« Celui qui se sent perdu »

« L’homme à l’esprit clair est celui qui regarde la vie en face, et se rend compte que tout en elle est problématique, et se sent perdu. Vivre, c’est se sentir perdu (…) et celui qui l’accepte a déjà commencé à se retrouver, à aborder sur un terrain ferme. Instinctivement, de même que le naufragé, il cherchera quelque chose où s’accrocher, et ce regard tragique, absolument véridique, car il s’agit de se sauver, lui fera ordonner le chaos de sa vie. (…) Celui qui ne se sent pas vraiment perdu se perd inexorablement ; c’est-à-dire ne se trouve jamais, ne touche jamais de ses doigts la réalité propre. »

José Ortega y Gasset dans La révolte des masses.

« Gens de la réalité, vous êtes maigres : on vous voit les côtes »

Friedrich Nietzsche, dans je-sais-plus-lequel :

« Le visage et les membres peints de cinquante taches de couleurs, c’est ainsi qu’à ma stupeur je vous vis assis, hommes d’aujourd’hui ! En vérité vous ne pourriez porter de meilleur masque que votre visage ! Qui pourrait vous reconnaître ? On voit, multicolores, toutes les époques et tous les peuples à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent un langage bariolé dans vos attitudes.

Oui, c’est cela l’amertume de mes entrailles, vous hommes d’à présent : que je ne puisse vous supporter ni tout nus, ni habillés ! « Nous sommes réels, tout entiers, sans foi ni superstition ». Comment pourriez-vous donc croire, vous qui êtes parsemés de taches de couleur ! Vous qui n’êtes que les tableaux peints de tout ce qu’on a jamais cru ! Vous êtes des réfutations ambulantes de la foi et cela même vous brisa les os à toutes les pensées. Etres indignes de foi, c’est ainsi que je vous appelle, gens de la réalité ! Toutes les époques jacassent les unes contre les autres dans vos esprits. Vous êtes stériles, c’est pourquoi la foi vous manque. Mais celui qui devait créer, celui-là avait sa foi dans les étoiles, et il avait foi dans la foi !

Hélas ! Comme je vous vois, debout devant moi, vous les stériles, que vous êtes maigres, on vous voit les côtes ! »