Grève de lecture

Tous les lecteurs connaissent sans doute ces passages à vide, lorsque ce qu’on lit glisse sous nos yeux sans nous retenir, non que ce soit mauvais mais qu’on n’ait pas l’esprit à cela. Tous les lecteurs connaissent ces épisodes où l’on est à court d’envie, effectuant les cent pas le long des rayons de sa bibliothèque sans que rien ne nous dise quelque chose. On en vient même parfois à croire que quelque chose s’est perdu en nous qui ne reviendra plus, qu’on ne sera par exemple plus jamais capable de lire quelque littérature que ce soit parce que c’est la forme qui nous barbe désormais, quel que soit l’auteur, quelle que soit l’histoire…

Lorsque ce sentiment nous prend, il s’agit parfois réellement de lassitude de la lecture. On laisse passer du temps et puis cela revient (peut-être qu’un jour, ce sera véritablement la fin et on ne supportera plus jamais de reprendre un livre, de se laisser conter ainsi des histoires par les yeux ?). D’autres fois, lorsque ce sentiment me prend, je saisis un Balzac. Avec la mine dubitative de celui qui doute que cela fonctionne. Et ça fonctionne : une vingtaine de pages à résister, à réaliser que je suis en train de lire, et me voilà emporté. Balzac est comme ces jolies filles qui savent surgir au coin de la rue à l’instant où le cœur blessé vient de jurer qu’il ne tombera jamais plus amoureux.

Le Rouge et le Noir 2

téléchargement

Au 19ème siècle, le roman d’initiation narrait le parcours d’un jeune homme de milieu modeste, né hors du « sérail » et qui allait s’y élever par son habileté ou ses talents. Le roman d’initiation de notre 21ème siècle semble proposer une trajectoire inverse, et s’annonce en cela réjouissant. Le jeune héros est un individu plutôt bien loti, qui va s’efforcer, durant son aventure, de se désintégrer de la bonne société, de sortir du système.

Julien Sorel, aujourd’hui, a des parents qui ont des moyens, un père en poste dans une belle compagnie ; il a fait une très bonne école de commerce. Après un an en finance-comptabilité chez Groupama, il s’est senti en quête de sens. Papa avait encore de quoi lui prêter pour racheter un bar à vin avec deux amis, situé dans un quartier vivant de la ville. Il a trouvé son concept, a baptisé le lieu d’un prénom français à l’ancienne, populaire (ça lui rappelle son grand-père, qui a fait l’inverse de tout cela pour que sa descendance puisse faire mieux que lui). Il a trouvé le concept du lieu, dessiné lui-même le logo, une amie termine de lui développer l’appli. Le voilà petit commerçant, mais avec des moyens. Il vote Macron pour raisons fiscales. Il est pour le Changement. Il propose une très bonne burrata à 21 € (ses amis restés dans la finance en raffolent). Il n’a pas de voiture, pas de maison. Un vélo. Pas marié. Un enfant. Keno. Un prénom pas comme les autres. Julien aime la débrouille. Les plans copains. Il cultive un look de bistrotier de l’Aveyron : chemise à carreaux (mais de marque), tablier, et petite barbe dégueulasse. Il se sent vivre quand il aide à décharger les fûts du camion.

Ce qui lui importait avant tout, était de sortir des rails. Ne pas faire comme son pauvre père (cadre !). Il aurait pu être artiste s’il avait eu un talent. Il aime la vie de bohème. A condition de pouvoir partir en vacances chaque année à l’étranger. Julien a tout de suite vu que nous avions changé d’époque. Que son intérêt était de quitter la voie droite, de donner à sa carrière la petite torsion, la petite patine cérusée qui le rend unique. Oh oui, Julien aime le cérusé. Il est prêt à payer très cher pour ça. Il sait d’instinct que pour être bien comme il faut, désormais, il faut ne pas être bien comme il faut. Le gendre idéal, aujourd’hui, a le goût de l’entrepreneuriat. Le goût de l’usage plutôt que de la propriété. Des parts et des actions plutôt que de l’immobilier.

Julien sait qu’il peut cumuler le revenu du bourgeois et le prestige du marginal réprouvé. Alors pourquoi devrait-il choisir ?

« Pourquoi lui ne sent rien »

J’ai songé que le héros d’une utopie négative à contrôle intégral découvrant par miracle Albertine disparue, ou La Princesse de Clèves, en aurait la révélation stupéfiante que les populations d’avant vécurent donc avec des sentiments ainsi compliqués et prenants, et commencerait de réfléchir pourquoi lui ne sent rien ; mais dans le réalisme où nous existons, c’est pour se désennuyer à bord du train subsonique, sans faire attention que ces Affinités électives ont été rédigées à la plume d’oie ; à la lumière de quelques bougies, par quelqu’un qui n’a jamais pris de douche ni l’ascenseur, qui se chauffe au bois, envoie des lettres et voyage en voiture de poste ; sans délibérer que notre système nerveux s’est formé d’après des conditions matérielles sans aucun rapport, que nos perceptions de l’espace et du temps y sont par nécessité de nature différente, que la conscience ne peut être de la même sorte sous un ciel en circuit fermé, que ces modifications affectent tous nos sentiments et que l’amour, par exemple, ne peut plus être le même.

Baudoin de Bodinat dans La vie sur terre.

Précipité d’écriture

« Les Mille et Une Nuits décrivent les intrigues d’une méchante femme que l’on noie finalement dans le Nil. Le cadavre est rejeté par les flots sur le rivage d’Alexandrie, où il provoque une épidémie. Cinquante mille personnes en périssent. »

noyée sorcière

Formidable histoire condensée, trouvée dans le journal d’Ernst Jünger, à la fois expéditive et essentielle, qui livre l’histoire sous la forme des trois phrases qu’aurait jetées un romancier sur son carnet la première fois où il eut l’idée de son livre.

Le récit de cette « femme méchante » pourrait donner matière à un splendide roman ; mais il pourrait aussi tout à fait rester sous la forme de ces trois phrases, pleines de force. Il n’y perdrait rien, bien au contraire. Le roman qui en serait issu, quelle que soit sa qualité, ne dirait rien de plus, en substance, que ces 4 lignes. Peut-être les amoindrirait-il à les noyer dans un ouvrage de 100 pages.

C’est pour cette raison que je serai sans doute à jamais incapable, personnellement, d’écrire tout un roman. La forme concentrée et précipitée me suffit, en fin de compte. L’écriture du roman elle-même finit toujours par me sembler une tannée, un travail de dilution de cette substance dramatique pour l’étendre sur tout un livre.

Je peux avoir ce même sentiment lorsque je passe devant le rayon « sociologie » de certains libraires : au survol d’un titre ou d’une couverture, on tombe souvent sur des essais qui certes ont trouvé là leur bonne petite idée, un concept bien vu, mais qu’un auteur honnête aurait pu traiter en une quinzaine de pages pour faire le tour définitif de la question. L’universitaire, lui, a tiré en longueur pour que cela ressemble à un livre. Je n’ai jamais aimé les grenadines trop claires.

Ce qui est bon chez Balzac

balzac

Ce qui est bon, chez Balzac, c’est le foisonnement des personnages : il y en a bien trop dans une même histoire pour continuer à croire qu’il s’agit d’une construction, d’une fiction, d’un livre. Par sa simple profusion de détails, ce petit monde devient réalité, trop vaste et trop multiple pour avoir été créé de toutes pièces.

Ce qui est bon chez Balzac, c’est la simplicité de l’équation à laquelle se ramènent ces personnages. Riches ou pauvres, tous se définissent par rapport à leurs moyens de subsistance. Leur trait déterminant ne réside pas dans le portrait physio-psychologique qui en est donné, aussi détaillé soit-il, mais dans leur revenu et la rente sur laquelle ils peuvent compter. 10 000 francs de rente, un héritage en suspension, la vente d’un bien ou les largesses d’un bienfaiteur… Riche ou pauvre : tout le monde se retrouve égal devant la trivialité de l’existence. Chacun à son niveau grappille et se cramponne pour se maintenir ou s’élever.

Ce qui est bon chez Balzac, c’est la cruauté, l’acharnement, mêlés à la farce. Cruauté et acharnement poussés à un point tel que même l’amateur un tantinet sadique finit par renâcler, dire stop, n’en jetez plus ! par avoir mal au ventre de lire ce qu’il va lire.

Ce qui est bon, chez Balzac, c’est que tous les personnages sont « mauvais », ou en tout cas peu reluisants. Il n’y a pas de « gentil » fondamental. Ce n’est pas un monde de gentils et de méchants mais d’abuseurs et d’abusés. Et même les victimes de l’histoire, ceux pour qui l’on doit ressentir de la compassion, ne sont pas exempts de mesquinerie, de bassesse… Ils ne sont pas complètement sympathiques.

Cette ligne est d’ailleurs ce qui démarque l’écriture noble de l’écriture médiocre. Il y a ceux qui écrivent par sorte d’enfantillage, pour le plaisir inconscient d’idéaliser leur personne et leurs opinions : ceux-là choisissent pour héros un Juste, un gentil ; leur personnage est celui qui avait raison depuis le début avant tout le monde, et dont l’aventure consiste à rallier les bonnes volontés à sa cause. Et puis… et puis il y a Balzac !

Suspense contre Destin

Je lis en ce moment La femme de trente ans de Balzac. L’histoire commence par le sermon d’un vieux père à sa fille au cours d’une promenade : le vieillard, navré de sentir que sa fille a jeté son dévolu sur un bel et jeune officier d’Empire, la met en garde en lui déroulant par le menu les misères qui l’attendent si elle épouse ce bonhomme. Elle l’épouse malgré tout et le reste du roman est la concrétisation de ces malheurs tels que le père les avait prédits.

Les œuvres classiques sont souvent conçues ainsi : elles semblent prendre un malin plaisir à exposer l’issue des choses d’entrée de jeu, puis à décrire comment ces choses adviennent effectivement. Elles ont soin de tuer dans l’œuf le suspense en annonçant par exemple très clairement ce qui va se passer dans le titre du chapitre (« Comment Trucmuche arrive à ses fins en se débarrassant de Bidule »). Et curieusement le récit n’en est pas moins haletant : il y a une sorte de plaisir sadique à voir le sort se réaliser. Il y a un ressort qui fonctionne, le ressort du Destin, qui est l’exact opposé de celui du Suspense.

Le suspense, c’est le ressort de la surprise et de l’inattendu. Il consiste, pour une situation, à échapper par tous les moyens à ce qui devait logiquement arriver. Le destin, lui, est l’occurrence de l’inévitable. Il fait arriver ce qui devait arriver envers et contre tout. Le suspense peut être manié avec brio, mais il est aussi un recours à l’artifice et à la facilité : il fait irruption, il est tonitruant. Tadam ! Il traîne souvent un arrière-goût désagréable de pirouette et de farce : le narrateur s’est joué de nous, il nous a tendu un piège et on est tombé dedans. Formidable. Et après ?

Et cela devient même désastreux lorsque le suspense est utilisé comme le ressort ultime et qu’on lui sacrifie tout le reste, jusqu’à la crédibilité de l’intrigue. Cela donne ces détestables films qui se croient malins, ces mauvaises histoires à rebondissements où l’on nous « surprend » en faisant se produire ce qui justement ne pouvait absolument pas se produire. Le suspense à tout prix, c’est ce personnage qui meurt dans les 15 premières minutes du film et resurgit à la fin en nous expliquant pourquoi et comment, en fait, il n’était pas mort ! Ou bien c’est ce meurtrier-mystère qui à la dernière minute, s’avère être le personnage qu’on ne pouvait précisément pas suspecter tant il a été bon et discret d’un bout à l’autre de l’histoire.

Attention spoilers !

Suspense contre Destin, ce n’est pas seulement une histoire d’œuvres fictionnelles, ce ne sont pas seulement deux charpentes narratives qui coexistent. Ce sont deux conceptions du monde qui s’affrontent et qui s’excluent. Deux tempéraments antagonistes. Il faut choisir son camp, voyez-vous. Le Suspense est fondamentalement optimiste, il croit en la liberté de l’homme et en la capacité des situations à se retourner. Le Destin est pessimiste, pour lui les dés sont jetés, il est ni plus ni moins un constat d’échec de l’humain.

Les œuvres à suspense ont pour moteur l’individu, elles se font toujours du point de vue du personnage. Les œuvres à destin ont toujours un regard flottant au dessus des hommes, un peu cruel et distancié. Le véritable acteur est une main invisible qui pousse les personnages à leur insu vers la destination qui leur était prescrite.

Auteurs-fleuve

Certains grands auteurs, s’ils avaient vécu à l’ère du blog, n’auraient peut-être jamais écrit de roman. Plutôt que des romanciers, ce sont des « journaliers ».

Le talent d’un Proust, d’un Musil, d’un Céline, n’est pas de construire une histoire – avec un début, un développement, un pic dramatique et une fin – mais de coucher sur le papier des moments, des images, des idées, des considérations…

  • De Mort à crédit, l’on peut très bien retrancher certains épisodes (comme celui de l’Angleterre) sans qu’aucun remaniement ne soit nécessaire ni que le lecteur ne s’en aperçoive : le récit s’en porte tout aussi bien, la fin peut rester la même, l’œuvre garde tout son sel.
  • L’homme sans qualités ou la Recherche du temps perdu peuvent se prendre en cours, s’ouvrir à n’importe quel endroit, durer 100 pages de plus ou de moins… Leur intérêt ne réside pas dans l’histoire contée mais dans le délice et l’exactitude des moments. La lecture du livre entier n’apporte pas en soi de plaisir autre que celui qu’on savoure au cours de la lecture.

Ces auteurs-fleuve ne sont pas des romanciers stricto sensu. Qu’ont-ils au fond à exprimer ? Un style. « Seulement » un style. Un style tel qu’il peut souffrir l’absence de construction narrative. D’une certaine façon, ils ont travesti ce qu’ils avaient à dire – une succession de moments narrés – sous la forme du roman pour pouvoir en faire un livre. Parce que c’était le moyen qui était à leur disposition à cette époque.


Peut-on se risquer à dire, sans malice, que Céline aurait été encore meilleur blogueur que romancier ?

Les commerciaux dans le métro

J’aime, dans le métro, tomber sur la délégation des 3 ou 4 commerciaux montés à la ville pour représenter leur entreprise à un salon ou un rendez-vous important.

Aucun snobisme, aucune méchanceté : j’aime simplement observer les choses microscopiques qui se passent à ce moment.

Entre eux. Entre les autres. Entre eux et les autres.

Ils sont debout, au milieu du wagon. Ils tiennent la barre. Ce sont les forces de vente.

Ils parlent à voix haute. Trop haute. Ils ne se doutent pas immédiatement que la foule les a détectés du premier regard. Ils croient d’abord s’être fondus dans la masse et l’anonymat urbain.

On a l’impression de lire en eux par transparence :

  • l’hôtel standard qui leur a été réservé dans le quartier de la gare,
  • la chemisette repassée, pliée et soigneusement glissée par leur petite femme dans le bagage à roues,
  • la bavette et le ballon de rouge pris le midi dans la brasserie la plus proche du Palais des Congrès,
  • dans la sacoche en cuir : le PowerPoint soigneusement agrémenté de titres arc-en-ciel en 3D…

Entre eux se passent énormément de choses également. L’impression individuelle et silencieuse qu’on les observe sans savoir à quoi ça tient. L’hésitation entre les attitudes à adopter. Le jeu du « seuls contre tous » : ils sont solidaires et resserrent le cercle qu’ils forment, jettent leurs regards par-dessus l’épaule, comme pour se protéger. Le jeu du « chacun pour soi » : malgré l’adversité, il faut continuer à en imposer devant les collègues, chacun faire semblant qu’il est à l’aise ici. Garder un œil régulier et discret sur le plan des stations sans lorgner avec trop d’insistance. Comme si l’on savait dans combien de stations on descendait !

J’aime les observer car ils sont une sorte de figure romanesque et éternelle : celle du personnage monté réussir à la capitale. Ces gens sont les descendants des paysans ou gentilshommes montés à Paris tenter le tout pour le tout.

Allez savoir : sous cette chemisette orange à cravate, il y a peut-être un Napoléon !

Nécessité fait loi

La première fois que j’ai vu l’affiche dans le métro, j’ai cru à une blague. Et puis renseignement pris, non : ce livre existe vraiment et c’est celui d’une auteur confirmée, mature, visiblement réputée… Quelque part dans le monde, il y a des gens qui attendent Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi pour savoir s’il est à la hauteur de son prédécesseur : Les yeux jaunes des crocodiles…


C’est bien embêtant, qu’à première vue un livre ait la même apparence qu’une œuvre littéraire. Parce qu’il y a des gens qui écrivent des livres comme ça, facultatifs, pour s’amuser, lesquels livres viennent se glisser parmi les autres : ceux qu’il faut vraiment lire. Au bout d’un moment, tout est mélangé, cela créé des quiproquos et il est bien difficile de s’y retrouver.

A l’heure où l’édition est foisonnante, où les étales de librairie sont une jungle perpétuellement renouvelée, où tout est encensé avec le même enthousiasme avant de disparaître dans l’oubli, il est utile de poser des repères, d’établir une méthode discriminante pour nous aider à faire le tri. J’ai un jour trouvé cette phrase (impossible de me rappeler l’auteur ni même la formulation exacte), principe redoutablement efficace pour y voir clair et dégoter les livres qui méritent d’être lus :

« Je ne vais pas me forcer à lire ce qu’on n’a pas été contraint d’écrire »

Une règle d’or, une étoile du berger : la Nécessité.

Je ne vais pas me forcer à lire, car lire est exigeant. Nous n’avons pas toute la vie pour lire, et toute la vie ne suffirait pas à simplement faire le tour de la littérature incontournable, à connaître ses « classiques ». Notre temps de lecture est compté, nous ne pouvons nous permettre de le perdre dans la nouveauté, le futile, l’amusant… Notre temps de lecture est compté : permettez qu’on ne l’accorde pas à la légère ! Pourquoi offrirais-je mon attention et mon espoir à quelqu’un qui a écrit « comme ça », pour passer le temps, pour faire le beau, ou même pour « faire un roman réussi », ou parce que c’est son métier ! Foin des écrivains du joli et du plaisant ! Foin des artistes de l’écrit ! Ou de ceux pour qui « exprimer son émotion » constitue déjà une œuvre en soi. Nous ne laissons leur chance qu’aux œuvres nécessaires !

Les œuvres nécessaires, ce sont ces œuvres qui contiennent quelque chose de vrai, qui disent quelque chose. Ce sont celles que l’auteur n’avait pas le choix d’écrire : il n’a pas écrit en bricolant, en réfléchissant aux artifices, aux « effets spéciaux »… Il n’a pas écrit pour faire rire ou pleurer. Il a écrit pour se débarrasser d’un poids. Il a écrit au prix d’une certaine douleur (« tu enfanteras dans la douleur »…). Et ce n’est pas faire cas du seul art torturé : la douleur dont je parle peut être plus ou moins exprimée, lancinante ou aigüe, se décliner dans les nuances, se faire mélancolie, manque, désarroi… Elle ne se retrouve pas forcément dans l’œuvre, elle est simplement palpable, elle est avant tout celle de l’écrivain.

Vous le sentez tout de suite, quand l’œuvre a été écrite par nécessité, pour dire quelque chose, et qu’elle vient augmenter votre propre vie, ou quand ce n’est qu’un livre, écrit pour écrire. La nécessité est ce qui distingue le propos véritablement profond et empreint de vérité. La nécessité est ce qui fait la différence entre l’artiste qui livre un morceau vivant d’humanité, et le simple artisan astucieux, à la Tarantino : habile à créer un beau petit objet qui fonctionne, mais qui restera toujours au seuil du chef d’œuvre. Ceux-là sont simplement des gens talentueux, qui exécutent leur numéro de petit singe. Il leur manque un quelque chose d’impérieux. Il leur manque le sens.

Evidemment, la meilleure garantie en matière d’œuvres nécessaires, pour ne pas se tromper, c’est de taper dans les grands auteurs classiques : ils sont « classiques » justement parce que la nécessité de leur message concerne tous les hommes et toutes les époques. Mais, me dira-t-on, ce n’est pas comme ça qu’on va soutenir les nouveaux talents littéraires d’aujourd’hui et de demain… Certes. Mais qui vous a demandé de le faire ?

« Qu’est-ce qu’un accompagnateur ? »

« Ce qu’il y a de singulier, dans ces appellations nouvelles, c’est qu’elles ne semblent pas se soucier de renvoyer d’emblée à des réalités quelconques. (…) L’univers de conte de fée, qui remplace peu à peu le vieux réel dont personne ne veut plus, lance aux romanciers d’aujourd’hui un défi sans commune mesure avec ceux d’hier. (…) Car qu’est-ce qu’un accompagnateur ? Par quel bout ça se prend exactement ? Et un développeur de patrimoine ? Et un coordinateur petite enfance ? Comment le décrire avec justesse ? Ses pensées, ses gestes ? Ses arrière-pensées ? Le surprendre en plein travail, accomplissant sa mission qui consiste – je cite – à « aiguiller les familles vers les structures existantes« , sans oublier au passage de « faciliter le décloisonnement entre les différents services d’accueil » ?

Ça se peint comment des choses comme ça ? Ça se raconte comment ? Un magistrat du temps de Balzac, un usurier, une femme de chambre, un ancien soldat de l’Empire, on savait plus ou moins ce qu’ils voulaient. Leurs histoires même les plus complexes sont d’une limpidité, d’une palpabilité formidables à côté de ce qu’on peut supposer comme aventures à un agent d’ambiance ou à une adjointe de sécurité. Qu’est-ce que ça peut être, le comportement d’un type en train d’aiguiller des familles ou de faciliter un décloisonnement ? Et qu’est-ce que c’est un facilitateur de décloisonnement qui ne fait pas bien son boulot ? Ca s’attrape par quel bout ? Et un coordinateur petite enfance qui tire au flanc ? Un agent de médiation qui bâcle ? Un accompagnateur de personnes dépendantes placées en institution qui cochonne le travail ? Un développeur de patrimoine qui sabote ? Est-il est possible de se révéler mauvais comme agent d’ambiance ? Médiocre accompagnateur de détenus ? Détestable facilitateur de réinsertion à la sortie de l’hôpital ? Et que se passe-t-il, en vérité, quand un agent d’ambiance se met en grève ? »

Philippe Muray dans Désaccord parfait