Applis de savoir-vivre

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Il y a tout un champ de progrès qui est jusque-là resté peu investi par les smartphones et l’intelligence artificielle : celui de l’éducation au savoir-vivre.

Nous pourrions par exemple imaginer une appli équipant les Français de façon obligatoire, qui détecterait dans leurs paroles l’emploi abusif d’expressions anglaises. A chaque infraction à la langue, le contrevenant recevrait une amende de 5 € automatiquement prélevée. Il ne serait ainsi plus possible de dire “rooftop” ou “business model” dans une phrase sans rester impuni (“rooftop” pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une majoration de 5 € supplémentaires).

Je laisse le soin à mon incubateur de start-up de décliner sur ce même modèle des innovations de verbalisation automatique pour les klaxonneurs urbains (un coup de klaxon inutile = une e-contravention), les jardiniers à moteur, les porteurs de tongs sur terrain bitumeux, etc.

Téléphoneurs de bus

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Les téléphoneurs de bus racontent tous à peu près la même histoire : ils se sont accrochés, la veille ou le jour même, avec un commerçant, une copine, un parent… et ne s’en sont évidemment pas laissés conter. « Tu sais pas ce qu’y m’a dit ? Ah j’me suis pas laissée faire, tu sais comme je suis, etc. etc. »

Même s’il est relativement cohérent que les forts en gueule dans la vie se trouvent être les gens qui tiennent leurs conversations en public sans peur d’emmerder l’entourage, il y a fort à parier qu’une large partie d’entre eux embellisse, refasse le match auprès d’une oreille mieux attentionnée, reconstruise une scène où ils furent au contraire mis à mal, comme pour l’exorciser.

De manière générale, l’expérience montre qu’il faut toujours disqualifier les gens qui se présentent à vous d’emblée comme des francs du collier, des personnes qui ne mâchent pas leurs mots, qui préfèrent « dire les choses quitte à fâcher »… Les personnages véritablement brut et sincères n’ont jamais commencé par introduire les choses, annoncer leur tempérament de feu, le fait qu’ils n’ont pas leur langue dans leur poche… C’est un truc de faux-cul qui veut jouer un personnage, comme le lézard se gonfle d’une collerette pour intimider et cacher sa frêle constitution. Comme d’habitude, tout ce qui est souligné par les mots est un leurre qui vient combler un défaut : la qualité exactement inverse de celle qui est vantée.

Nicht da sein

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Pouvoir observer la nuit. Voir le ciel de la nuit, qu’il soit nuageux, étoilé, ou illuminé par la lune : voici une chose simple, qui devrait ne pas être trop demander comme on dit. Une chose qui est censée être le lot du premier vagabond venu, mais qui est aujourd’hui rendue impossible à toute personne qui appartient au monde de la ville, des éclairages et des écrans. Avoir fenêtre sur nuit : voici un luxe qui est amené à le devenir pour de plus en plus de monde, alors que c’est le moyen le plus simple et le plus direct – le cours de philo fondamental – pour se rappeler sa condition humaine : celle de naufragé sur un caillou, flottant dans un infini d’autres cailloux…

Ou encore : sentir son rapport au temps, sa présence au monde, son « da sein » comme dirait l’autre ; le sentir par les pores de sa simple solitude, de l’ennui. Le B-A-BA. Mais un B-A-BA rendu impossible lui aussi, à l’âge de l’écran de poche, qui à chaque instant peut vous sonner, vous tracer, et vous rattache en permanence aux « amis », aux autres, à l’actualité, aux impondérables, aux notifications et mises à jour… Vous n’êtes plus jamais seul, plus jamais désœuvré, plus jamais disponible pour l’ennui, plus jamais mais toujours ailleurs, sur d’autres ondes.

On n’a pas fini de mesurer l’impact que produit la « connectivité » sur le monde et sur l’homme. On n’a pas fini, sauf peut-être Baudoin de Bodinat, dont je lis en ce moment le livre Au fond de la couche gazeuse, qui exprime très finement et précisément ce changement aussi imperceptible qu’irréversible.

AU-FOND-DE-LA-COUCHE-GAZEUSE

L’écran, télé ou portatif, n’est pas un simple gadget supplémentaire qui s’ajoute à la liste des inventions technologiques, il créé une nouvelle modalité d’existence, parallèle à la première. Il modifie à jamais le rapport de l’homme aux choses. Comment le monde, baigné de ces ondes et traversé par ces flux permanents qui s’échangent dans l’air, s’en trouverait inchangé ?

On pourrait nommer « nicht da sein » cette façon de ne pas être au monde. De suspendre le réel et ce qui se passe autour, pour donner la prévalence à ce qui est virtuel, immatériel et qui n’existe pas. Donner priorité à ses conversations portables et décrocher coûte que coûte, y compris lorsque l’on est en compagnie. Lire des pages virtuelles, des caractères qui n’existent pas, de la littérature sans épaisseur. Faire passer en arrière-plan le monde perceptible qui est , pour se lier de multiples manières à celui qui n’existe pas.

On a le souci ethnologique de préserver certaines cultures humaines (aborigène, papoue…) en créant des réserves qui les isolent du monde moderne. Peut-être est-il temps de songer à constituer un pays – la République Autonome Déconnectée – où l’on vivrait exactement comme aujourd’hui, mais sans aucun écran.

Vous êtes filmés

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Agressée il y a quelques temps devant chez elle, une amie a dû se rendre au commissariat pour visionner des images de vidéosurveillance et identifier l’agresseur. Elle réalise alors qu’en combinant les images de la RATP, de la ville, des agences de banque, des immeubles… c’est presque la totalité de son trajet entre sa station de métro et son domicile qui est filmé quotidiennement.

Security cameras mounting on the high top position

Il pourrait être frappant, à plus grande échelle, de réaliser que les moments de la journée où l’on n’est pas enregistré sur bande vidéo sont assez rares. On pourrait imaginer pour cela de réaliser un travail collaboratif, à la manière des communautés d’automobilistes qui signalent l’emplacement des radars. Chacun placerait sur une carte géolocalisée les caméras qui prennent des images de la voie publique, en précisant leur orientation et leur angle de vue. Au final on disposerait alors d’une application mobile qui se met à biper lorsque l’on se trouve dans le champ d’une caméra…

Dans les grandes villes, elle biperait au contraire lorsque l’on n’est plus filmé. Sans quoi la sonnerie serait trop importunante.