« Tous ne philosophent pas constamment et sans désemparer »

« Malgré l’éphémère brièveté de la vie humaine jetée dans l’infini, l’incertitude de notre existence, les innombrables énigmes à propos de l’insuffisance absolue de la vie, tous ne philosophent pas constamment et sans désemparer.

Il n’y en a pas même beaucoup, seulement quelques uns. Le reste vit dans ce rêve pas très différent des animaux, dont ils ne se distinguent que par la prévoyance étendue à quelques années.

C’est pourtant en vérité une bien triste situation que la nôtre ! Un court instant d’existence rempli de peines, de misères, d’angoisse et de douleur, sans savoir le moins d’où nous venons, où nous allons, pourquoi nous vivons.

S’y ajoute encore ceci : nous nous observons et sommes en relation les uns avec les autres – comme des masques avec des masques nous ne savons pas qui nous sommes – mais comme des masques qui ne se connaissent pas du tout. »

Arthur Schopenhauer dans Esthétique et métaphysique.

« Tu vas au gré des flots de ton esprit errant »

Lucrèce dans De rerum natura :

« Qu’y a-t-il donc pour toi de si grave à mourir, mortel ? Pourquoi pleurer ainsi et déplorer la mort ? Car enfin, si la vie par toi déjà passée t’a été agréable, si ses bienfaits n’ont pas été versés en toi comme en un fût percé sans que tu en aies gré, pourquoi ne t’en vas-tu pas du repas de la vie en convive repu ? Et si c’est en pure perte que tu as laissé filé ce que tu as eu en fait de jouissances, si tu es mécontent de la vie, pourquoi quêter encore un supplément ?
Car tu sais, je ne vais pas goupiller pour toi du nouveau qui te plaise : il n’en existe pas, tout est toujours le même. (…) Allons donc ! Tu as beau être en vie et voir en ce moment, ta vie est presque morte, toi qui perds à dormir le plus clair de ton temps, et quand tu ne dors pas tu ronfles, l’œil fixé sur tes rêves sans cesse, une vaine terreur t’agite la pensée sans que tu soies capable de dire bien souvent quel est ton mal au juste, quand ivre et de partout cerné par les soucis qui te pressent et font ton malheur, tu vas au gré des flots de ton esprit errant. »