« Le cynisme des mœurs »

François-René de Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, à propos de la bourgeoisie emprunte d’idées révolutionnaires :

Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares ; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n’ont pas la puissance de fonder comme eux : ceux-ci étaient les énormes enfants d’une nature vierge ; ceux-là sont les avortons monstrueux d’une nature dépravée.

Romantisme révolutionnaire

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A l’idée de Révolution, est évidemment attaché le romantisme du révolutionnaire exalté : le Juste qui a raison contre les autres, le gars qui se lève, et dont le désir généreux déborde d’entraîner à sa suite l’ensemble de la société. Profil bien connu, mille fois représenté et exploité. Le révolutionnaire exalté porte la voix du peuple, du corps social, c’est un meneur. Il se tient au sommet d’une vague qui raflera tout sur son passage, ouvrant le chemin vers la Libertéet que crèvent les bourgeois et ceux qui s’entêtent à ne pas comprendre son rêve !

C’est la figure de Guevara, de Rimbaud, de Robespierre… Mais on pourrait lui en opposer une autre, tout aussi romantique et moins vu à la télé : celle du contre-révolutionnaire comme on pourrait l’appeler.

Non pas le réactionnaire militant, mais l’individu qui subit la Nouvelle Société et ses desiderata, celui qui était bien où il était et qui n’entendait pas bouger. Le type qui se trouve sur le passage des excités alors qu’il n’avait rien demandé. Celui dont la tranquillité est soudainement mise en péril par l’agitation sociale. Car telles sont les révolutions, en réalité : après coup, on leur trouve des mérites, mais sur le moment elles sont essentiellement un déferlement de bêtise et de brutalité, un tourbillon aveugle emmené par une foule sans mobile.

Les « révolutionnaires » qui viennent frapper à votre porte, contrairement aux philosophes qui ont allumé l’étincelle, n’ont pas besoin d’être portés par une idéologie ou des vues sociales ; ce sont des gens qui n’ont pas nécessairement besoin de savoir où ils vont. Un vague instinct de détruire ce qui se tient debout suffit, il n’en faut pas plus aux lanceurs de pierres, bien souvent.

Je trouve un exemple de cette figure « contre-révolutionnaire » dans le film Le vieux fusil, où Philippe Noiret fait face à une troupe de soldats allemands qui ont squatté son château, tué sa fille et sa femme, et qui pillent allègrement ses vivres. Si l’on veut bien considérer cette troupe comme « révolutionnaire », elle fait irruption, saccage tout, et le personnage de Noiret ne fait que lui opposer une vengeance froide, réactive, méthodique : dépourvu d’idéologie et de passion, il vient simplement « nettoyer toute cette merde ».

On retrouve aussi un peu de cette esthétique dans l’étonnant Skyfall, où James Bond, au dernier acte, semble se réfugier au fond de lui-même, se replier dans sa maison, et choisit, plutôt que d’aller se battre, d’écouter la folie du monde gronder à travers les planches, d’attendre un simple fusil à la main qu’elle vienne le prendre.

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La figure du contre-révolutionnaire a notre sympathie car il est typiquement l’homme que l’on dérange, l’homme qui désirait la tranquillité. C’est une figure posée, détachée, apaisée. Résignée d’une certaine façon. Peut-être a-t-il aussi notre sympathie parce qu’il est évidemment celui pour qui la partie est perdue d’avance. A l’inverse du révolutionnaire triomphant qui a le sens de l’Histoire avec lui, le contre-révolutionnaire sera battu, balayé, et il le sait un peu. C’est un Cyrano qui ne peut guère escompter qu’un succès d’estime, un brin de panache, un bon mot déclamé face à la foule lorsqu’il montera sur l’échafaud.

Le sourire par lequel il s’excuse d’être sublime.

D’une certaine manière, le monde se divise peut-être bien en deux catégories, entre les gens qui sont sensibles à l’un de ces deux romantismes plutôt qu’à l’autre.

« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !

Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !

Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! 

Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! Vous êtes mille ?

Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! 

Le Mensonge ? Tiens, tiens ! Ha ! ha ! les Compromis,

Les Préjugés, les Lâchetés ! Que je pactise ?

Jamais, jamais ! Ah ! te voilà, toi, la Sottise ! 

Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ; 

N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! 

Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose ! 

Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose 

Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu, 

Mon salut balaiera largement le seuil bleu,

Quelque chose que sans un pli, sans une tache,

J’emporte malgré vous, et c’est…

Mon panache ! »

 

Rebelle déclaré, beau dégonflé

au revoir président

Un jeune collègue se sent pousser des crocs depuis qu’il a posé sa démission et qu’il est en période de préavis. Alors que rien ne semblait le mécontenter jusque-là, il est désormais revanchard, passe ses dernières semaines à ironiser et cracher dans la soupe, et instaure une ambiance délétère. Et puis voici que l’autre jour, entre deux commentaires acerbes, il glisse une idée pour son cadeau de départ (coutume de l’entreprise), sur un ton subitement plus infléchi ! Non seulement il présuppose déjà qu’un cadeau lui est acquis, mais il suggère en plus un très beau cadeau comme on dit, sans proportion avec son ancienneté ou simplement son implication au travail.

Se révolter d’un côté tout en continuant à demander de l’autre… Les rebelles les plus visibles et les plus déclarés sont toujours ceux qui en ultime recours réclament leur pitance à l’autorité qu’ils dénigrent ; sans jamais de honte, sans que cela leur pose de contradiction. C’est l’histoire du chien qui mord quand on lui apporte sa gamelle. Un bon maître sait normalement qu’il convient de lui ôter immédiatement son repas.

faire son baluchon

Les choses sont pourtant simples : si son boulot ne convient pas ou qu’on a quelque chose à reprocher à quelqu’un, il n’y a qu’une chose à faire, s’en séparer. Couper les ponts si nécessaire. Tracer la routeShit or get off the pot ! – et si l’on a un peu de fierté, se faire fort de ne plus accepter un centime ni aucune aide de la personne. Ne pas lui être redevable. Toute attitude autre trahit le fait que le pont n’est justement pas coupé, c’est-à-dire que vous n’êtes pas mentalement libre, que vous n’avez pas les moyens de votre indépendance, et qu’à ce titre vous feriez mieux de rentrer dans le rang jusqu’à temps d’avoir grandi et de vous être fortifié.

C’est pour cette raison que, de longue date, je cultive une méfiance envers ces rebelles trop apparents : rebelles à tresses, à nattes, à tatouages, rebelles à grande gueule, rebelles « moi je », qui préviennent, qui expliquent qu’ils n’ont pas la langue dans leur poche… Rebelles qui annoncent la couleur, rebelles dont c’est marqué sur le T-shirt… J’ai cette profonde méfiance et je la tiens d’une expérience et d’un jour précis.

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Il y avait ce type au lycée, qui à lui seul représentait l’esprit de la folle jeunesse : beau comme un Rimbaud, la frange ébouriffée comme il faut, occupant de tout son long le créneau des musiques alternatives, avec son groupe, ses pantalons reggae, ses blousons grunge, ses coupes de cheveux toujours intéressantes… et en sus l’avantage décisif d’être moitié Américain ! Imbattable, les filles ne s’y trompaient pas. Il était plutôt sympathique, du reste. Pas flambeur, il n’en faisait pas des caisses : il était simplement charismatique et rebelle affiché. Autour de lui gravitait tout ce que le lycée pouvait compter d’underground, de cools et de fumeurs de shit. On était l’année du bac, et ce qui agitait les esprits, outre l’examen, c’était la rumeur que le traditionnel chahut de fin d’année – l’Enterrement des Terminales ! – serait interdit cette fois-ci. Colère. Année après année on avait assisté, admiré et subi ceux de nos aînés, et maintenant que c’était notre tour c’était fini ? Pour tous, il n’en était pas question : autorisé ou pas, l’enterrement aurait bien lieu ! Mais, au fil des semaines et à mesure que le bac approchait, l’atmosphère soixante-huitarde s’est dégonflée. Les élèves dans leur ensemble en avaient de moins en moins à faire, ils cédaient aux pressions faites sur les révisions, passaient à autre chose… A la veille du jour J, alors qu’on s’assurait des soutiens fiables, j’étais allé en causer avec mon rebelle : l’Américain. Jusqu’à présent il avait été vindicatif sur le sujet, mais mince ! voilà qu’il avait changé de ton, en une nuit ! D’un air faussement blasé, il m’expliquait que « c’était vraiment tous des cons », que ça le dégoûtait, que ce « lycée de merde » lui ôtait jusqu’à l’envie de la rigolade, et que tu sais quoi : il n’avait même plus envie d’en découdre mais simplement de se barrer, et qu’au lieu de participer, il allait plutôt se poser avec un djembé dans le couloir des salles de classe pour « les faire chier une dernière fois » avant le dernier cours.

baudruche dégonflée

Bien sûr il ne l’a pas fait non plus. Ni aucun de ses amis anticonformistes. Aucun d’eux n’était là le lendemain, parmi la colonne d’élèves en noir et en peintures de guerre, qui dévala la colline et s’abattit sur le lycée. On jeta des œufs, de la farine, on entarta bêtement ses profs comme il se doit, on glissa du poisson pourri dans les faux plafonds, on fut convoqués les jours suivants et sermonnés tandis que ces élèves qui, les 364 autres jours de l’année arboraient des T-shirt « Che Guevara », avaient plutôt choisi de s’abstenir et de réviser leur bac.

Les seuls à être allés au bout, au contraire, c’était l’autre camp : l’armée des puceaux, des normaux, ceux qu’on appellerait quelques années plus tard les « nobody », ceux qui restaient manger à la cantine, avec leurs jeans trop serrés et leurs polos tout naze sans marque et sans groupe de rock dessus. Cette journée fut une sublime allégorie de la séparation entre ces deux mondes distincts : tandis que les uns avaient bravé l’interdit et se retrouvaient dans la cour du lycée à chercher qui arroser ou enfariner, les autres – les rebelles déclarés – avaient été parqués avec le reste du bétail à l’intérieur des classes, afin de nous priver de cibles. Les visages se faisaient face, de part et d’autre des vitres du rez-de-chaussée. Je repense souvent à cette image, cette vitre de séparation. Peut-être ma mémoire enjolive-t-elle, mais je reste certain d’avoir vu, derrière les reflets ombragés, la moue passive de mon rebelle américain, cloîtré avec les professeurs en attendant que ça passe !

On me dira que c’est anecdotique, dérisoire, que ça ne présage pas de la capacité de ces personnes à entrer en véritable résistance lorsque la cause est sérieuse et que le jeu en vaut la chandelle. Je crois au contraire que c’est très parlant, et que celui qui n’a pas su se solidariser à cette époque où l’enjeu était nul et où il avait très peu à perdre, a encore moins de raisons de le faire dans une vraie situation de risque et de combat.