps qu’on le découvre. Et que l’ignorance soulevée par la course des yeux sur le texte se redépose aussitôt après notre passage, comme la poussière.

D’un livre aimé, de milliers de lignes et de détails, on ne retient souvent qu’une singulière mais vague sensation. Une impression générale. Et de ce Moyen Age que l’on traverse de façon vivante et profonde à travers ce livre, on ne retiendra que quelques coups d’œil jetés par la fenêtre ; ceux d’un voyageur qui ne descend pas de sa calèche.

Considérations dilettantes sur la psychologie

Vis-à-vis de toute nouvelle personne rencontrée, nous faisons l’hypothèse a priori qu’elle fonctionne normalement, c’est-à-dire « comme nous ». C’est sur cette base que nous initions la relation. La fois où cette personne s’avère en réalité être un fou, c’est avec un temps de décalage que nous le réalisons. Souvent au prix d’un accroc avec l’énergumène, d’une entourloupe, d’une incompréhension ou d’une bonne grosse déception. Le fou joue avec un coup d’avance.

Quand un fou se déclare dans mon entourage, je suis du genre à vouloir saisir son fonctionnement interne. Seul dans mon coin, je tergiverse, je décortique… Parfois ça tourne à l’obsession : je mets bout à bout certaines scènes, certains mots, j’éclaire les faits anciens à la lumière de faits nouveaux, je mets les choses en relation… jusqu’à dégager une sorte de schéma primaire expliquant son comportement global. J’y reviens jusqu’à rendre sa folie cohérente et que j’aie l’impression d’avoir élucidé le mystère. Au final, je me retrouve avec, quelque part dans le cerveau, le dossier de la personne autopsiée (à y réfléchir, c’est à se demander si ce sont ces personnes qui sont des « cas » ou si ce n’est pas plutôt moi).

Ce qui est drôle, c’est que ce travail d’analyse, que je prenais pour une observation personnelle et méticuleuse, a été un jour réduit à néant par la lecture fortuite d’articles qui décrivaient trait pour trait mes « spécimens » ! Là où je pensais avoir mis en cohérence un cas individuel, je n’avais fait en réalité que réinventer l’eau chaude : mes interprétations sinueuses correspondaient à des cas cliniques tout à fait connus et répertoriés par la psychologie, et tenaient parfois en un mot. Sous cette lumière, mon ami tordu soi-disant difficile à saisir devenait un simple « pervers narcissique » ! Et telle collègue au comportement déstabilisant était en fait une bête et simple « personnalité histrionique » !

Fig. 12 : fil à couper le beurre

Soudain, l’insaisissabilité du fou disparaît sous l’étiquette qu’on peut lui apposer. Et justement – je le découvre au fil de ces lectures fortuites – c’est en fait un dilemme qui oppose deux approches en psychologie. Si je comprends bien :

  • il y a la psychanalyse, qui traite « au cas par cas ». Elle vise une compréhension globale, profonde et exhaustive de l’individu. Elle s’attèle à démêler l’expérience singulière du patient pour remonter au traumatisme perturbateur.
  • il y a le comportementalisme, à travers les thérapies cognitives et comportementales (TCC), qui « pose des étiquettes » sur les pathologies et les patients pour leur appliquer un traitement-type. Ici, plutôt que de chercher la « cause », quête jugée illusoire, on soigne les souffrances visibles qu’engendre la pathologie.

En somme, la psychanalyse fait dans le sur-mesure et le comportementalisme dans le prêt-à-porter ! Freud décortique le cas particulier du petit Hans à force de longues séances d’écoute, et le comportementaliste, lui, après un rapide examen, le rattache à une pathologie-type et cherche à comprendre non pas pourquoi il a peur des chevaux, mais comment il peut atténuer ses angoisses. Il lui donnera peut-être une petite pilule pour être plus relax, et hop !

Psychanalyse contre TCC

La première approche semble plus « humaine », plus soigneuse, en comparaison du comportementalisme qui semble borné, expéditif, agissant sur des symptômes sans chercher à comprendre le fond du mal-être… Pourtant, l’approche comportementaliste me semble éthiquement plus juste. Bien sûr, je vois bien le gâchis qu’il y aurait, au niveau personnel, à aborder les gens sous le seul angle des « étiquettes comportementales » ; on ne tirerait pas la même richesse de nos relations si l’on voyait d’emblée les gens comme « schizoïdes » ou « obsessionnels » sans les expérimenter plus avant. Mais d’un point de vue strictement médical, si la psychanalyse est plus soigneuse, le comportementalisme est plus soignant ! Il opte pour le pragmatisme et se fixe des objectifs concrets, là où la psychanalyse se hasarde dans une aventure plus intellectuelle que médicale. Aventure évidemment passionnante à étudier, mais dont le but premier n’est pas de guérir. A ce titre, elle parle avant tout à des gens qui aiment raisonner, conceptualiser, ou se mirer dans leur mal-être, plus qu’à ceux qui désirent aller mieux.

Une lectrice a un jour laissé dans les commentaires cette citation : « Les gens simples ne sont pas si simples qu’on croit. Mais les compliqués ne sont pas si compliqués non plus. »

C’est un peu comme si, vous êtes une voiture et vous perdez de l’huile, la psychanalyse se proposait de vous démonter pièce par pièce pour comprendre d’où vient la fuite et de vous faire comprendre pourquoi l’huile est importante pour le moteur. Le comportementaliste, lui, vous jugera sur pied, estimera que vous êtes un genre de Renault, et se référera au manuel du constructeur pour aller directement toucher au filtre à huile. Bien sûr, vous n’êtes pas vraiment une Renault Scénic, vous avez vos spécificités qui vous rendent à nul autre pareil, mais enfin, grosso modo vous êtes un genre de Renault. C’est comme si, votre femme vous a plaqué, le psychanalyste allait chercher à vous faire comprendre qui était Mireille, quelle était sa relation à vous, que recherchiez-vous en elle… Tandis que le comportementaliste, lui, estimera que – bien sûr Mireille est Mireille, m’enfin on sait tous ce que c’est que de se faire larguer, et il vous tiendra les paroles qu’un bon copain pourrait tenir en pareilles circonstances. Qu’est-ce qui « guérit » le mieux ?

Ce qui me plaît aussi, c’est l’implication philosophique du comportementalisme. Il y a une certaine forme de courage dans le renoncement. Accepter de se prendre pour un cas parmi d’autres, interprétable par les grilles standard de la psychopathologie du commun des mortels, alors qu’il est tellement plus plaisant de se voir comme un cas unique à l’intimité si complexe qu’elle nécessite d’être dépêtrée par un éminent analyste… Renoncer à comprendre la cause profonde de la souffrance de l’être, admettre qu’il n’y en ait peut-être pas une mais un ensemble de causes, trop broussailleux pour être démêlé. Pas de cause mais un lot personnel (le vécu, l’héritage génétique et que sais-je encore) sur lequel on ne peut agir parfois que marginalement, et qui rend chacun enclin à plus ou moins de nervosité, plus ou moins de rigidité, plus ou moins de dépression, plus ou moins de confiance en soi… Renoncer à courir après cette complexité inextricable, renoncer à comprendre trop finement ce qui nous est de toute façon inaccessible, et se fixer un but plus modeste mais aussi plus réaliste et plus essentiel.

C’est l’enseignement de cette vision des choses : qu’il n’y a pas de salut ou de miracle derrière la compréhension de soi, mais tout au plus une meilleure acceptation, et quelques leviers modestes et simples pour améliorer sa condition, à la marge.

Les couples étrangers

Parfois, on a dans ses connaissances un de ces couples d’un genre un peu particulier, bizarres, où les deux tourtereaux, bien qu’ils soient ensemble, ne semblent pas être vraiment ensemble. Comme s’ils restaient étrangers l’un à l’autre malgré tout.

Ils nous disent qu’ils sont ensemble et nous les voyons effectivement chuchoter, se donner la main, se donner des baisers… mais de fait, ils n’ont pas l’air d’avoir quelque chose à se dire ou à partager. Au lieu de complicité, c’est une sorte de bonheur sage et affiché qui transparaît, une sorte de trêve, mais on n’arrive pas à leur imaginer des moments essentiels et riches. On ne visualise pas ce qu’ils peuvent avoir à se dire ou ce qu’ils peuvent faire ensemble, lorsqu’ils sont seuls.

Leurs baisers et leurs regards sont froids. D’aussi loin qu’on les connaisse ensemble, ils font pourtant penser à un couple neuf de la veille, avec la gêne que cela implique entre eux : ils ont gardé une sorte de précaution l’un vis-à-vis de l’autre, ils semblent encore et toujours être dans leur phase de test et de reconnaissance, pas prêts à parier qu’on les reverra ensemble au prochain dîner…

A vrai dire, ils donnent à penser qu’ils ne sont ensemble que pour les autres, comme s’ils s’y sentaient obligés parce qu’ils croient que c’est comme ça que ce doit être. Leur attitude rappelle un peu celle de l’ado qui « ramène » sa première copine pour la montrer aux copains.

J’espère à ce stade que le lecteur s’est déjà dit « mais oui, je vois bien, c’est comme pour Paulo et Véronique ! », parce que j’ai du mal à saisir et définir complètement ce qui cloche entre eux… Si je relève les traits communs parmi les spécimens observés :

  • Elle : elle est plutôt du genre discret et effacé. Plutôt un peu glacée. On ne sait pas bien si elle l’admire ou s’il lui fait peur.
  • Lui : pas tout à fait à l’aise avec lui-même. Bien qu’il le cache. Tentant de rattraper le pas de ce personnage-idéal qu’il projette devant lui et devant les autres : cet idéal personnel qu’il aimerait être mais qu’il n’est pas encore tout à fait. Il se targue d’avoir beaucoup d’humour mais alors pourquoi a-t-il choisi de vivre avec quelqu’un qui en est absolument dénué…

L’un comme l’autre, on croit sentir qu’ils ont choisi leur compagnon de vie non pas pour la personne qu’il est mais pour le type qu’il ou elle incarne : l’aimé(e) ne leur sert pas à être en osmose ou à trouver leur épanouissement intime, mais à rendre plus réelle l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, à confirmer aux yeux du monde qu’ils sont cet idéal personnel après lequel ils courent. « Je suis un type avec de l’assurance, regardez : je sors avec Docile ». « Je suis un dandy esthète, regardez : je sors avec une étudiante en histoire de l’art ». « Je suis une fille délurée, regardez : mon mec est un boute-en-train ». Etc.

En vérité, ils me procurent toujours une grande tristesse, ces couples étrangers. Ils sont tristes à voir, comme deux coquilles vides, deux masques qui s’observent, sont en relation sans jamais se connaître ni savoir qui ils sont. Tristes, non pas qu’il leur reste à « trouver la bonne personne », concept auquel je ne crois guère, mais ils sont logiquement condamnés à passer le plus clair de leur vie avec un inconnu, ce qui n’est pas vivable.

Je les imagine avoir des moments de saturation où ils n’en peuvent plus de la promiscuité avec l’Autre. Je les imagine être parfois saisis d’une pulsion, d’un besoin d’air aussi soudain qu’impétueux qui ne tolère plus de délai… Ou bien qu’au moment où ils ont besoin d’un véritable cœur confident, ils n’ont comme seule possibilité que d’aller se cacher au fond de l’appartement, pleurer en secret en attendant que ça passe… Je les imagine rentrer chez eux après la soirée où ils se sont montrés à leurs amis, épuisés d’avoir fait bonne figure, tomber le masque, poser la montre sur la table de nuit et se coucher dos à dos sans un mot, soupirant déjà à l’idée de se réveiller dans quelques heures dans le lit d’un autre…

Bien sûr, ce n’est certainement pas le cas. Bien sûr, au moment même où j’imagine cela, ils sont peut-être en train de faire l’amour fougueusement et très passionnément ! Mais c’est simplement l’impression qu’ils me donnent.

Les commerciaux dans le métro

J’aime, dans le métro, tomber sur la délégation des 3 ou 4 commerciaux montés à la ville pour représenter leur entreprise à un salon ou un rendez-vous important.

Aucun snobisme, aucune méchanceté : j’aime simplement observer les choses microscopiques qui se passent à ce moment.

Entre eux. Entre les autres. Entre eux et les autres.

Ils sont debout, au milieu du wagon. Ils tiennent la barre. Ce sont les forces de vente.

Ils parlent à voix haute. Trop haute. Ils ne se doutent pas immédiatement que la foule les a détectés du premier regard. Ils croient d’abord s’être fondus dans la masse et l’anonymat urbain.

On a l’impression de lire en eux par transparence :

  • l’hôtel standard qui leur a été réservé dans le quartier de la gare,
  • la chemisette repassée, pliée et soigneusement glissée par leur petite femme dans le bagage à roues,
  • la bavette et le ballon de rouge pris le midi dans la brasserie la plus proche du Palais des Congrès,
  • dans la sacoche en cuir : le PowerPoint soigneusement agrémenté de titres arc-en-ciel en 3D…

Entre eux se passent énormément de choses également. L’impression individuelle et silencieuse qu’on les observe sans savoir à quoi ça tient. L’hésitation entre les attitudes à adopter. Le jeu du « seuls contre tous » : ils sont solidaires et resserrent le cercle qu’ils forment, jettent leurs regards par-dessus l’épaule, comme pour se protéger. Le jeu du « chacun pour soi » : malgré l’adversité, il faut continuer à en imposer devant les collègues, chacun faire semblant qu’il est à l’aise ici. Garder un œil régulier et discret sur le plan des stations sans lorgner avec trop d’insistance. Comme si l’on savait dans combien de stations on descendait !

J’aime les observer car ils sont une sorte de figure romanesque et éternelle : celle du personnage monté réussir à la capitale. Ces gens sont les descendants des paysans ou gentilshommes montés à Paris tenter le tout pour le tout.

Allez savoir : sous cette chemisette orange à cravate, il y a peut-être un Napoléon !

Les mots mentent

Le langage agit comme un révélateur : il libère une réalité qui était emprisonnée à l’intérieur, les mots donnent corps aux choses, forme à ce que nous sommes, ils sont le pont entre les hommes. Les mots disent. Ils sont le passage du lancinant à l’existant. Ils sont le remède à tous les maux : femmes battues, traumatisés, victimes d’attentats, il importe avant tout, pour réparer la souffrance, de mettre des mots sur les violences qu’on a subies, n’est-ce pas.

Cette image – le langage comme accoucheur, défricheur du réel non-dit, vecteur de compréhension – est tronquée. Le langage n’est pas ce révélateur mais ce dissimulateur. Il se développe pour combler l’insuffisance du réel. Partout où les choses sont limpides, le langage est surperflu et le silence s’impose. Les mots n’interviennent que lorsqu’apparaît la nécessité de travestir ou d’augmenter ce qui est en train de se passer. C’est là qu’ils trouvent leur justification.

Les mots sont cette béquille aux choses, cette prothèse. Ils disent ce que la chose n’est pas pour l’équilibrer dans son mensonge. Ce qu’on croit nécessaire d’ajouter par la parole achève de construire le mensonge dans sa globalité.

C’est ainsi que :

  • une dictature aura toujours le soin de s’appeller « république démocratique et populaire de… »,
  • une entreprise qui inonde des villages pour construire des barrages hydroélectriques se dotera d’un dispositif de communication stipulant que « le développement durable est au cœur de sa stratégie »,
  • un monochrome de Klein aura besoin de théories et de longs discours pour qu’on puisse apprécier sa « complexité »,
  • et nous-mêmes, les mots « je t’aime » sortent de notre bouche le plus naturellement au moment précis où l’on doute de notre amour.

Les mots mentent, et ont probablement été inventés pour cet usage, à une époque où l’on se fiait aux faits seulement, au tangible, à ce que l’on voyait et ce que l’on voyait seulement.